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c'est arrive ce jour

ça s'est passé un… 25 février

ça s'est passé un...

25 février

25 février 1117 : Mort de Robert d'Arbrissel

Le 25 février 1117 meurt Robert d'Arbrissel, fondateur de l'abbaye de Fontevrault. Curieuse époque de foi, d'espérance et de misère que celle-là qui voit un va-nu-pieds fonder l'une des abbayes les plus prestigieuses d'Occident...

 
25 février 1429 : Jeanne d'Arc rencontre le roi à Chinon

Le 25 février 1429, Jeanne d'Arc rencontre le roi Charles VII à Chinon. Venue tout droit de Vaucouleurs, aux marches de Lorraine, la jeune paysanne illettrée était attendue avec une certaine impatience et beaucoup d'appréhension.

Le souverain, désespérant de conserver sa couronne face à l'offensive des Anglais, n'attendait plus guère qu'un miracle. Aussi avait-il accueilli avec faveur la proposition de Robert de Beaudricourt, son fidèle prévôt de Vaucouleurs, de lui envoyer une jeune fille guidée par des voix célestes et ardemment désireuse de sauver le pays et la monarchie...

Deux rois pour un royaume
À la mort du roi de France Charles VI le Fou, en 1422, sa veuve Isabeau de Bavière a reconnu pour roi de France l'enfant de sa fille Catherine et du roi d'Angleterre Henri V. Son propre fils aîné, Charles, a été exclu de la succession en raison de son implication dans l'assassinat de Jean sans Peur, le puissant duc de Bourgogne.

La France se trouve donc avec deux rois aussi légitimes l'un que l'autre. Le jeune Henri VI tient sa légitimité du traité de Troyes. L'enfant règne sur Paris et le nord du royaume. Il est représenté sur place par son oncle Jean de Lancastre, duc de Bedford, et bénéficie du soutien de l'Église, de l'Université et du peuple de Paris. Il est également allié au puissant parti bourguignon.

Quant à Charles VII de Valois, fils de Charles VI et Isabeau de Bavière, il règne seulement au centre et au sud du royaume, essentiellement en pays d'oc. On le surnomme par dérision le « petit roi de Bourges ».

Il n'a ni argent, ni beaucoup de soutiens, mis à part les redoutables Armagnacs et quelques mercenaires de toutes origines, en particulier des Écossais, ardents à combattre les Anglais. Ses chefs de guerre et courtisans se déchirent en de vaines querelles, se disputant à qui mieux mieux les dépouilles du royaume. L'héritier des Valois est au bord du renoncement quand il rencontre Jeanne d'Arc.

La France de Charles VII et Jeanne d'Arc



La France de Charles VII et Jeanne d'Arc (1429)À la mort de Charles VI le Fou, en 1422, la France est une mosaïque de territoires, les uns soumis aux Anglais, les autres aux Bourguignons, les derniers enfin au Dauphin, futur Charles VII. Sans compter les provinces périphériques, aujourd'hui françaises, qui sont encore terres d'Empire (Lorraine, Provence...).

Noter à l'est de la Lorraine l'enclave de Vaucouleurs et Domrémy, dont le seigneur fait allégeance au Dauphin. De cette terre lointaine va surgir Jeanne d'Arc...

Jeanne et ses anges gardiens
Elle serait née le 6 janvier 1412 dans le ménage d'un prospère laboureur du nom de Jean Darc, à Domrémy (la famille sera en décembre 1429 anoblie par Charles VII et changera son nom en d'Arc).

Domrémy (Vosges) : la maison natale de Jeanne d'ArcEnclavé en Lorraine, terre d'Empire, ce village des bords de la Meuse relève du roi de France et de son représentant, qui réside à Vaucouleurs.

Quatrième enfant de la fratrie, Jeanne est éduquée dans la foi chrétienne par sa mère Isabelle Romée (ce surnom pourrait signaler un pèlerinage à Rome).

D'après ce qu'elle dira plus tard à son procès, elle entend pour la première fois, à l'âge de douze ou treize ans, dans la cour de sa maison, derrière l'église, une « voix » qui lui demande de « bouter l'Anglais hors de toute France » et de restaurer Charles comme seul roi légitime.

Interrogée sur la nature de la « voix », elle conviendra devant ses juges qu'il aurait pu s'agir de saint Michel, sainte Catherine d'Alexandrie et sainte Marguerite, des saints auxiliateurs honorés dans son village ou les environs.

Jeanne bergère (lettrine d'un manuscrit du XVe siècle, BNF)En attendant, jusqu'à son procès, Jeanne se garde d'évoquer une quelconque « voix » mais invoque une prophétie de l'époque d'après laquelle le pays, perdu par une femme (la reine Isabeau de Bavière, signataire du traité de Troyes), sera sauvé par une vierge venue des Marches de Lorraine (elle-même).

Avec l'aide de son oncle et en cachette de ses parents, la jeune paysanne se rend à Vaucouleurs, chez le capitaine des gens d'armes, Robert de Baudricourt, qui, dans un premier temps, la repousse avec hauteur.

Mais Jeanne s'entête, forte de quelques soutiens dans son village et alentours. Une légende ne dit-elle pas que la France, perdue par une femme (la reine Isabeau de Bavière) sera également sauvée par une femme ! L'époque, il est vrai, est fertile en légendes de ce genre et en faux prophètes...

La « pucelle» (jeune fille dans le langage de l'époque) revient à Vaucouleurs et supplie Robert de Baudricourt une deuxième, puis une troisième fois. Entretemps, elle a la douleur de voir son village mis à sac par une bande de soudards bourguignons ; ce drame ne fait que renforcer sa détermination.

À la troisième visite, elle ne réussit toujours pas à amadouer le redoutable capitaine mais un témoin de l'entrevue, Jean de Metz, se laisse impressionner et la mène à Nancy, auprès du duc Charles de Lorraine, malade, dans l'espoir d'une guérison miraculeuse. Jeanne, refusant d'intervenir, recommande seulement au vieux duc de quitter ses maîtresses et se remettre sagement en ménage avec son épouse.

Il est vraisemblable, si l'on en croit l'historien Philippe Erlanger, qu'à la cour du duc, elle rencontre René d'Anjou, beau-frère du dauphin et fils de Yolande d'Aragon.

Celle-ci, maîtresse femme, a épousé Louis II d'Anjou, grand-oncle du dauphin, et donné sa fille Marie en mariage à ce dernier, qu'elle aime comme son propre fils. Le dauphin lui rend son affection et l'appelle « bonne mère ». Yolande, douée d'un remarquable sens politique, a sans doute perçu tout le parti qu'elle pouvait tirer de Jeanne d'Arc d'après les compte-rendus qu'on dû lui faire son fils René et ses agents locaux.

Toujours est-il qu'à son retour de Nancy, Jeanne croise à Vaucouleurs un chevaucheur du dauphin, Jean Colet de Vienne, qui convainc Baudricourt de l'amener à Chinon. La population de la petite ville abonde dans le même sens et se cotise même pour offrir des habits d'homme et un cheval à la jeune fille.

Le départ a lieu enfin le 13 février 1429, à la porte de France. Robert de Baudricourt lui remet une épée avec ces mots : « Va, va, et advienne que pourra ! ». Jeanne, à dater de ce jour, choisit de revêtir ses habits d'homme et de se couper les cheveux. À cela une raison impérieuse : se protéger des hommes de rencontre et se faire respecter des soldats de son escorte et de ses armées futures.

Elle va voyager dans des conditions périlleuses, souvent en territoire hostile, le plus souvent la nuit et par les bois, accomplissant 500 kilomètres en onze jours, tout juste accompagnée de son frère Pierre, Jean Colet de Vienne, Jean de Metz et quatre autres personnes.

Tandis que la jeune fille quittait Vaucouleurs, le dauphin Charles connaissait un nouvel et humiliant échec avec la « journée des harengs ». Bien que supérieure en nombre, l'une de ses troupes était défaite par l'escorte d'un convoi de harengs destiné à ravitailler les troupes anglaises qui assiégeaient Orléans.

Dans cette situation devenue désespérée, Jeanne est attendue avec une impatience extrême.

Le 23 février, son arrivée à Chinon, qui a fait l'objet d'une intense publicité (peut-être par les agents de Yolande d'Aragon) se fait sous les acclamations. Avant l'audience, la Pucelle s'héberge chez un magistrat lié à la maison d'Anjou et Yolande d'Aragon. Sans doute à cette occasion lui apprend-on quelques bonnes manières et quelques secrets de la cour. On n'est jamais trop prudent...

Le retour de la confiance

Enfin arrive l'audience tant attendue. La jeune paysanne entre dans la grande salle, accompagnée du grand maître de l'hôtel du roi, le comte de Vendôme. Le roi l'attend, en petit comité. Elle fait sa révérence puis lui lance d'une voix claire : « Gentil Dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle ; et vous mande le Roi des cieux, par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims (...). Baillez-moi gens pour que je fasse lever le siège d'Orléans et vous mène sacrer à Reims. C'est le plaisir de Dieu que nos ennemis les Anglais s'en aillent en leur pays ».

Elle amène ensuite Charles à l'écart. Dans le secret de leurs entretiens, elle lui confie sans doute que Dieu lui a pardonné le meurtre du duc de Bourgogne, sur le pont de Montereau, et qu'il est prêt à lui rendre son royaume. Elle l'assure aussi de sa filiation royale.

Le regard de Charles VII s'illumine. Convaincu par la foi de Jeanne, il accepte de lui confier quelques troupes, à charge pour elle d'aller délivrer Orléans au plus vite de l'assaut anglais.

La Pucelle doit au préalable se soumettre à Poitiers à l'examen de quelques docteurs et théologiens. L'un d'eux, origine du Limousin, demande à Jeanne avec son accent rocailleux :
« - Dans quelle langue s'expriment vos voix ? »
« - Meilleure que la vôtre ! »
 répond-elle avec humour dans son bel accent français de Lorraine.
Qui plus est, trois femmes déléguées par Yolande d'Aragon s'assurent de sa virginité pour écarter toute médisance.

Après ces formalités, la Pucelle se dispose à rejoindre l'armée réunie à Blois en vue de délivrer Orléans. L'enjeu est capital. La perte de cette ville entraînerait le franchissement de la Loire par les Anglais et la conquête des derniers territoires encore inféodés au dauphin.

Emblèmes johanniques
Avant le départ, le roi octroie à Jeanne Darc une escorte avec pages et héraut, comme à un véritable chevalier. 

Jeanne, assez bonne cavalière, se fait également confectionner deux étendards sur lesquel sont figurés le Christ et deux anges, avec les mots Jésus Maria. Le premier brûlera accidentellement à Orléans ; le second sera piétiné et détruite à Compiègne. En attendant, il  mènera les troupes à la victoire et aura l'insigne honneur de figurer auprès du roi lors de son sacre à Reims.

Par ailleurs, Jeanne demande que lui soit remise une épée qui lui aurait été recommandée par sa « voix ». Selon ses indications, le roi l'envoie quérir à Sainte-Catherine de Fierbois, au sud de Tours, près de l'autel du petit sanctuaire, où elle aurait été abandonnée en des temps anciens.

Jeanne va dès lors porter l'épée de Fierbois à la ceinture en se gardant bien de l'utiliser. Elle va toutefois la briser irrémédiablement peu après le sacre en voulant frapper du plat de l'épée une ribaude qui suivait les troupes. Chacun, le roi compris, ne manquera pas d'y voir un mauvais présage. Plus tard, après le siège raté de Paris, Jeanne, devenue chef de bande, aura moins de scrupule à utiliser une épée « de taille et d'estoc » au combat...

25 février 1803 : Recez de Francfort

Le 25 février 1803, la Diète de Ratisbonne, réunie par le Premier Consul Napoléon Bonaparte, adopte le recez de Francfort qui redécoupe l'Allemagne et entérine la déchéance du  Saint Empire Germanique.

 
25 février 1830 : La « bataille d'Hernani »

Le 25 février 1830 se déroule à la Comédie française, à Paris la plus fameuse bataille qu'aient jamais livrée des hommes de plume et des artistes ! Elle reste connue sous le nom de « bataille d'Hernani », du nom d'une pièce de Victor Hugo que l'on jouait ce soir-là pour la première fois...

Un jeune chef de file
Victor Hugo, alors âgé de 27 ans, est déjà un écrivain à succès. Il anime le Cénacle romantique, l'un des salons littéraires confidentiels dans lesquels se réunissent les jeunes romantiques en quête de gloire et de reconnaissance dans les années 1820.

Le Cénacle tient ses réunions chez Hugo lui-même, à Paris, rue Notre-Dame-des-Champs, dans la « chambre au lys d'or » (elle tient son nom de la fleur remportée par Hugo à l'âge de 17 ans aux Jeux Floraux de Toulouse). On y rencontre Balzac, Nerval, Vigny, Musset, Dumas, Sainte-Beuve, le peintre Delacroix, les frères Devéria, peintres, le sculpteur Pierre-Jean David d'Angers etc.

Le jeune Hugo lit lors de ces réunions ses œuvres poétiques. Il fait figure de chef de file et sa puissance créatrice suscite l'admiration de ses invités. La réunion du 30 septembre 1829 est consacrée à la lecture d'Hernani. Elle annonce la prochaine bataille.

On s'enthousiasme pour cette pièce qui brise les canons du théâtre classique et notamment les trois unités de temps, de lieu et d'action énoncées par Boileau sous le règne lointain de... Louis XIV. Elle raconte l'histoire d'amour malheureuse d'un proscrit, Hernani, pour une jeune infante, doña Sol.

Arrive le jour de la première, à la Comédie-Française. Puisque désormais, selon l'auteur, « il n’y a ni règles, ni modèles », les tenants de la tradition s'attendent au pire. Et ils ont raison : la pièce détruit méthodiquement toutes les conventions en matière d'écriture théâtrale : fini, le lieu unique, l'intrigue de 24 heures ! Les décors se succèdent, les personnages vieillissent de quelques mois en un entracte. La bienséance ? Ridiculisée par une armoire à balais où est obligé de se cacher le roi d'Espagne.

Le spectacle est dans la salle davantage que sur la scène, si ce n'est que l'héroïne, jouée par Mademoiselle Mars, écorche le célébrissime vers : « Vous êtes mon lion, superbe et généreux ».

La première d'Hernani, Avant la bataille (25 février 1830), Albert Besnard, Paris, Maison de Victor Hugo, RMN-Grand Palais, DR.

Le spectacle est dans la salle
Remontés à bloc, échauffés par de longues discussions préliminaires, les « Jeune-France » et  « chevelus » romantiques du parterre, parmi lesquels se signalent Gérard de Nerval et Théophile Gautier, revêtu de son gilet rouge flamboyant, insultent copieusement les « perruques » et les « philistins » des tribunes qui restent fidèles aux règles classiques. Très vite, on en vient aux mains. On se bat et l'on joue du poing au milieu des fauteuils d'orchestre.

Victor Hugo, chef de file des « Jeune-France », assiste à la bagarre en gardant ses distances, toujours beau, élégant et strict. 

Les lendemains sont plus tristes. Victor Hugo s'apprête à publier un roman à succès, Notre-Dame de Paris. Tout à son travail, il ne voit pas que les visites de Sainte-Beuve à son domicile ne sont plus guère motivées par les batailles poétiques !...

La Bataille d’Hernani, Jean-Jacques Grandville, 1830, Paris, maison de Victor Hugo. Sainte-Beuve, devenu l'amant d'Adèle Hugo, rompt avec son ami. L'amertume de ce dernier transparaît dans les intitulés de ses recueils de poèmes des années suivantes : Les feuilles d'automne, Les chants du crépuscule... Mais il ne tarde pas à prendre sa revanche avec l'actrice Juliette Drouet, qu'il rencontre à la faveur des répétitions de Lucrèce Borgia. 

Le Cénacle se disperse mais la fabuleuse créativité littéraire des romantiques n'en est encore qu'à ses débuts. Elle s'épanouira sous le règne tranquille de Louis-Philippe Ier.

La révolution romantique ne se limite pas au théâtre. L'année d'Hernani (1830) est aussi celle de la Symphonie fantastique de Berlioz et du Rouge et le Noir de Stendhal... Et c'est aussi celle des « Trois Glorieuses », une drôle de révolution, sentimentale, violente... et réactionnaire, à l'image de nos poètes.

Hernani raconté par un témoin
Adèle Hugo, épouse du grand homme, était aux premières loges lors de l'aventure d'Hernani. Elle se souvient ici de l'arrivée tapageuse des partisans du dramaturge lors de la première représentation :
« Toute la bande entrée, la petite porte fut refermée. Voilà tous ces jeunes gens obligés d’attendre depuis 3 heures jusqu’à 7, sur leurs banquettes, sans pouvoir bouger. Sachant d’avance qu’ils allaient être mis sous le séquestre ils avaient fait provision de pain, de cervelas, de fromage, de pommes, de tout ce qui peut s’emporter dans les poches. Au moment qu’ils avaient arrêté pour leur repas, vers 5 heures, ils se mirent à cheval sur les banquettes et formèrent en se faisant vis-à-vis des espèces de tables.
Ils prolongèrent le plus longtemps possible cet attablement pour tuer le temps. Ils étaient encore à leur couvert quand le public commença à entrer dans la salle. Grande fut sa stupéfaction et celle des beaux messieurs et des belles dames en voyant ces individus barbus, chevelus, ayant poil partout sur la tête, dévorant de la nourriture, accroupis, à cheval, étendus sur les banquettes, tous dans des positions malséantes ou choquantes. Ces êtres ainsi tassés faisaient l’effet aux habitants des loges de boucs bivouaquant. Ce n’était pas tout : d’autres besoins que ceux de l’estomac s’étaient manifestés chez ces êtres insolites. Les ouvreuses, geôliers du plus secret endroit, n’étaient pas encore à leurs postes. Que faire ? Les prisonniers cherchèrent un lieu élevé, reculé, sombre, dans le théâtre, pour remplacer celui qui, par l’absence des ouvreuses, leur faisait défaut. Il s’ensuivit des accidents fâcheux pour les belles dames aux souliers blancs ou roses qui avaient leur loge au quatrième. […] Lorsque l'auteur se présenta chez son actrice avant le lever du rideau, comme c'était son habitude, Mlle Mars lui dit de cet air de maîtresse d'école revêche qui lui était particulier :
- Vous avez de jolis amis, monsieur, je vous fais mon compliment […].
- Madame, vous serez peut-être bien aise ce soir de trouver mes amis pour combattre vos ennemis. Ce soir, mes ennemis sont les vôtres ». (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, 1863).

 
25 février 1948 : Le coup de Prague

Le 25 février 1948, par le « coup de Prague », le président de la République tchécoslovaque, Édouard Benes, doit céder tout le pouvoir aux communistes et à leur chef, Gottwald, après deux semaines de pressions intenses des Soviétiques...

Mainmise sur une démocratie
De tous les pays d'Europe centrale qui ont été libérés des nazis et occupés par les Soviétiques, la Tchécoslovaquie était le seul qui avait une tradition démocratique et un parti communiste puissant. Celui-ci avait obtenu 38% des suffrages aux élections de 1946 et tenait une place importante au gouvernement.

En juillet 1947, le gouvernement tchécoslovaque accepte à l'unanimité l'octroi d'une aide américaine, dans le cadre du plan Marshall. Mais voilà que Staline y met son veto ! Il est vrai que les Tchécoslovaques n'ont guère la possibilité de lui résister, l'Armée rouge (soviétique) occupant son territoire depuis la chute du nazisme.

Là-dessus, à l'automne 1947, les communistes tchécoslovaques s'activent à tous les échelons. Ils font capoter un projet d'alliance avec la France. Le pays commence à s'isoler de l'Occident.

Une enquête policière met à jour des tentatives d'assassinat contre des dirigeants non communistes. Les communistes répliquent en dénonçant un complot de « fascistes slovaques » visant à assassiner le président Benès. Mais ils commencent à s'inquiéter d'un tassement de leur électorat.

Le ministre communiste de l'Intérieur place de jeunes militants à tous les rouages de la police. Par décret, il remplace d'un coup huit commissaires de police de la région de Prague. Jugeant que cela dépasse les bornes, les ministres non-communistes exigent le 17 février 1948 l'abrogation du décret.

Klement Gottwald annonce la prise de pouvoir de son parti à Prague, 25 février 1948Le 19 février, le parti communiste appelle ses militants à se mobiliser. Le lendemain, les ministres modérés du gouvernement mettent leur démission dans la balance en signe de protestation.

Le dimanche 22 février, tandis que le président Benès se repose à la campagne (!), plusieurs régiments de police marchent sur Prague, sur ordre du ministre de l'intérieur, et effectuent de premières arrestations.

Le mercredi 25 février, épuisé, le président de la République se laisse convaincre d'appeler Gottwald lui-même à former un nouveau gouvernement. La légalité est sauve. Dans les faits, il s'agit d'un coup d'État qui a pu réussir grâce à la naïveté des démocrates tchécoslovaques.

Le 30 mai suivant, des élections sur liste unique donnent près de 90% de suffrages aux communistes. Le 14 juin, Gottwald est porté à la présidence de la République.

Le ministre des affaires étrangères Jan Masaryk, fils d'un champion de l'indépendance de la Tchécoslovaquie (1918), est retrouvé mort sous les fenêtres de son appartement, le 10 mars 1948, sans doute tué pour s'être opposé au coup d'État. Édouard Benès, autre champion de l'indépendance tchécoslovaque, s'éteint le 3 septembre 1948.

Le pays plonge dans l'obscurantisme pour quarante ans, sauf une brève parenthèse à l'occasion du « printemps de Prague » de 1968.

Menace de conflagration mondiale
À l'Ouest, le coup de Prague est perçu comme un premier pas vers une troisième guerre mondiale. En Allemagne, les zones d'occupation alliées évoluent chacune de leur côté et Staline tente, mais en vain, d'asphyxier Berlin-Ouest par un blocus terrestre.

Le 4 avril 1949 est signé le traité de fondation de l' OTAN, alliance militaire de toutes les démocraties occidentales. La guerre froide entre dans une phase active et durera jusqu'à la fin des années 80.

André Larané

25 février 1954 : Nasser prend la tête du gouvernement égyptien

Le 25 février 1954, Gamal Abdal Nasser devient chef du gouvernement égyptien. Ce lieutenant-colonel de 36 ans avait, quelques mois plus tôt, renversé le régime corrompu du roi Farouk avec un groupe de jeunes officiers. Il est après Cléopâtre le premier chef proprement égyptien qu'ait eu le pays. 

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20 février 1646 : Anne d’Autriche pose la 1ère pierre de la nouvelle église Saint-Sulpice de Paris

20 février 1646 : Anne d’Autriche
pose la première pierre de la
nouvelle église Saint-Sulpice de Paris

 

On a beaucoup écrit, disserté, discuté sur l’origine de Saint-Sulpice et son antiquité, que les uns font remonter jusqu’aux temps voisins de Charlemagne, que les autres font descendre au contraire de plusieurs siècles. Quoi qu’il en soit l’église de Saint-Sulpice fut construite dans le XIIe siècle pour remplacer la chapelle de Saint-Pierre que l’abbé de Saint-Germain avait transférée à l’extrémité du Clos-de-l’Abbaye pour servir de paroisse aux habitants du bourg, mais que bientôt on jugea trop petite pour la population qui allait croissant rapidement, et d’ailleurs trop mal située pour la commodité des paroissiens. L’église nouvelle se forma d’une autre chapelle qu’il fallut agrandir, et qui se trouvait sous l’invocation de saint Jean, de saint Laurent et de saint Sulpice évêque.

L'ancienne église Saint-Sulpice de Paris au début du XVIIe siècle
L’ancienne église Saint-Sulpice de Paris au début du XVIIe siècle

L’église avait été construite sur de petites dimensions ; les besoins de la population qui chaque jour affluait autour de l’abbaye exigèrent un nouvel agrandissement. Sous le règne de Louis XII et celui de son successeur on ajouta une nef aux bâtiments déjà existants, et en 1614 trois chapelles latérales s’élevèrent de chaque côté de la nef. Cela même parut insuffisant. D’ailleurs plusieurs parties de l’église menaçaient ruine et il fallut tenir des assemblées de paroisse pour aviser aux moyens de réparer l’édifice chancelant ou plutôt d’en construire un nouveau.

Dans une de ces assemblées, qui eut lieu en 1645, ce dernier parti fut adopté sur la promesse que firent plusieurs paroissiens riches de venir au secours de la fabrique. Les travaux commencèrent dès l’année suivante, dirigés par un architecte nommé Gamard, voyer de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés choisi par les marguilliers avaient choisi. La reine Anne d’Autriche en posa la première pierre le 20 février 1646. Mais au bout de neuf ans, les constructions n’étant pas encore terminées, on s’aperçut que l’église serait beaucoup trop petite ; il fallut recommencer presque en entier. Cette fois ce fut l’architecte du roi, Louis Le Vau, un des fondateurs du classicisme français, qui fournit les dessins. Cependant le projet, ne constituant qu’un agrandissement de celui de Gamard, fut refusé par les marguilliers, et c’est Daniel Gittard, architecte du Grand Condé, qui en 1660 donna un nouveau plan de l’église, adaptation des plans de Gamard et de Le Vau, approuvé le 20 juin 1660.

L'église Saint-Sulpice de Paris à la fin du XIXe siècle
L’église Saint-Sulpice de Paris à la fin du XIXe siècle

Gittard employa dix-huit années à la construction du chœur et de ses bas-côtés ; pendant les années suivantes, de 1672 à 1678, on travailla aux constructions de la croisée. A cette dernière époque, le défaut absolu de finances, réel ou supposé, fit cesser tous les travaux, qui ne reprendront qu’en 1719 et s’étaleront jusqu’à l’année 1870 avant que des obus prussiens n’endommagent la tour nord en 1871...

Église  St Sulpice de Paris actuelle

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14 février 842 Les serments de Strasbourg

14 février 842

Les serments de Strasbourg

 

e 14 février 842, à Strasbourg, Louis le Germanique et Charles le Chauve se prêtent serment d'assistance mutuelle dans la lutte qu'ils mènent contre leur frère aîné Lothaire.

Ce grand moment de l'Histoire occidentale, qui voit l'émergence des langues européennes, nous est rapporté par le chroniqueur Nithard, qui est sans doute aussi l'auteur desdits serments, prononcés en tudesque et en roman.

 

L'héritage de Charlemagne
Tout commence avec Charlemagne, grand-père de Louis le Germanique, Charles le Chauve et Lothaire. Le grand empereur réunit l'Occident sous son autorité, de l'Ebre (en Espagne) à l'Elbe (en Allemagne). Mais il ne croit pas que la dignité impériale lui survivra et ne voit pas d'inconvénient à se soumettre à la coutume germanique du partage de l'héritage entre tous les fils.

Le 6 février 806, à Thionville, Charlemagne prépare la division de son empire entre ses trois fils, nommés « consorts du royaume et de l'Empire ». Mais la disparition prématurée de deux d'entre eux permet au survivant, Louis 1er le Pieux (ou le Débonnaire, traduction tardive et fautive du mot latin Pius, Pieux) de récupérer l'intégralité de l'héritage à la mort de Charlemagne, en 814.

Né en 778 (l'année de Roncevaux), Louis a été nommé par son père roi roi d'Aquitaine dès l'âge de 3 ans et a géré ses terres avant de recevoir la totalité de l'empire en héritage.

Ainsi, par le plus grand des hasards, l'empire rassemblé par Charlemagne en un demi-siècle de guerres échoit intact entre les mains de son unique héritier. Mais la coutume germanique va reprendre le dessus et entraîner sa dissolution rapide.

Empire Carolingien
Du traité de Verdun au traité de Mersen

L'empire fondé par la famille des Pippinides et son plus illustre rejeton, Charlemagne, est l'héritier direct du Regnum Francorum, le royaume franc de Clovis et des mérovingiens. À sa mort, le 28 janvier 814, le grand empereur ne laisse heureusement qu'un fils légitime. Celui-ci, sous le nom de Louis le Pieux, recueille l'héritage intact. 

Mais quand il meurt à son tour le 20 juin 840 en laissant trois fils, la règle germanique du partage entre les héritiers reprend le dessus. Elle aboutit très vite à l'éclatement de cet empire carolingien et conduit à l'émergence des grandes nations actuelles (France, Allemagne...).

Division de l'empire carolingien

 

Les premiers conflits successoraux surviennent avec les petits-fils de Charlemagne. Charles le Chauve et Louis le Germanique commencent par se liguer contre leur aîné, Lothaire, et font à Strasbourg, le 14 février 842, le serment de s'entraider. Le conflit s'achève provisoirement l'année suivante, en août 843, par un compromis entre les trois frères conclu à Verdun.

- traité de Verdun (août 843) :
Par le traité de Verdun, Louis le Germanique s'assure la Francia orientalis (l'Allemagne actuelle) et Charles le Chauve, son demi-frère, né de Judith de Bavière, la Francia occidentalis.

Lothaire, l'aîné, obtient le titre impérial, purement honorifique, et se contente de la partie centrale de l'empire, la Francie médiane. Son domaine consiste en une frange de territoires étirée des bouches de l'Escaut à la plaine du Pô, en Italie, en passant par le couloir rhénan et le sillon rhodanien.

Aucune considération ethnique n'intervient dans ce découpage à la hâche. Ainsi la Francie occidentale s'approprie-t-elle la Flandre littorale de langue germanique, jusqu'aux bouches de l'Escaut...

- traité de Prüm (855) :
Lothaire 1er ajoute à la difficulté en partageant son domaine entre ses trois fils, à la veille de sa mort, en 855, par le traité de Prüm (dans le massif de l'Eifel, à l'est des Ardennes).

- son fils aîné devient à son tour empereur sous le nom de Louis II et conserve l'Italie.

- le second, Charles, devient roi de Bourgogne. Ses territoires s'étendent en fait de la Méditerranée à la Bourgogne actuelle, en incluant la Provence, Lyon et la Suisse.

- le troisième, Lothaire II, reçoit la partie septentrionale, située entre la Meuse et le Rhin. Il lui donne son nom. C'est la «Lotharingie» (après moult déformations, ce nom deviendra... Lorraine). Cette province médiane et indéfendable va dès lors susciter la convoitise de ses deux puissants voisins : la Francie occidentale et la Francie orientale.

- traité de Mersen (août 870) :
À la mort de Lothaire II, en 870, Charles le Chauve et Louis le Germanique, toujours gaillards, se partagent son royaume sans façon. Ainsi la Francie orientale et la Francie occidentale ont-elles désormais une frontière commune qu'elles ne vont cesser de vouloir repousser dans un sens ou dans l'autre.

Un serment bilingue
Forts de leur victoire commune sur Lothaire, Louis le Germanique et Charles le Chauve décident huit mois plus tard de confirmer leur alliance par les serments de Strasbourg. 

L'abbaye de Saint-Riquier à l'époque carolingienne (BNF)C'est à leur cousin germain Nithard qu'ils confient l'affaire. Nithard est l'un des nombreux petit-fils de Charlemagne.

Il est né en 800 du concubinage de sa deuxième fille Berthe avec Angibert. Ce familier de la cour d'Aix-la-Chapelle est devenu comte-abbé de Saint-Riquier, à l'embouchure de la Somme, près d'Abbeville, avant de finir comme simple moine.

Nithard a hérité de son père, mort en 814, les titres de noblesse et l'abbaye de Saint-Riquier, mais aussi le goût de l'étude. C'est ainsi qu'il rédige les serments de quelques lignes que ses cousins Louis et Charles prononcent à Strasbourg.

Louis le Germanique prononce son serment non dans sa langue mais en langue romane (l'ancêtre du français), pour être compris des soldats de son rival et associé. Charles le Chauve fait de même en langue tudesque (l'ancêtre de l'allemand).

Le serment est repris par les soldats présents dans leur langue habituelle. C'est que les habitants du « Regnum francorum » (le royaume des Francs) ont pratiquement oublié le latin et commencent à se distinguer par leurs idiomes selon qu'ils se trouvent à l'ouest ou à l'est de la Meuse.

Aussi peut-on dire que les serments de Strasbourg traduisent l'émergence des langues modernes. C'est ce qui fait leur importance historique, bien plus que leur aspect proprement politique.

Le récit de cette quadruple prestation de serment nous a été rapporté par Nithard lui-même dans le récit qu'il a fait de la guerre fratricide entre ses cousins germains : Histoire des fils de Louis le Pieux.

Le chroniqueur est mort peu après au combat, soit en défendant ses terres contre les Vikings, soit du côté d'Angoulême en guerroyant contre Pépin II d'Aquitaine.

L'empire s'émiette
Les serments de Strasbourg aboutissent l'année suivante à un compromis signé à Verdun et au partage en trois de l'empire carolingien (843).

Lothaire conserve le titre impérial, purement honorifique, et se contente de la partie centrale de l'Empire. Mais ses domaines feront l'objet d'un nouveau partage entre Louis le Germanique et Charles le Chauve par le traité de Mersen (870).

Sur les ruines de l'empire carolingien émergeront deux ensembles nationaux distincts, la France et l'Allemagne, ainsi que, plus tard, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse etc.

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c'est arrivé un 12 février

 

12 février 1554 : exécution de Jeanne Gray

 

Touchante victime d’une ambition qui n’était pas la sienne, Jeanne Gray porta sur l’échafaud les vertus, les grâces, l’esprit et le savoir, pour n’avoir pas résisté avec assez d’héroïsme à l’ascendant d’un père et d’un époux : elle perdit la vie à dix-sept ans pour avoir occupé le trône pendant quelques jours. Le sang royal, qui coulait dans ses veines, causa tous ses malheurs.

Marie, seconde fille de Henri VIII, roi d’Angleterre, et veuve de Louis XII, roi de France, avait épousé le duc de Suffolk, dont elle eut une fille, qui fut comtesse de Dorset. Cette dernière donna le jour à trois filles, dont Jeanne était l’aînée.

Henri VIII avait réglé sa succession ainsi qu’il suit : d’abord il avait appelé son fils Edouard VI, et après lui les princesses Marié et Elisabeth, toutes deux déclarées bâtardes par un bill du Parlement. Un autre acte émané de cette volonté bizarre et despotique, excluait du trône la descendance de Marguerite, reine d’Ecosse et fille, aînée de Henri VII, tandis qu’elle le réservait à celle de la duchesse de Suffolk.

Tel fut l’acte sur lequel le duc de Northumberland résolut de s’appuyer pour placer la couronne dans sa famille et perpétuer son pouvoir. Par ses intrigues, et par ses crimes (voy. 22 Aout 1553), il s’était déjà élevé à la seconde place du royaume : vainqueur, ou, pour mieux dire, assassin de ses rivaux, il régnait sous le nom d’Edouard VI. Sans cesse il répétait à ce prince jeune et faible, mais attaché à la réforme religieuse, que si Marie parvenait au trône, le catholicisme reparaîtrait avec elle, et cette crainte faisait une rive impression sur le roi. Les mêmes, motifs n’agissaient pas dans son esprit contre son autre sœur : mais le duc disait au prince qu’on ne pouvait reconnaître Elisabeth pour légitime, sans accorder à Marie les mêmes droits, et sans lui ouvrir par conséquent l’accès au rang suprême.

Les deux princesses une fois éloignées, la royauté, d’après le règlement de Henri VIII, revenait à la marquise de Dorset. On donna à son mari le titre, devenu vacant de duc de Suffolk, et elle consentit à céder ses droits à Jeanne Gray, sa fille aînée, qui épousa, lord Guilford, quatrième fils de Northumberland. Que de combinaisons, que d’efforts pour conduire deux jeunes époux à l’échafaud, en passant par le trône !

Dans la langueur de ses derniers jours, Edouard, toujours sollicité par le duc, se décide à laisser la couronne à Jeanne Gray. Des juges appelés au conseil reçoivent l’ordre de dresser les lettres patentes « conformes à cette intention. Des débats s’élèvent entre le conseil et les juges ; ceux-ci invoquent un acte du règne même d’Edouard, lequel déclare traître quiconque essaierait de changer l’ordre de succession, établi par le dernier roi. Edouard lève cet obstacle et meurt. (Voy. 6 Juillet 1553.)

Northumberland tint d’abord la mort du roi cachée. Avant de la publier, il voulait s’assurer de la personne de Marie et d’Elisabeth : mais avertie du piège qu’on lui tendait, Marie, qui s’était déjà avancée jusqu’à Greenwich, se retira dans,le comté de Suffolk, d’où elle somma par lettres toute la noblesse d’Angleterre de prendre sa défense. Le duc, jugeant que le moment d’éclater était venu, se rend à Sion-House, résidence de Jeanne Gray, et se présente % elle comme devant sa souveraine, accompagné de Suffolk, de plusieurs pairs et de plusieurs grands personnages de lEtat.

Jeanne ne comprit pas d’abord ce qu’on lui voulait ; car à peine l’avait-on mise, dans la confidence de sa future grandeur. Entièrement livrée à l’étude, elle possédait le latin, le grec et plusieurs langues vivantes. L’éclat d’un diadème ne l’éblouit pas : elle ne vit que l’injustice d’en priver deux princesses auxquelles la naissance l’assurait. Il fallut la presser, la supplier longtemps ; enfin, elle céda aux instances d’un père et d’un époux chéri, et se laissa faire reine. Alors c’était l’usage que les souverains de l’Angleterre vinssent habiter la tour de Londres pendant les premiers jours de leur règne. Northumberland força le conseil à y suivre Jeanne Gray : des ordres furent expédiés pour la proclamer reine dans toute l’Angleterre ; mais la cérémonie n’eut lieu qu’à Londres en présence d’un peuple silencieux.

Marie, s’avançait, escortée de sa fidèle noblesse : Northumberland leva des troupes pour aller au-devant d’elle ; mais il revint sans avoir combattu, et, par un étrange aveu de sa défaite, il suivit l’exemple du conseil, et déclara, lui-même que le trône appartenait à Marie. Il s’opéra un tel mouvement parmi le peuple, que Suffolk ouvrit les portes de la tour, sans même essayer de la d’éfendre. Northumberland, son frère, trois de ses fils et quelques lords furent bientôt amenés dans ce séjour qui, pour Jeanne et son époux, de palais qu’il était d’abord, se transforma en une sombre prison.

La politique, sinon l’humanité, commandait à Marie de ne pas trop ensanglanter les commencements de son règne : Northumberland et deux nobles arrêtés avec lui subirent seuls leur sentence ; celle qui frappa Jeanne et Guilfort ne reçut pas d’exécution. Mais la fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon, se croyant maîtresse absolue du royaume manifesta hautement sa préférence pour l’ancien culte ; en même temps le bruit de son hymen avec le fils de Charles-Quint,Philippe, vint à se répandre : l’Angleterre s’ébranla fortement, à l’idée de devenir une province catholique de la monarchie espagnole. Une conspiration, dont le chef était Wyat, du comté de Kent, se forma contre le pouvoir de Marie : elle embrassait plusieurs comtés, et Suflelk dirigeait les mouvements de ceux dans lesquels étaient situés ses ’biens. Ce vaste plan manqua : Wyat se présenta devant Londres à la tête de quatre mille hommes : il pénétra jusqu’à Westminster ; mais il fut arrêté près de Temple-Bar, et exécuté avec dix de ses complices (6 février 1554). »

Jeanne, toujours captive dans la Tour, n’ignora pas moins les desseins qui tendaient à sa délivrance, que ceux qui avaient préparé sa grandeur : son destin était de répondre des pensées et des actions d’autrui. Quoique l’espérance des révoltés se fondât bien plus sur Elisabeth que sur Jeanne, Marie donna l’ordre de faire mourir cette dernière. Mais, avant de lui envoyer le bourreau, Marie lui envoya des prêtres catholiques qui passèrent trois jours à l’endoctriner. Jeanne Gray conserva sa croyance et sa présence d’esprit : elle écrivit à sa sœur une lettre en grec, pour l’exhorter à la constance dans toutes les situations de la vie ; à cette lettre était jointe une copie des Écritures dans la même langue.

Le jour marqué pour l’exécution de Jeanne, lord Guilfort, son époux,demanda instamment à la voir : mais elle eut le courage de refuser cette entrevue, redoutant pour elle et pour lui la terrible épreuve des derniers adieux. Le conseil avait d’abord décide que Jeanne et son époux recevraient la mort sur le même échafaud : on réfléchit que l’émotion d’un tel spectacle pourrait être dangereuse, et l’on changea les ordres. Jeanne fut décapitée dans l’intérieur de la Tour. Avant de marcher au supplice, elle vit passer Guiliort, et lui donna par la fenêtre quelques marques d’affection : peu d’instants après, elle vit revenir le char sanglant et, quand on lui dit que Guirfort était mort avec courage, le sien parut se ranimer et lui donner la force de supporter cette triste vue. Jeanne attendit ensuite tranquillement l’heure où elle devait subir le même sort. En la conduisant au lieu de son exécution, le gouverneur de la Tour, sir John Gage, lui demanda un souvenir qu’il pût conserver toute sa vie. Jeanne lui donna ses tablettes, où elle venait d’écrire trois maximes que l’aspect du cadavre de son époux lui avait inspirées, l’une en grec, l’autre en latin, et la troisième en anglais. Montée sur l’échafaud, elle adressa aux spectateurs le discours le plus, pathétique : elle n’imputait son malheur à personne ; elle n’en accusait qu’elle-même, en disant que son crime était moins d’avoir porté la couronne, que de ne pas l’avoir refusée avec assez de constance. Elle ajoutait « qu’en vain l’atteinte qu’elle avait donnée aux lois semblait trouver son excuse dans l’autorité qui l’avait forcée d’agir ; qu’elle voulait prouver, par sa résignation à son arrêt, le désir sincère d’expier une faute qu’un excès de piété filiale lui avait fait commettre ; qu’elle-espérait que l’histoire de sa vie servirait à prouver que la pureté des intentions ne justifie nullement les crimes de fait, surtout lorsque ces crimes tendaient en quelque sorte, à nuire au bien public. Après avoir dit ces mots, elle se fit déshabiller par ses femmes, et tendit le col au bourreau avec une contenance ferment assurée.

Le duc de Suffolk fut jugé, condamné et exécuté immédiatement après elle. Lord Thomas Gray périt également. Sir Nicolas Throcmorton fut jugé à Guildhall ; mais, comme il n’y avait point de preuves qu’il eût trempé dans la conspiration, le jury le renvoya absous. La reine, mécontente de ce verdict, au lieu de relâcher l’accusé, comme l’exigeait la loi, le retint prisonnier à la Tour pendant plusieurs années. Le conseil manda les jures, les constitua prisonnière, et leur fit payer une amende de mille ou de deux mille livres, selon les personnes. Cet exemple rendit les autres jurés dociles, et fit tomber quelques têtes de plus.

La mort de Jeanne Gray fut le prélude des supplices qui remplirent le règne de la papiste Marie. (voy. 17 novembre 1558.)

12 février 1644 : Les Puritains font fermer:
les théâtres en Angleterre

 

Les Putains de Bellini

Le sombre fanatisme des Puritains ne pouvait épargner la comédie ; aussi fut déclarée l’œuvre du démon. On ferma le théâtre, on mura les salles ; on anathématisa les poètes comme des pestes publiques. Un acte du Parlement, consenti par les deux chambres, et passé le 12 Février 1644 assimila les acteurs aux vauriens et aux vagabonds, et les soumit aux peines portées contre la lie de la populace ; et cependant, depuis l’origine du théâtre anglais, les femmes ne paraissaient pas sur la scène ; leurs rôles étaient remplis par de jeunes acteurs à voix grêle. Néanmoins il restait assez de séductions dans cette institution grossière pour exciter les craintes et provoquer la, colère des réformateurs.

Charles Ier régnait encore, et, dans cette même année, ses troupes perdirent la bataille de Marston-Moor contre l’armée du Parlement.

 

12 février 1894 : attentat au café
Terminus de la gare Saint-Lazare

 

Ce jour, une bombe est lancée dans le café Terminus. Bilan : 1 mort et 17 blessés. En France, cette toute fin de XIXe est celle d’une crise anarchiste. Ce qu’on appelle alors l’affairisme, le fait que les riches s’enrichissent tandis que les pauvres continuent de s’appauvrir, a déclenché une vague de violences sur le thème de la « société pourrie ». Toute une série d’attentats a lieu depuis 1892. Deux mois avant le café Terminus, l’anarchiste Vaillant lançait une bombe au sein même de la Chambre des députés, avec si peu de dégâts d’ailleurs que le président avait déclaré : « Messieurs, la séance continue ! »

Le 12 février 1894, à neuf heures du soir, Émile Henry, qui est un brillant jeune homme — il n’a que 21 ans — entre dans le café de l’hôtel Terminus à la gare Saint-Lazare. Il avait pour objectif initial d’assassiner le président Carnot qui avait refusé de gracier Vaillant. Seulement le nombre de policiers autour de l’Élysée l’avait découragé. Il est d’abord allé chez Vignon, puis au café de la Paix, mais il n’y avait pas assez de monde, dira-t-il froidement.

Arrestation d'Émile Henry
Arrestation d’Émile Henry

Arrivé devant le Terminus, il sort de la poche de son pardessus une bombe artisanale, il allume la mèche, jette son cigare, va faire un petit tour dans le café puis lance son engin. C’est l’explosion : les miroirs, les boiseries, les tables, sont brisés. 17 blessés donc, et un mort, un certain monsieur Borde.

C’est un garçon de café qui se saisit de lui alors qu’il tentait de s’enfuir. Il va être très vite jugé, guillotiné le 21 mai suivant. Ce n’est pas le dernier attentat anarchiste, puisque le 24 juin, Caserio, un anarchiste italien cette fois, va venger ses amis Vaillant et Henri. C’est lui, finalement, qui assassinera Sadi Carnot à Lyon.

12 Février 1915 : Lucien Bersot
est condamné à mort

Le 12 février 1915, le jour où un certain Lucien Bersot est condamné à mort. Son crime : avoir refusé de porter un certain pantalon. 1915, on est en pleine Première Guerre mondiale, à Fontenoy, dans l’Aisne. Il fait froid en cet hiver 1915, les combats font rage et le soldat Bersot grelotte. Et pour cause : il ne porte qu’un pantalon en lin blanc. On appelle cela un « bourgeron », c’est un vêtement destiné à être porté à l’intérieur, dans les casernes.

Seulement voilà : lors de son arrivée, il n’y avait plus de pantalon de laine rouge, le fameux « pantalon garance » du premier uniforme de nos Poilus. Lucien Bersot en demande donc un à son supérieur qui lui propose un pantalon trouvé sur un cadavre, et maculé de sang. Bersot refuse de le porter, ce qui peut se comprendre. Mais le lieutenant André, son supérieur, prend ce refus pour un acte d’insubordination. Il punit Bersot de huit jours de prison !

Lucien Bersot
Lucien Bersot

Sept de ses amis tentent alors de raisonner les officiers. Un beau geste, mais qui va aggraver la situation : tout cela sent la mutinerie. En ce 12 février 1915, Lucien est donc jugé et condamné à mort, pour l’exemple ! Le lendemain, à 6h30 du matin, Lucien est conduit devant le peloton d’exécution. Il aura juste le temps de crier le nom de sa femme et de sa fille ; puis il s’effondre.

Maigre consolation pour sa famille : il sera réhabilité en 1922. Son histoire, beaucoup plus tard, sera adaptée pour la télévision par Yves Boisset, sous le titre Le pantalon, un pantalon rouge qui d’ailleurs a vite été abandonné au profit de tenues plus discrètes.

Franck Ferrand
Europe 1

 

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C'est arrivé un 10 février

10 février 1778 : retour de Voltaire à Paris
Publié / Mis à jour le VENDREDI 19 MARS 2010, par LA RÉDACTION

Depuis vingt ans Voltaire habitait Ferney. Persécuté, banni par les rois, il avait fait de sa retraite le siège d’un véritable empire philosophique et littéraire. Cependant il désirait revoir sa patrie, le théâtre de ses premiers succès, et madame Denis, sa nièce, le désirait, dit-on, encore plus que lui. M. le marquis de Villette venait d’épouser à Ferney mademoiselle de Varicour, dont les parents avaient confié l’éducation à la nièce du grand homme.

Voltaire les suivit à Paris ; il apportait son Irène, qu’il se flattait de voir représenter : il allait chercher un, triomphe au sein duquel il devait mourir. La description des fêtes et de l’enthousiasme dont il fut l’objet trouveront ailleurs leur place. (voyez 30 mars et 30 mai 1778.)

Le voyage de Voltaire avait duré quatre jours : en arrivant à Paris, il descendit chez le marquis de Villette, sur le quai septentrional qui porte aujourd’hui son nom.

10 février 1814 : combat de Champ-Aubert
Publié / Mis à jour le JEUDI 18 MARS 2010, par LA RÉDACTIO

La marche de Blücher à travers la Champagne avait jeté l’alarme dans la capitale :

le duc de Tarentese retirait sur la Ferté-sous-Jouarre ; les fuyards arrivaient jusqu’à Meaux. Cette audacieuse incursion de l’ennemi ranime Napoléon ; il veut du moins faire payer cher aux Prussiens leur témérité, et il prend la résolution de tomber sur eux à l’improviste. Napoléon était encore étendu sur ses cartes, les parcourant le compas à la main, lorsque le duc de Bassano se présente avec les dépêches qu’il a passe la nuit à préparer pour Châtillon (la veille on avait reçu la nouvelle que les puissances alliées rejetaient les bases proposées à Francfort, et stipulaient, comme première condition de la paix, que la France rentrerait dans ses anciennes limites. Napoléon avait chargé le duc de Bassano de répondre qu’il préférait courir les chances les plus rigoureuses de la guerre). « Ah ! vous voilà, lui dit Napoléon, il s’agit maintenant de bien d’autres choses ! je suis en ce moment à battre Blücher de l’œil ; il s’avance par la route de Montmirail : je pars ; je le battrai demain, je le battrai après demain ; si ce mouvement a le succès qu’il doit avoir, l’état des affaires va entièrement changer, et nous verrons alors. »

Napoléon s’élance à travers les vastes plaines qui séparent Nogent de Montmirail, et qui n’ont pas moins de douze grandes lieues. Il laisse à Nogent le général Bourmont sous les ordres du duc de Bellune : il laisse au pont de Bray-sur-Seine le duc de Reggio, et leur recommande de retenir les Autrichiens le plus long-temps qu’ils pourront au passage de la Seine. Le 9 février, Napoléon arrive à Sézanne avec le gros de ses troupes. Le soir même de ce jour, les coureurs français rencontrent quelques cavaliers prussiens sur les bords de la rivière du Petit-Morin, entre Sézanne et Champ-Aubert. Tous les rapports s’accordent à dire que les troupes prussiennes Couvrent les routes depuis Châlons jusqu’à La Ferté, et qu’elles marchent dans la sécurité la plus parfaite. Quatre lieues en séparent encore Napoléon, il les franchit avec la rapidité de l’éclair.

Le 10 au matin, le duc de Raguse, qui d’abord, trouvant les chemins trop mauvais, était revenu en arrière, passe les défilés de Saint-Gond sous les yeux de Napoléon, et enlève à l’ennemi le village de Baye. Dans l’après-midi, l’armée parvient au village de Champ-Aubert, débouche sur la grande route de Châlons et y bat à plate couture les colonnes que le général Alsusiew (le même qui défendait Brienne) a ralliées trop tard contre nous. La déroute est telle que les forces de l’ennemi se séparent : les uns fuient du côté de Montmirail et sont poursuivis par la cavalerie du général Nansouty ; les autres fuient sur Eloges et sur Châlons, et sont poursuivis par le duc de Raguse. Douze cents hommes restèrent sur le champ de bataille : plus de trois cents se noyèrent dans les étangs du Désert, contre lesquels le général Bordesoulle avec ses cuirassiers les avait acculés : deux mille trois cents furent faits prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvait le général Alsusiew et deux autres généraux. Sur vingt-quatre bouches à feu qu’avait la division russe, vingt et une restèrent en notre pouvoir : notre perte ne s’éleva pas au-delà de six cents tués ou blessés.

« Maître de Champ-Aubert, Napoléon s’y loge dans une chaumière qui est sur la route, au coin de la grande rue du village. » C’est là qu’on amène les généraux ennemis qui viennent d’être pris : il les fait dîner avec lui.

Depuis l’ouverture de la campagne nous avions toujours été malheureux avec quelle joie nous voyons briller sur nos armes cette première lueur de succès ! Napoléon sent renaître bien des espérances. L’armée prussienne, coupée encore une fois dans sa marche, n’oppose plus que deux tronçons dont il compte tirer bon parti ; et déjà il craint que le duc de Vicence, usant de la latitude des pouvoirs qui lui ont été expédiés de Troyes ne mette trop d’empressement à signer le traité. Il lui fait écrire qu’un changement brillant est survenu dans nos affaires, que de nouveaux avantages se préparent, et que le plénipotentiaire de France peut prendre au Congrès une attitude moins humiliée. »

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8 février 1806 & 1807

8 février 1806 : invasion de Naples
par les Français
 

Un trône dont la base trempe dans le sang glisse et tombe au moindre choc. Le roi des Deux-Siciles, Ferdinand Ier, et la reine Marie-Caroline l’éprouvèrent deux fois en peu d’années : la première, quand le général Championnet s’empara de Naples, et tenta d’établir la république parthénopéenne (voy. 20 Janvier 1799) la seconde, quand Napoléon, vainqueur à Austerlitz, ordonna l’occupation de leur royaume au profit de l’un de ses frères, qui devait y jouer le rôle de son lieutenant.

II n’est pas dans l’histoire de page plus terrible plus dégoûtante que celle qui retrace la première restauration de Ferdinand. Ni le rang, ni le sexe, ni l’âge ne furent épargnes ; les potences s’élevaient aux accents frénétiques d’une joie barbare ; et, quand la cour reparut dans Naples, on illumina jusqu’aux échafauds, il y eut des bals au milieu des supplices. Pour attribuer à chaque personnage la part qui lui revient dans ces horribles scènes, il faut dire que la reine Marie-Caroline en était l’âme, et que Ferdinand se bornait au rôle passif de témoin. (voy. 4 janvier 1825, mort de Ferdinand Ier.) La reine avait pour complices et pour instruments de ses fureurs, cette fameuse lady Hamilton, à laquelle Nelson prostituait sa gloire, le ministre Acton, et le cardinal Ruffo. (voy. 24 Juin 1799, Rupture de la capitulation de Naples, et 16 Janvier 1815, Mort de lady Hamilton.)

« Ce système impolitique d’aveugle cruauté dura longtemps, » et se serait prolongé encore, si la victoire de Marengo, en frappant de crainte le cabinet dé Naples, ne l’avait force’ d’adopter » des principes moins désastreux. Il accorda enfin une amnistie aux révolutionnaires napolitains : il en restait peu à immoler. Bonaparte, bien qu’abusé plusieurs fois par la politique fallacieuse de Naples, consentit, par égard pour l’Espagne, à reconnaître diplomatiquement sa neutralité. » Un traité fut conclu sur cette base entre l’empire français et le royaume de Naples, le quatrième jour complémentaire de l’an XIII (21 septembre 1806).

Malgré cet engagement solennellement juré, la reine, dans un voyage qu’elle fait à Vienne, s’associe à la nouvelle coalition formée contre la France, et Naples reçoit une armée anglo-russe. Depuis quelques mois, Ferdinand avait rappelé les Jésuites : à de telles oeuvres, on reconnaît leur présence.

Napoléon triomphe dans les champs d’Austerlitz, et, du haut de sa puissance, il prononce en ces termes la sentence de Ferdinand : « La maison de Naples a perdu la couronne sans retour ; la presqu’île de l’Italie tout, entière fait partie du grand empire. A cette voix, qu’elle prend pour l’organe même du destin, la cour de Naples s’épouvante ; sans attendre l’arrivée de Masséna, qui s’avance rapidement vers la Campanie, elle se hâte, selon sa coutume, de s’enfuir et d’aller se cacher derrière les rochers de la Sicile. Bientôt l’armée française pénètre dans Naples, dont la garnison déposant les armes se rend à discrétion, et les canons des forts annoncent l’entrée triomphale de Joseph Bonaparte » (voy. 20 mars 1806.)

Publié / Mis à jour le LUNDI 1ER MARS 2010, par LA RÉDACTION
 
 

La victoire d’Iéna livrait à Napoléon la monarchie prussienne. Déjà l’armée française occupait tout le pays situé de l’Elbe à l’Oder, lorsque l’armée russe parut sur la Vistule : elle arrivait tard, parce que l’empereur Alexandre n’avait pu prévoir une conquête si rapide. L’année précédente, il avait commis la même erreur de calcul à l’égard de l’Autriche. Dans les deux cas, son intervention ne servit qu’à prolonger les malheurs de la guerre, sans aucun avantage pour ses alliés : la Prusse, après Eylau et Friedland, subit la même loi que l’Autriche après Austerlitz,

L’entrée des Français en Pologne avait excité parmi les habitants un enthousiasme qu’animaient encore les promesses de Napoléon. D’abord le plan des Russes était d’attirer les Français, par une feinte retraite, sur un terrain pauvre et difficile : c’est à ce dessein qu’il faut attribuer l’évacuation précipitée de Varsovie. Mais le feld-maréchal Kamensky, amenant un renfort considérable, prit le commandement en chef, et disposa les troupes à l’offensive. Napoléon, instruit de ses projets, se hâte de le prévenir : dans les derniers jours de décembre, les Russes sont battus à Czarnowo, à Nasielsk, à Pultusk, à Golymin. Ils veulent en revenir à leur plan primitif : Napoléon évite le piège, et pendant un mois les deux armées restent dans un état complet d’inaction.

Grenadiers à cheval à la bataille d'Eylau
Grenadiers à cheval à la bataille d’Eylau

Au bout de ce temps, les Russes recommencent les hostilités et essuient plusieurs échecs à Bergfried, à Deppen, à Hoff (3, 5 et 6 février). Ils se retiraient dans la direction de Kœnigsberg, lorsque, le 7 février, ils prennent position en arrière de la petite ville de Preussisch-Eylau, décidés à engager une affaire générale. Dès le jour même, un : combat se livre entre les Russes logés dans l’église de la ville et les Français, qui parviennent à les en chasser. Tel fut le prélude de l’une des plus sanglantes batailles dont nos an nu les militaires offrent l’image ! on peut en juger par quelques fragments du cinquante-huitième bulletin, qui adoucit plutôt qu’il n’exagère cet effrayant tableau :

« A la pointe du jour l’ennemi commença l’attaque par une vive canonnade sur la ville d’Eylau et sur la division Saint-Hilaire. L’empereur se porta à la position de l’église, que l’ennemi avait tant défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augereau, et fit canonner le monticule par quarante pièces d’artillerie de sa garde.

« Une épouvantable canonnade s’engagea de part et d’autre, L’année russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon : tout coup frappait. Il parut un moment, aux mouvements de l’ennemi, qu’impatienté de tant souffrir, il voulait déborder notre gauche. Au même moment, les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre, et arrivèrent sur les derrières de l’armée ennemie ; le corps du maréchal Augereau déboucha en même temps en colonnes, pour se porter sur le centre de l’ennemi, et, partageant ainsi son attention, l’empêcher de se porter tout entier contre le corps du maréchal Davoust.

« A peine le corps du maréchal Augereau et la division Saint-Hilaire eurent-ils débouché, qu’une neige épaisse, et telle qu’on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux armées. Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes s’appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Cette désolante obscurité dura une demi-heure. Le temps s’étant éclairci, le grand-duc de Berg, à la tète de la cavalerie, et soutenu par le maréchal Bessière, à la tête de la garde, tourna la division Saint-Hilaire et tomba sur l’armée ennemie : manœuvre audacieuse s’il en fut jamais, qui couvrit de gloire la cavalerie, et qui était devenue nécessaire dans la circonstance où se trouvaient nos colonnes. La cavalerie ennemie, qui voulut s’opposer à cette manœuvre fut Culbutée ; le massacre fut horrible ; deux lignes d’infanterie russe furent rompues ; la troisième ne résista qu’en s’adossant à un bois. Des escadrons de la garde traversèrent deux fois toute l’armée ennemie.

« Cette charge brillante et inouïe, qui avait culbuté plus de vingt mille hommes d’infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces, aurait décidé sur-le-champ la victoire sans le bois et quelques difficultés de terrain. Le général de division d’Haupoult fut blessé d’un biscaïen. Le général Dahlmann, commandant les chasseurs de la garde, et un bon nombre de ses intrépides soldats, moururent avec gloire. Mais les cent dragons, cuirassiers ou soldats de la garde, que l’on trouva sur le champ de bataille, on les y trouva environnés de plus de mille cadavres ennemis. Cette partie du champ de bataille fait horreur à voir.

« Pendant ce temps, le corps du maréchal Davoust débouchait derrière l’ennemi. La neige, qui plusieurs fois dans la journée obscurcit le temps, retarda aussi sa marche et l’ensemble de ses colonnes. Le mal de l’ennemi est immense, celui que nous avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et d’autre pendant douze heures ; la victoire, longtemps incertaine, fut décidée et gagnée lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau, et déborda l’ennemi, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battit en retraite.

« Notre perte se monte exactement à mille neuf cents morts et cinq mille sept cents blessés, parmi lesquels un millier, qui le sont grièvement, seront hors de service. Tous les morts ont été enterrés dans la journée du 10. On a compté sur le champ de bataille sept mille Russes.

« Ainsi, l’expédition offensive de l’ennemi, qui avait pour but de se porter sur Thorn, en débordant la gauche de la grande armée, lui a été funeste. Douze à quinze mille prisonnière, autant d’hommes hors de combat, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon, sont les trophées trop chèrement payés, sans doute, par le sang de tant de braves.

« De petites contrariétés de temps, qui auraient paru légères en toute autre circonstance, ont beaucoup contrarié les opérations du général français. Notre cavalerie et notre artillerie ont fait des merveilles. La garde à pied a été toute la journée, l’arme au bras, sous le feu d’une épouvantable mitraille, sans tirer un coup de fusil, ni faire aucun mouvement. »

Le bulletin finissait ainsi : « Cette expédition est terminée, l’ennemi battu et rejeté à cent lieues de la Vistule. L’armée va reprendre ses cantonnements et rentrer dans ses quartiers d’hiver. » Tel fut, en effet, le seul résultat de la bataille la plus meurtrière qu’on ait livrée depuis celle de Novi : l’armée française acheta son repos au prix du sang. Des deux côtés on chanta le Te Deum, et ce n’était pas à tort, si la victoire consiste à porter dans les rangs de ses adversaires le ravage et la destruction.

Napoléon, dans sa relation, diminuait la perte de l’ennemi et la nôtre. D’après des rapports certains, les Russes perdirent trente raille domines tues, blessés ou prisonniers ; les Français n’en perdirent pas moins de seize mille, parmi lesquels se trouvaient quatorze généraux. Dans cette partie du champ de bataille, qui, suivant le bulletin, même faisait horreur à voir, on comptait neuf mille cadavres, au lieu de onze cents. La neige, roupie partout de sang versé, offrait un coup d’œil hideux.

 

8 février 1807 :

mort de Paul-Henri Mallet
historien

Né à Genève en 1730, nommé à vingt-deux ans professeur royal de belles-lettres à l’école de Copenhague, Mallet s’acquit une réputation honorable, quoiqu’elle n’eût rien de populaire. Les souverains se le disputaient pour lui confier leurs enfans. Il refusa les offres de Catherine II, qui l’appelait à Saint-Pétersbourg, comme instituteur du comte du Nord (depuis Paul Ier).

On lui doit une histoire de Danemark et de nombreux travaux sur l’histoire et la littérature de diverses contrées du nord. Comme on connaissait la nature de ses occupations littéraires, plusieurs têtes couronnées lui firent des avances, afin de le trouver favorable. Le landgrave de Hesse lui ayant témoigné le désir de le voir à Cassel, Mallet disait plaisamment que c’était pour lui faire prendre mesure d’une histoire de Hesse.

Sans vanité, sans ambition, il se contenta d’être un écrivain et un homme utile : voilà pourquoi sa réputation est restée au-dessous de son mérite.

 

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6 février 1626 : élaboration d’un édit royal graduant les peines encourues par les duellistes

6 février 1626 : élaboration d’un
édit royal graduant les peines
encourues par les duellistes
(D’après « Du duel considéré dans ses origines et dans l’état actuel
des mœurs » (par Eugène Cauchy), Tome 1 paru en 1863)
Publié / Mis à jour le VENDREDI 5 FÉVRIER 2021, par LA RÉDACTION

conscient qu’il est un degré de sévérité que les lois pénales ne peuvent franchir sans tomber dans l’impuissance d’être appliquées, le cardinal de Richelieu, assistant à la multiplication des duels en dépit d’édits toujours plus nombreux les prohibant, décide de modérer les peines en les graduant suivant les circonstances de chaque affaire
Le cardinal de Richelieu caractérise en termes pleins de vigueur l’état de choses où l’on était arrivé vers 1626 : « La multitude de ceux qui se battaient était si grande, dit-il, et les peines ordonnées par les édits précédents si rigoureuses, que le roi avait peine de les faire punir, d’autant que ce n’eût plus été un effet de justice, qui est d’en châtier un petit nombre pour en rendre sages beaucoup, mais plutôt un effet d’une rigueur barbare, qui est d’étendre la punition à tant de personnes qu’il semble n’en rester plus qui puissent s’amender par l’exemple. »

Il ajoute que « les duels étaient devenus si communs que les rues commençaient à servir de champ de combat, et, comme si le jour n’était pas assez long pour exercer leur furie, ils se battaient à la faveur des astres ou à la lumière des flambeaux qui leur servaient d’un funeste soleil. »

Ainsi s’explique la rareté des condamnations contradictoires pendant cette période de sévérité excessive. Ce vain étalage de menaces écrites dans les lois n’aboutissait le plus souvent qu’à des arrêts de contumace, en dépit desquels les coupables affectaient de récidiver. Pour n’en citer qu’un exemple marquant, le comte de Montmorency-Bouteville, déjà condamné par contumace en 1624, pour son duel avec Pontgibaud, se battit de nouveau avec le sieur de Valencey au mois de janvier 1625. Une seconde condamnation par défaut fut pour lors la seule répression de son audace.

Après s’être soustraits par la fuite et par l’aide de leurs amis aux recherches de la justice, les duellistes obtenaient facilement des lettres d’abolition, motivées sur l’atrocité des peines par eux encourues ; et ainsi leur était acquise la plus complète impunité. C’est ce que constate le préambule de l’édit de 1626 : « D’autant, y est-il dit, que la qualité desdites peines est telle qu’aucuns de ceux qui ont l’honneur d’approcher de plus près de notre personne ont pris souvent la liberté de nous importuner pour en modérer la rigueur en diverses occasions ; ce qui a fait que les coupables, qui ont par cette faveur et considération obtenu sur ce nos lettres d’abolition, sont demeurés entièrement impunis. »

Ces grâces multipliées conduisirent enfin à une amnistie générale : elle fut promulguée en février 1626, à l’occasion du mariage de Henriette de France avec le roi d’Angleterre. Cette amnistie n’était pas de celles qui n’ouvrent carrière à la clémence qu’après qu’il a été satisfait aux droits de la justice, et qui, en interrompant quelques effets des lois pénales, laissent subsister ces lois dans toute leur force pour effrayer ceux que n’aurait pu désarmer une grande mesure d’indulgence.

Il s’agissait, au contraire, en 1626, de faire encore l’essai d’une législation nouvelle à la place de celle qui s’était trouvée faible par trop d’énergie. Le cardinal de Richelieu, dans ses Mémoires, nous fait assister en quelque sorte à la séance du conseil où furent discutées les bases de l’édit de 1626. Les uns conseillaient au roi d’opposer au progrès du mal un système de rigueur inflexible, observant « qu’il n’y a rien qu’enfin la prévoyance d’une punition de mort inévitable ne puisse emporter sur les esprits des hommes. » D’autres, s’appuyant sur l’exemple des siècles passés, proposaient de remettre en vigueur le système de transaction admis par Henri IV, dans l’article 5 de son édit de 1609, et voulaient que le roi se réservât d’autoriser le combat pour certaines causes, sauf à punir ceux qui se battraient sans recourir à son autorité.

 

Richelieu ne se rangea ni au premier ni au second de ces avis. Punir de mort tous les coupables de duel indistinctement, comme le faisait la déclaration de 1623, lui semblait d’une rigueur outrée. Il trouvait d’autre part que permettre les duels dans certains cas était un moyen peu expédient pour les détruire, car de proche en proche les combats seraient redevenus si fréquents qu’il eût fallu bientôt recourir aux mesures employées autrefois pour arrêter les gages de bataille.

Mais, non content d’envisager ainsi la question par son côté pratique, Richelieu la creuse au point de vue de la morale, et, avec ce coup d’œil rapide et sûr qui est le propre du génie, il distingue à travers les obscurités de la scolastique le véritable nœud de la difficulté, pour le trancher aussitôt par l’application d’un principe d’une manifeste évidence.

Moralistes, théologiens, hommes d’État, philosophes, il est peu d’auteurs des derniers siècles qui n’aient dit, au moins en passant, leur avis sur le duel et sur les embarras qu’il cause à la conscience comme à la loi. Nulle part on ne trouve la question posée avec autant de netteté, résolue avec autant de profondeur que dans la citation suivante, tirée des Mémoires du cardinal. La voici, exempte de toute modification, car, dans les lignes mêmes dont la rudesse semblerait surannée, on retrouve avec intérêt le germe d’une pensée à laquelle une plume éloquente a naguère imprimé son cachet d’audacieuse originalité.

« Tous les théologiens, dit Richelieu, conviennent que le duel pour cause singulière [à la différence du duel pour cause publique, comme celui qui a lieu pour éviter une bataille, car c’est alors un moindre mal d’exposer à la mort deux hommes que vingt mille] ne peut être permis selon la loi de Dieu, mais je n’en ai vu aucun qui en exprime bien clairement la vraie raison. Quelques-uns estiment qu’elle tire son origine de ces mots de l’Écriture : C’est à moi qu’appartient la vengeance, et j’entends l’exercer par moi-même. Mais ils montrent bien que les particuliers, de leur autorité, ne peuvent chercher par cette voie la vengeance des injures qu’ils ont reçues ; mais non pas qu’un prince ne la puisse ordonner, ainsi qu’il peut commander à un exécuteur de justice de mettre à mort celui qui aura violé la propre fille du même exécuteur, auquel cas le dit ministre de justice venge, non de soi-même, mais par autorité du prince, l’injure que le public a reçue en sa famille, et ce sans péché, pourvu qu’il rectifie son intention [c’est-à-dire, pourvu qu’en exécutant le malfaiteur il n’ait pas l’intention de venger sa propre offense] ; ce qui fait que si les duels n’étaient défendus qu’en vertu de ce principe, on les pourrait pratiquer par commandement du prince, avec les mêmes circonstances qu’un exécuteur de justice doit garder en sa conscience.

 

« La vraie, primitive et fondamentale raison, poursuit Richelieu, est que les rois ne sont pas maîtres absolus de la vie des hommes, et, par conséquent, ne peuvent les condamner à la mort sans crime ; ce qui fait que la plupart des sujets des querelles n’étant pas dignes de mort, ils ne peuvent, en ce cas, permettre le duel qui expose à ce genre de peine. Qui plus est : quand même une offense serait telle que l’offensant mériterait la mort, le prince ne peut pour cela permettre le combat, puisque, le sort des armes étant douteux, il expose par ce moyen l’innocent à la peine qui n’est méritée que par le coupable : ce qui est de toutes les injustices la plus grande qui puisse être faite.

« Les rois doivent la justice déterminément, et, par conséquent, ils sont obligés de punir les coupables sans péril et hasard pour l’innocent. Si Dieu s’était obligé de faire que le sort des armes tombât toujours sur le coupable, on pourait pratiquer cette voie, mais puisqu’il n’en est pas ainsi, elle est plus que brutale pour la raison susdite. »

Sur ce raisonnement de Richelieu, le combat judiciaire fut pour toujours rayé de nos lois, où il s’était nominativement maintenu jusqu’alors, puisque l’édit de 1609 n’avait pas encore été formellement abrogé. Les dispositions du nouvel édit publié en même temps que l’amnistie de 1626 furent rédigées, conformément à l’avis du cardinal, dans la vue de modérer les peines, en les graduant suivant les circonstances de chaque affaire.

La privation des charges et offices, la confiscation de moitié des biens et un bannissement de trois années parurent suffisants pour punir le simple appel. La déchéance de noblesse, l’infamie ou la peine capitale devaient être appliquées , suivant le degré de criminalité , au coupable de duel non suivi de mort. Les peines du crime de lèse-majesté (la mort et la confiscation totale) furent réservées pour le cas où l’un des combattants aurait succombé. Il était cependant permis aux juges d’appliquer aux coupables la rigueur des anciennes ordonnances, lorsque l’atrocité du fait paraîtrait mériter un châtiment exemplaire.

Un des articles ajoutés à l’édit faisait classe à part de ceux qui auraient eu recours à des seconds : c’était moins en aggravant la peine à leur égard qu’en les flétrissant d’une note d’infamie, qu’il attaquait cette funeste manie dont l’effet était de transformer, pour ainsi dire, les duels en batailles rangées.

Jour de la promulgation du décret de Richelieu contre le duel (24 mars 1626).
Détail d’une estampe de Gustave Doré (1852)


« S’il arrivait, porte cet article, que non contents de commettre tels crimes si énormes devant Dieu et les hommes, ils y attirassent et engageassent encore d’autres personnes dont ils se serviraient pour seconds, ce qui ne peut être fait par aucuns que pour chercher lâchement dans l’adresse ou le courage d’un tiers la sûreté de leurs personnes, qu’ils veulent exposer par vanité contre leur devoir sous cette seule confiance ; Nous Voulons que ceux qui se rendront coupables à l’avenir d’une telle et si criminelle lâcheté soient irrémissiblement punis de mort, suivant la rigueur de nos premiers édits ; et dès à présent déclarons les appelants et appelés qui se serviront desdits seconds, ignobles, eux et leur postérité, déchus de toute noblesse et incapables de toutes charges pour jamais ; sans que nous ni nos successeurs les puissent rétablir et eur ôter la note d’infamie qu’ils auront encourue tant par l’infraction de nos édits que par leur lâcheté. »

De nouvelles précautions furent employées, lors de la publication de l’édit de 1626, pour prévenir l’abus du droit de grâce. Outre la parole donnée par le roi de ne jamais gracier aucun duelliste, il fit jurer à son secrétaire des commandements de ne signer aucune lettre de grâce en cette matière, et au chancelier de n’en point sceller.

Le parlement de Paris n’ordonna d’abord la vérification de l’édit qu’en ce qui concernait l’abolition des crimes précédemment commis en duel ; et, fidèle à ses traditions de sévérité, il fit au roi des remontrances pour qu’il ne fût rien retranché de la rigueur des précédentes ordonnances : mais Louis XIII comprit, sur l’observation de Richelieu, « qu’un médecin qui, par plusieurs expériences, a reconnu l’inefficacité d’un remède, ne peut être blâmé d’en prescrire un nouveau, surtout s’il conserve le premier dans sa force pour y recourir au besoin. »

En conséquence, des lettres de jussion furent adressées au parlement, qui enregistra l’édit, suivant sa forme et teneur, le 24 mars 1626.

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3 février au 7 mai 1954 Siège de Diên Biên Phu

3 février au 7 mai 1954

Siège de Diên Biên Phu

 

Le 3 février 1954 commence le siège du camp retranché de Diên Biên Phu, dans la région montagneuse du haut Tonkin, près de la frontière avec le Laos.

Un siècle de présence française en Indochine va se terminer dans cette cuvette où le général Henri Navarre a concentré 15 000 hommes, avec l'objectif de desserrer l'étau des communistes vietnamiens sur le riche delta du Tonkin.

André Larané

 

Embarras politique
Chassés du Viêt-nam (on écrit aussi Vietnam) par les Japonais en 1945, les Français ont tenté d'y revenir par la force dans les mois suivants en affrontant les indépendantistes vietnamiens, regroupés au sein du Viêt-minh (ou Vietminh), le parti communiste de Hô Chi Minh.

Au début de cette première guerre d'Indochine, les Français pacifient le sud du Viêt-nam et le delta du Fleuve rouge, au nord, autour de Hanoi. Mais cela ne suffit pas et il leur reste à sécuriser les montagnes de l'arrière-pays par lesquelles le Viêt-minh reçoit armes et munitions en provenance de la Chine.

À Paris, les dirigeants politiques estiment que la guerre, officiellement qualifiée d'«opérations de pacification», n'a que trop traîné. Ils souhaitent simplement un succès militaire sur le terrain qui leur permettrait de se présenter en position de force à la conférence de Genève qui doit régler en mai 1954 le sort de l'Indochine.

Le 20 mai 1953, dans le souci d'imposer le changement de politique, le président du Conseil René Mayer nomme le général d'état-major Henri Navarre à la tête du corps expéditionnaire, à la place du général Raoul Salan, un homme de terrain qui connaît très bien l'Indochine.

Un piège pour en finir avec l'ennemi
Après quelques opérations réussies qui écartent la menace que le Viêt-minh fait peser sur le delta, le général Navarre décide d'attirer les troupes ennemies sur un terrain de son choix en vue de les détruire de toute la force de son artillerie et de son aviation. Il choisit pour cela la cuvette de Diên Biên Phu, située près de la frontière laotienne (16 kilomètres de long sur 9 de large). Ce choix ne fait pas l'unanimité et un officier français aurait lancé à son propos : «Mais c'est un pot de chambre ! On va nous pisser de partout !».

Le 20 novembre 1953, deux bataillons de parachutistes sautent sur ce morceau de jungle et en chassent le régiment du Viêt-minh qui l'occupait.

Sous le commandement en chef du colonel de Castries, les troupes terrestres commencent immédiatement à défricher le terrain. Ils le transforment en camp retranché avec barbelés, tranchées et fortins aux noms langoureux de Gabrielle, Béatrice, Isabelle...

Ils aménagent surtout un terrain d'aviation à une dizaine de kilomètres des crêtes, hors de portée de l'ennemi (du moins l'espèrent-ils). Le général Navarre compte sur ce terrain pour ravitailler ses troupes (uniquement des militaires de carrière et parmi eux beaucoup de soldats de la Légion étrangère, y compris de jeunes Allemands, orphelins de la Wehrmacht).

 

Comme prévu, les communistes vietnamiens commencent à regrouper leurs forces autour du camp retranché...

 

Le piège se retourne contre son auteur


Hô Chi Minh mobilise d'une magistrale façon ses troupes. En poussant des bicyclettes la nuit à travers la jungle, ses coolies ou hommes de main amènent autour du camp, en quelques semaine, de l'artillerie lourde et du ravitaillement pour des milliers de combattants. Pas moins de 260 000 coolieset 20 000 bicyclettes sont ainsi mis à contribution.

Le général Vo Nguyen Giap, qui commande l'Armée Populaire du Viêt-nam, arrive dans le secteur le 12 janvier 1954. Dès le 25 janvier, il se dispose à donner l'ordre d'attaquer le camp avec cinq divisions, soit 35 000 combattants.

Au dernier moment, dans une géniale intuition, il se ravise. L'attaque est prématurée et pourrait déboucher sur un échec fatal pour son camp. Il annule l'ordre d'attaque et s'offre même le luxe de se défaire d'une partie de ses troupes d'élite. Il les envoie combattre au Laos voisin.

Le général Navarre peut croire au succès de sa stratégie. Mais l'ennemi ne se retire pas et au contraire entame un siège méthodique, ceinturant la base avec 350 kilomètres de tranchées.

Le 13 mars 1954, quand Giap envoie enfin ses troupes à l'attaque de Diên Biên Phu, la surprise est totale dans le camp français. Celui-ci compte à cette date 10.813 hommes (il s'agit d'engagés et non de conscrits, dont 40% de la Légion étrangère), sous le commandement du colonel de Castries.

Les «bo doï» (nom donné aux soldats communistes) concentrent leurs tirs sur la piste d'aviation, seul lien entre la base aéroterrestre et les arrières. Dès le 28 mars, elle est inutilisable et les Français ne sont plus ravitaillés que par des parachutages. Après de rudes combats et la chute successive des différents fortins, l'assaut final a lieu le 7 mai et le cessez-le-feu est déclaré à 17h30.

La bataille aura fait 3 000 morts et disparus dans le camp français ainsi que 4 000 blessés. 10 000 hommes sont faits prisonniers et vont subir un long calvaire dans la jungle, humiliés de toutes les façons possibles par les vainqueurs. Seuls 3.300 seront libérés, épuisés, en septembre 1954. Du côté vietnamien, les chiffres sont plus incertains. Il y aurait eu 20 000 à 30 000 tués et blessés.

À Paris, le président du Conseil Joseph Laniel annonce officiellement aux députés la chute du camp. Le lendemain s'ouvre la conférence de Genève qui conduira au partage du Viêt-nam entre deux gouvernements antagonistes.

Bibliographie
Sur cette bataille mythique, on peut lire le livre de Pierre Péllissier : Diên Biên Phu (622 pages, 24 euros, Perrin, avril 2004). L'auteur a publié aussi les biographies de Jean de Lattre de Tassigny et Massu, ainsi que le récit de La Bataille d'Alger.

Au fil d'un ouvrage très dense, il dresse un récit détaillé de la bataille de Diên Biên Phu et des circonstances qui ont mené à cette page de gloire inutile, «Verdun asiatique» par lequel s'est conclue la présence française en Indochine. Pour les inconditionnels de la guerre d'Indochine.

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Cela s'est passé un 1er Février

Cela s'est passé un 1er Février

1er février 1702 : Le prince Eugène s'empare de Crémone
Le 1er février 1702, pendant la guerre de la Succession d'Espagne (1701–1714), la garnison franco-espagnole de Crémone, en Italie du Nord, est surprise par un audacieux coup de main des assaillants autrichiens.

Introduit dans la place forte par une canalisation, un "commando" fait prisonnier le commandant français, le maréchal de Villeroy, arrivé la veille, et s'empare de la porte Sainte-Marguerite par laquelle le prince Eugène (« Français » à la solde des Impériaux) entre dans la ville avec 3 000 hommes. Il en est cependant rejeté peu après par un vigoureux retour offensif de la garnison.

Le prince Eugène de Savoie-Carignan, tout en méprisant les piètres qualités de chef de guerre de Villeroy (connues à la cour de Versailles !), tiendra à honorer celui qui fut l’amant de sa mère en lui concédant des conditions de détention proche de la villégiature (note).

1er février 1810 : Prise de Séville par les Français
Le 1er février 1810, une armée française sous les ordres de Soult entre à Séville. Elle tente de s'emparer de la junte qui refuse de se soumettre à Joseph Bonaparte, roi d'Espagne par la volonté de son frère, Napoléon Ier. Mais la junte, qui réclame le retour des Bourbons prisonniers en France, parvient à s'enfuir à Cadix, ultime foyer de la résistance espagnole.

1er février 1898 : Invention des « intellectuels »
 

Maurice Barrès (19 août 1862, Charmes ; 4 décembre 1923, Neuilly-sur-Seine)Le mot « intellectuels », indissociable de la culture politique française depuis le XIXe siècle, apparaît pour la première fois - de façon péjorative - sous la plume de l'écrivain Maurice Barrès, trois semaines après la publication de « J'Accuse » d'Émile Zola dans L'Aurore.

Dans Le Journal du 1er février 1898, dans une chronique intitulée « Le manifeste des intellectuels », le polémiste de la droite nationaliste s'en prend aux « pétitionnaires » qui ont fait irruption dans la vie publique en considérant qu’il était de leur devoir de prendre parti contre l'injustice faite à Dreyfus : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels (…) Tous ces aristocrates de la pensée tiennent à affirmer qu’ils ne pensent pas comme la vile foule (…). Ces prétendus intellectuels sont un déchet fatal dans l’effort tenté par la société pour créer une élite (…). Au résumé, les juifs et les protestants mis à part, la liste dite des intellectuels est faite d’une majorité de nigauds et puis d’étrangers et enfin de quelques bons Français comme Anatole France et comme certains jeunes socialistes que le régime parlementaire irrite et qui cherchent la plus courte voie révolutionnaire. »

1er février 1944 : Création des FFI
Le 1er février 1944, le Comité français de libération nationale regroupe sous le nom de Forces Françaises de l'Intérieur (F.F.I. ou FFI) tous les mouvements de résistance qui combattent l'occupant allemand sur le sol national. L'objectif est de coordonner leurs actions en vue du débarquement allié sur les côtes françaises, que chacun sait imminent...

L'objectif est de coordonner leurs actions en vue du débarquement allié sur les côtes françaises, que

chacun sait imminent. Les principaux mouvements concernés sont l'Armée Secrète (AS), l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) et les Francs-Tireurs et Partisans (FTP), à quoi s'ajoutent des groupes francs et maquis locaux.

- L'Armée secrète, d'obédience gaulliste, rassemble depuis l'automne 1942 les mouvements de la zone Sud Combat, Libération-Sud et Franc-Tireur, sous l'autorité du général Charles Delestraint.
- L’Organisation de Résistance de l’Armée a été créée par le général Aubert Frère le 31 janvier 1943, après la dissolution de l'armée d'armistice, consécutive de l'invasion de la zone Sud et du débarquement allié en Afrique du Nord. Elle est réputée proche du général Henri Giraud, rival malheureux du général de Gaulle.
- Les Francs-Tireurs et Partisans sont quant à eux une émanation du Parti communiste français. Les clivages politiques entre ces mouvements ne sont heureusement pas aussi tranchés qu'on pourrait le craindre et les passages de l'un à l'autre sont fréquents... 

Entrée des FFI à GrenobleLes FFI ainsi que les services secrets alliés agissant sur le sol français sont placés en mars 1944 sous l'autorité du général Marie-Pierre Kœnig.

Ils vont de fait apporter une contribution notable aux Anglo-Saxons après le Débarquement de Normandie, malgré un armement insuffisant. Par la suite, 140 000 d'entre eux seront intégrés dans la 1ère Armée française du général de Lattre de Tassigny.

1er février 1954 : Appel de l'abbé Pierre
Le 1er février 1954, lors d'un hiver désastreux qui a occasionné de grandes souffrances parmi les sans-abri de France, l'abbé Pierre lance un appel pathétique sur les ondes et dans les journaux : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit, à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée... » Les Français se mobilisent.

C'est le début d'un immense mouvement charitable, l'« insurrection de la bonté ». Il va conduire le gouvernement à intensifier ses efforts pour la construction de nouveaux logements.

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30 janvier 1649 : exécution de Charles Ier, roi d’Angleterre

30 janvier 1649 : exécution de Charles Ier, roi d’Angleterre

La défaite des Presbytériens était consommée, aussi bien que celle des Cavaliers ; le parti républicain dominait ; quelques esprits spéculatifs et hardis se flattaient de le gouverner ; quelques sectes enthousiastes et mystiques lui promettaient l’appui du Seigneur ; l’armée faisait toute sa force ; Cromwell était le chef de l’armée et le patron des enthousiastes. La vie de Charles Ier n’était plus qu’un obstacle à la fortune de Cromwell et au succès des desseins de toutes les fractions du parti. Les pétitions reparurent pour que justice fût faite du Roi, seul coupable de la guerre civile et de tant de sang versé. Il était enfermé dans le château de Hurst, sur le bord de la mer, en face de l’île de Wight, sous la garde du colonel Ewers, l’un des fanatiques les plus ardents et le plus durs. Un détachement partit du quartier général avec ordre de l’amener de Hurst-Castle à Windsor.

Le 17 décembre 1648, au milieu de la nuit, Charles fut réveillé par le bruit du pont-levis qui se baissait, et d’une troupe d’hommes à cheval qui entraient dans la cour du château. En un moment le silence se rétablit ; mais Charles était inquiet : avant qu’il fût jour, il sonna son valet de chambre Herbert, couché dans la pièce voisine. « N’avez-vous rien entendu cette nuit ? lui demanda- t-il. — J’ai entendu la chute du pont-levis, dit Herbert ; mais je n’ai pas osé, sans l’ordre du Roi, sortir de ma chambre à une heure si indue. — Allez savoir ce qui est arrivé. » Herbert sortit, et bientôt de retour : « C’est le colonel Harrison, Sire. » Un trouble subit parut dans les traits du Roi. « Etes—vous bien sûr » que ce soit le colonel Harrison ?—Herbert. C’est du capitaine Reynolds que je le tiens. — Le Roi. En ce cas, je le crois ; mais avez-vous vu le colonel ? — Herbert. Non, Sire. — Le Roi. Et Reynolds vous a-t-il dit pourquoi il venait ? — Herbert. J’ai tout fait pour le savoir ; mais la seule réponse que j’aie pu obtenir, c’est que le motif de la venue du colonel sera bientôt connu. » Le Roi renvoya Herbert ; puis le rappela au bout d’une heure, toujours profondément troublé, les larmes aux yeux, et l’air abattu. « Pardon, Sire, lui dit Herbert, mais je suis consterné de voir à Votre Majesté tant de chagrin de cette nouvelle. — Je ne suis point effrayé, répondit Charles ; mais ce que vous ne pouvez savoir, c’est que cet homme est le même qui avait formé le projet de m’assassiner pendant les dernières négociations ; une lettre m’en a averti. Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu, ni lui avoir fait aucun mal. Je ne voudrais pas être surpris. Ce lieu est tout propre à un tel crime. Retournez, et informez-vous de nouveau de ce qui amène Harrison. » Plus heureux cette fois, Herbert apprit que le colonel venait pour faire conduire le Roi à Windsor, dans trois jours au plus tard, et se hâta de le lui rapporter ; la joie brilla dans les yeux de Charles. « A la bonne heure, dit-il ; ils deviennent plus traitables ; Windsor est un lieu où je me suis toujours plu ; j’y serai dédommagé de tout ce que j’ai souffert ici. » Deux jours après, en effet, le lieutenant-colonel Cobbett vint dire au Roi qu’il avait ordre de l’emmener sur-le-champ à Windsor, où Harrison était déjà retourné. Charles, loin de s’en plaindre, pressa lui-même le départ. Il trouva, à une lieue de Hurst, un corps de cavalerie chargé de l’escorter jusqu’à Winchester. Partout, sur la route, accourait une foule nombreuse, gentilshommes, bourgeois, paysans ; les uns simples curieux, qui se retiraient après l’avoir vu passer, les autres vivement émus, et faisant tout haut des voeux pour sa liberté. Comme il arrivait à Winchester, le maire et les aldermen vinrent au-devant de lui, et lui présentant, selon l’usage, la masse et les clefs de leur ville, lui adressèrent un discours plein d’affection. Mais Cobbett, poussant brusquement vers eux, leur demanda s’ils oubliaient donc que la Chambre avait déclaré traître quiconque ferait quelque adresse au Roi, et, saisis de terreur, ils se répandirent en humbles excuses, protestant qu’ils ignoraient la volonté de la Chambre, et suppliant Cobbett d’en obtenir leur pardon. Le lendemain le Roi reprit sa route. Entre Alresford et Farnham parut en bataille un nouveau corps de cavalerie chargé de relever celui qui l’avait escorté jusque là : un officier le commandait, de bonne mine, .richement équipé, un bonnet de velours sur la tète, un justaucorps de buffle sur le dos, une écharpe de soie cramoisie, ornée de franges, autour du corps. Charles, frappé de sa contenance, passa auprès de lui au petit pas, en reçut un salut respectueux, et, rejoignant Herbert : « Quel est, lui dit-il, cet officier ? — Le colonel Harrison, Sire. » Le Roi se retourna aussitôt, considéra le colonel longtemps et si attentivement que celui-ci, embarrassé, se retira derrière la troupe pour éviter ses regards. « Cet homme, dit Charles à Herbert, a la tournure d’un vrai soldat ; je me connais en physionomies ; la sienne me plaît : ce n’est pas là un assassin. » Le soir, à Farnham, où le cortège s’arrêta pour coucher, Charles aperçut le colonel dans un coin de la salle, et lui fit signe d’approcher ; Harrison obéit avec déférence et embarras, l’air rude et timide en même temps. Le Roi le prit par le bras, l’emmena dans une embrasure de fenêtre, s’entretint près d’une heure avec lui, lui parla même de l’avis qu’il avait reçu sur son compte. « Rien n’est plus faux, Sire, dit Harrison ; voici ce que j’ai dit, et je puis le répeter : c’est que la justice ne fait point acception des personnes, et que la loi est également obligatoire pour les grands et pour les petits ; et il appuya sur ces derniers mots avec une affectation marquée. Le Roi rompit l’entretien, se mit à table, et n’adressa plus la parole à Harrison, sans paraître cependant attacher à sa réponse aucun sens qui le pût inquiéter.

Il devait arriver le lendemain à Windsor. En partant de Farnham il déclara qu’il voulait s’arrêter à Bagshot, et dîner au milieu de la forêt, chez lord Newburgh, un de ses plus fidèles Cavaliers. Harrison n’osa refuser, quoique tant d’insistance lui inspirât quelques soupçons. Ils étaient légitimes. Lord Newburgh, grand amateur de chevaux, en avait un qui passait pour le plus léger de toute l’Angleterre. Depuis longtemps en correspondance secrète avec le Roi, il l’avait engagé à blesser en route celui qu’il montait, promettant de lui en donner un avec lequel il lui serait facile d’échapper soudainement à son escorte, et de déjouer, à travers les sentiers de la forêt, que le Roi connaissait très bien, la poursuite la plus acharnée. Charles, en effet, de Farnham à Ragshot, se plaignit sans cesse de son cheval, disant qu’il en voulait changer. Mais à peine arrivé, il apprit .que la veille, celui sur lequel il comptait avait reçu dans l’écurie un coup de pied si rude qu’il était hors d’état de servir. Lord Newburgh, désolé, en offrit d’autres au Roi, excellents, disait-il, et qui suffiraient à son dessein. Mais avec le plus rapide l’entreprise eût été périlleuse, car les cavaliers de l’escorte se tenaient toujours très près du Roi, tous un pistolet armé à la main. Charles renonça sans peine à courir de tels hasards, et le soir, en arrivant à Windsor, charmé de rentrer dans un de ses palais, d’y occuper sa chambre accoutumée, de trouver toutes choses préparées pour le recevoir à peu près comme au temps où il venait, avec sa cour, passer dans ce beau lieu des jours de fête, loin de se sentir tourmenté de sinistres présages, il avait presque oublié qu’il était prisonnier.

Le même jour, presque au même moment, les Communes votaient qu’il serait traduit en justice, et chargeaient un comité de préparer l’accusation. Malgré le petit nombre de membres présents, plusieurs voix s’élevèrent contre la mesure. Les uns demandaient qu’on se bornât à le déposer, comme on avait fait jadis pour quelques-uns de ses prédécesseurs ; d’autres, sans le dire, auraient souhaité qu’on s’en défît obscurément et de manière à profiter de sa mort sans en répondre. Mais les libertins hardis, les enthousiastes sincères, les républicains rigides voulaient un jugement public, solennel, qui prouvât leur force et proclamât leur droit. Cromwell seul, plus ardent que nul autre à le provoquer, gardait encore, en parlant, d’hypocrites mesures. « Si quelqu’un, dit-il, faisait cette motion de dessein prémédité, je le regarderais comme le plus insigne traître qui fût au monde ; mais puisque la Providence et la nécessité ont jeté la Chambre dans cette délibération, je prie Dieu de bénir ses conseils, quoique je ne sois pas prêt à donner sur-le-champ mon avis. » Par l’un de ces étranges, mais invincibles scrupules, où l’iniquité éclate en essayant de se couvrir, pour ne pas mettre le Roi en jugement sans une loi au nom de laquelle on pût le condamner, on vota en principe qu’il y avait trahison de sa part à faire la guerre au Parlement ; et, sur la motion de Scott, une ordonnance fut aussitôt adoptée, instituant une Haute-Cour chargée de le juger. Cent cinquante commissaires y devaient siéger : six pairs, trois grands juges, onze baronets, dix chevaliers, six aldermen de Londres, tous les hommes importants du parti dans l’armée, dans les communes, dans la cité, sauf Saint-John et Vane, qui déclarèrent formellement qu’ils désapprouvaient l’acte et n’y voulaient prendre aucune part. Quand l’ordonnance fut présentée à la sanction de la Chambre haute, quelque fierté se ranima dans cette assemblée, jusque là si servile qu’elle semblait avoir accepté sa propre nullité. « Il n’y a point de Parlement sans le Roi, soutint lord Manchester ; le Roi ne peut donc être traître envers le Parlement. — II a plu aux Communes, dit lord Denbigh, d’insérer mon nom dans leur ordonnance ; mais je me laisserais mettre en pièces plutôt que de m’associer à une telle infamie. — Je n’aime point, dit le vieux comte de Pembroke, à me mêler d’affaires dévie et de mort ; je ne parlerai point contre cette ordonnance, mais je n’y consentirai point ; et les lords présents, au nombre de douze, la rejetèrent à l’unanimité. Le lendemain, ne recevant des lords aucun message, les Communes chargèrent deux de leurs membres de se rendre à la Chambre haute, de s’en faire apporter l’es registres, et d’y prendre connaissance de sa résolution. Sur leur rapport, elles votèrent à l’instant que l’opposition des lords n’arrêterait rien ; que le peuple étant, après Dku, la source de tout pouvoir légitime, les communes d’Angleterre, élus et représentants du peuple, possédaient le pouvoir souverain ; et, par une nouvelle ordonnance, la Haute-Cour de justice, instituée au nom des communes seules, et réduite à cent trente-cinq membres, eut ordre de s’assembler sans retard pour régler les préparatifs du procès.

Elle se réunit en effet, dans ce dessein et en séance secrète, les 8,10, 12, 13, 15, 17, 18 et 19 janvier, sous la présidence de John Bradshaw, cousin de Milton, jurisconsulte estime’ au barreau, grave et doux dans ses mœurs, mais d’un esprit étroit et dur, fanatique sincère et pourtant ambitieux, enclin même à quelque avidité dans sa fortune, quoique prêt à donner sa vie pour son opinion. Telle était l’anxiété publique, qu’une insurmontable division éclata dans le sein même de la Cour ; aucune convocation, aucun effort ne parvint à réunir aux séances préparatoires plus de cinquante-huit membres : Fairfax s’y rendit la première fois et ne reparut plus. Parmi les membres présents eux-mêmes, plusieurs ne vinrent que pour déclarer leur opposition ; telle fut entre autres la conduite d’Algernon Sidney, jeune encore, mais déjà influent dans le parti républicain. Retiré depuis quelque temps au château de Penshurst, chez lord Leicester son père, quand il apprit sa nomination à la Haute-Cour, il partit sur-le-champ pour Londres ; et dans les séances des 13, 15 et 19 janvier, quoique la question parût décidée, il s’opposa vivement au procès. Il redoutait surtout l’aversion que prendrait le peuple de la république, peut-être même une insurrection soudaine qui sauverait le Roi et la perdrait sans retour : « Personne ne remuera, s’écria Cromwell importuné de tels présages ; je vous dis que nous lui couperons la tête avec la couronne dessus. — Faites ce qu’il vous plaira, répliqua Sidney, je ne puis vous en empêcher, mais à coup sûr je ne serai de rien dans cette affaire ; et il sortit pour ne plus revenir. Réduite enfin aux membres qui acceptaient leur mission, la Cour ne s’occupa plus que de régler les formes du procès. John Coke, avocat de quelque renom et ami intime de Milton, fut nommé procureur général, et comme tel chargé de porter la parole, soit en dressant l’acte d’accusation, soit dans le cours des débats. Elsing, greffier des Communes jusqu’à cette époque, venait de se retirer sous prétexte de maladie ; Henri Scobell fut choisi pour le remplacer. On détermina soigneusement quels régiments, et combien, seraient de service pendant le cours du procès ; où seraient postées les sentinelles, et on en plaça jusque sur les plombs, partout où quelque fenêtre avait jour sur la salle ; quelles barrières seraient dressées pour séparer partout le peuple, non-seulement du tribunal, mais aussi des soldats. Le 20 janvier fut assigné enfin pour la comparution du Roi devant la Cour, à Westminster-Hall ; et dès le 17, comme si là condamnation eût été déjà prononcée, les Communes avaient chargé un comité de parcourir tous les palais, châteaux et demeures du prince, pour y dresser un inventaire exact de ses meubles, désormais la propriété du Parlement.

Quand le colonel Whitchcott, gouverneur de Windsor, annonça au Roi que sous peu de jours il serait transféré à Londres : « Dieu est partout, répondit Charles, et partout le même en puissance comme en bonté. » La nouvelle le saisit pourtant d’une vive et subite inquiétude : il vivait depuis trois semaines dans la plus étrange sécurité, rarement et mal instruit des résolutions des Chambres, se repaissant de quelques rapports venus d’Irlande, et qui lui promettaient de prompts secours, plus confiant, plus gai même que ne l’avaient vu depuis longtemps ses serviteurs : « Dans six mois, disait-il, la paix sera rétablie en Angleterre ; sinon je recevrai d’Irlande, de Danemark et d’autres royaumes les moyens de rentrer dans mes droits ; et un autre jour : « J’ai encore trois cartes à jouer, dont la plus mauvaise peut suffire à me faire tout regagner. » Naguère cependant une circonstance l’avait troublé. Jusque vers la fin de son séjour à Windsor, il était traité et servi avec toute l’étiquette de la cour ; il dînait en public, dans le salon de parade, sous le dais ; le chambellan, l’écuyer tranchant, le maître-d’hôtel, l’échanson s’acquittaient de leurs fonctions dans les formes accoutumées ; on lui présentait la coupe à genoux, on apportait les plats couverts, on les goûtait, et il jouissait avec gravité de ces respects solennels. Tout-à-coup, sur une lettre venue du quartier-général, cet ordre changea ; des soldats apportèrent les plats découverts ; on ne les goûta point, nul ne se mit pi us à genoux, l’étiquette habituelle du dais cessa complètement : Charles en ressentit un amer chagrin : « Les égards qu’on me refuse, » disait-il, n’ont jamais manqué à un souverain, pas même à des sujets d’un rang élevé ; est-il rien au monde de plus méprisable qu’un prince qu’on avilit ? » Et pour échapper à cette insulte, il ne voulut plus prendre ses repas que dans sa chambre, presque seul, choisissant lui-même deux ou trois plats sur la liste qu’on lui présentait.

Le vendredi 19 janvier un corps de cavalerie parut à Windsor, Harrison à la tête, chargé d’emmener le Roi ; un carrosse à six chevaux attendait dans la grande cour du château. Charles y monta, et quelques heures après il était rentré à Londres, au palais de Saint-James, partout entouré de gardes, deux sentinelles à la porte même de sa chambre, Herbert resté seul pour son service et couchant à côté de son lit.

Le lendemain 20, vers midi, la Haute-Cour, réunie d’abord en séance secrète dans la chambre Peinte, s’apprêtait à régler les derniers détails de sa mission ; la prière commune était à peine terminée, on vint annoncer que le Roi, transporté dans une chaise fermée, entre deux haies de soldats, était sur le point d’arriver ; Cromwell courut à la fenêtre, et revenant tout-à-coup, pâle et pourtant très animé : « Le voici, le voici, messieurs ; l’heure de la grande affaire approche ; décidez promptement je vous en prie, ce que vous aurez à lui répondre, car il vous demandera sur-le-champ au nom de qui et de quelle autorité vous prétendez le juger. »

Personne ne prenait la parole : « Au nom des Communes assemblés en Parlement, et de tout le bon peuple d’Angleterre, dit Henri Martyn. Nulle objection ne s’éleva ; la Cour se mit en marche pour se rendre solennellement à la grande salle de Westminster ; en tête s’avançait le lord président Bradshaw ; on portait devant lui l’épée et la masse ; seize officiers armés de pertuisanes précédaient la Cour. Le président prit place sur un fauteuil de velours cramoisi, à ses pieds le greffier assis près d’une table couverte d’un riche tapis de Turquie, et sur laquelle on déposa la masse et l’épée ; à droite et à gauche, sur des sièges de drap écarlate, les membres de la Cour ; aux deux extrémités les hommes d’armes, un peu en avant du tribunal. La Cour installée, on ouvrit toutes les portes ; la foule se précipita dans la salle : le silence se rétablit, et après la lecture de l’acte des Communes qui instituait la Cour, on fit l’appel nominal ; soixante-neuf membres étaient présents. « Sergent, dit Bradshaw, qu’on amène le prisonnier. »

Le Roi parut sous la garde du colonel Hacker et de trente-deux officiers ; un fauteuil de velours cramoisi était préparé pour lui à la barre ; il s’avança, porta sur le tribunal un long et sévère regard, s’assit dans le fauteuil sans ôter son chapeau, se releva soudain, regarda derrière lui la garde placée à la gauche, et la foule des spectateurs à la droite de la salle, reporta les yeux sur les juges, puis se rassit au milieu du silence universel.

Bradshaw se leva à l’instant : « Charles Stuart, roi d’Angleterre, » dit-il, les Communes d’Angleterre assemblées en Parlement, profondément pénétrées du sentiment des maux qu’on a fait tomber sur cette nation, et dont vous êtes considéré comme le principal auteur, ont résolu de poursuivre le crime du sang ; dans cette intention elles ont institué cette Haute-Cour de justice devant laquelle vous comparaissez aujourd’hui. Vous allez entendre les charges qui pèsent sur vous. »

Le procureur général Coke se levait pour prendre la parole : « Silence ! dit le Roi en le touchant de sa canne sur l’épaule. Coke se retourna surpris et irrité ; la pomme de la canne du Roi tomba ; une courte mais profonde altération parut dans ses traits ; aucun de ses serviteurs n’était à portée de ramasser pour lui la pomme ; il se baissa, la reprit lui-même, se rassit, et Coke lut l’acte d’accusation, qui, imputant au Roi tous les maux nés d’abord de sa tyrannie, ensuite de la guerre, demandait qu’il fût tenu de répondre aux charges, et que justice fût faite de lui comme tyran, traître et meurtrier.

Pendant cette lecture le Roi, toujours assis, promenait, tantôt sur les juges, tantôt sur le public, des regards tranquilles ; un moment il se leva de nouveau, tourna le dos au tribunal pour regarder derrière lui, et se rassit l’air à la fois curieux et indifférent. Aux seuls mots de « Charles Stuart, tyran, traître et meurtrier, » il se mit à rire, quoique toujours silencieux.

La lecture achevée : « Monsieur, dit Bradshaw au Roi, vous avez entendu votre acte d’accusation, la Cour attend votre réponse. Le Roi. Je voudrais savoir par quel pouvoir je suis appelé ici ! J’étais, il n’y a pas longtemps, dans l’île de Wiglit, en négociation avec les deux Chambres du Parlement, sous les garanties de la foi publique ; nous étions près de conclure le traité. Je voudrais savoir par quelle autorité, j’entends légitime, car il y a dans le monde beaucoup d’autorités illégitimes, comme celle des brigands et des voleurs de grand chemin ; je voudrais, dis-je, savoir par quelle autorité j’ai été tiré de là et conduit de lieu en lieu, je ne sais à quelle intention ! Quand je connaîtrai cette autorité légitime, je répondrai.

Bradshaw. Si vous aviez bien voulu faire attention à ce qui vous a été dit par la Cour à votre arrivée ici, vous sauriez quelle est cette autorité. Elle vous requiert, au nom du peuple d’Angleterre, dont vous avez été élu roi, de lui répondre.

Le Roi. Non, monsieur, je nie ceci.

Bradshaw. Si vous ne reconnaissez pas l’autorité de la Cour, elle va procéder contre vous.

Le Roi. Je vous dis que l’Angleterre n’a jamais été un royaume électif, qu’elle est depuis près de mille ans un royaume héréditaire. Faites-moi donc connaître par quelle autorité je suis appelé ici. Voilà M. le lieutenant-colonel Cobbett, demandez-lui si ce n’est pas de force qu’il m’a amené de l’île de Wiglit Je soutiendrai autant que qui que ce soit ici les justes privilèges de la Chambre des communes. Où sont les lords ? je ne vois pas ici de lords pour constituer un Parlement ! Il y faudrait un roi. Est-ce là ce qu’on appelle amener le Roi à son Parlement ?

Bradshaw. Monsieur, la Cour attend de vous une réponse définitive. Si ce que nous vous disons de notre autorité ne vous suffit pas, cela nous suffit à nous ; nous savons qu’elle se fonde sur l’autorité de Dieu et du royaume.

Le Roi. Ce n’est ni mon opinion ni la vôtre qui doivent décider.

Bradshaw. La Cour vous a entendu ; on disposera de vous seIon ses ordres. Qu’on emmène le prisonnier ; la Cour s’ajourne à lundi prochain. »

La Cour se retira ; le Roi sortit avec la même escorte qui l’avait, amené. En se levant, il aperçut l’épée placée sur la table : « Je >> n’ai pas peur de cela, » dit-il en la montrant de sa canne. Comme il descendait l’escalier, quelques voix se firent entendre, criant : « Justice ! justice ! » mais un bien plus grand nombre criaient : » Dieu sauve le Roi ! Dieu sauve Votre Majesté ! »

Le lendemain à l’ouverture de la séance, soixante-deux membres présents, la Cour ordonna, sous peine d’emprisonnement, un silence absolu ; le Roi, à son arrivée, n’en fut pas moins accueilli par une vive acclamation. La même discussion recommença, des deux parts également obstinée : « Monsieur, dit enfin Bradshaw, ni vous ni personne ne serez admis à contester la juridiction de la Cour ; elle siège ici par l’autorité des Communes d’Angleterre, envers qui vous et tous vos prédécesseurs êtes responsables.

Le Roi. Je le nie ; montrez-moi un précédent. Bradshaw se leva en colère : Monsieur, nous ne siégeons pas ici pour répondre à vos questions ; plaidez sur l’accusation coupable ou non coupable.

Le Roi. Vous n’avez pas encore entendu mes raisons. Bradshaw. Monsieur, vous n’avez pas de raisons à faire entendre contre la plus haute de toutes les juridictions.

Le Roi. Montrez-moi donc cette juridiction où la raison n’est pas entendue.

Bradshaw. Monsieur, nous vous la montrons ici, ce sont les Communes d’Angleterre. Sergent, qu’on emmène le prisonnier. Le Roi se tourna brusquement vers le peuple : « Rappelez-vous, dit-il, que le roi d’Angleterre est condamné sans qu’il lui soit permis de donner ses raisons en faveur de la liberté du peuple ! et un cri presque général s’éleva : « Dieu sauve le Roi ! »

La séance du lendemain 23 janvier amena les mêmes scènes ; la sympathie du peuple pour le Roi devenait de jour en jour plus vive ; en vain les officiers et les soldats irrités poussaient à leur tour le cri menaçant de « Justice ! exécution ! » la foule effrayée se taisait un moment ; mais bientôt, sur quelque incident nouveau, elle oubliait son effroi, et le cri « Dieu sauve le Roi ! » retentissait de toutes parts. Il s’éleva des rangs même de l’armée ; le 28, comme le Roi passait au sortir de la séance, un soldat de garde cria trèshaut : « Sire, que Dieu vous bénisse ! » Un officier le frappa de sa canne : « Monsieur, dit le Roi en s’éloignant, la punition surpasse la faute. » En même temps venaient du dehors des représentations, des démarches, peu redoutables, il est vrai, souvent même peu pressantes, mais qui soutenaient l’indignation publique. Le ministre de France remit aux Communes une lettre de la reine Henriette-Marie, qui sollicitait la permission d’aller rejoindre son mari, soit pour l’engager à se rendre à leurs vœux, soit pour lui apporter les consolations de sa tendresse. Le prince de Galles écrivit à Fairfax et au conseil des officiers, dans l’espoir de réveiller dans leur cœur quelque sentiment de loyauté. Les commissaires d’Ecosse protestèrent officiellement, au nom de ce royaume, contre tout ce qui se passait. On annonça la prochaine arrivée d’une ambassade extraordinaire des Etats-Généraux, envoyée pour intervenir en faveur du Roi ; déjà même John Cromwell, officier au service de Hollande et cousin d’Olivier, était à Londres, assiégeant le lieutenant général de reproches presque menaçants. On découvrit et on arrêta l’impression d’un manuscrit intitulé : Soupirs royaux, ouvrage du Roi lui-même, disait-on, et capable d’exciter pour sa délivrance quelque soulèvement. De tous côtés enfin s’élevaient, sinon de grands obstacles, du moins de nouvelles causes de fermentation qui disparaîtraient à coup sûr, se promettaient les républicains, dès que la question serait résolue, mais qui, tant qu’elle demeurait indécise, rendaient chaque jour de retard plus embarrassant et plus périlleux.

Ils résolurent de sortir sur-le-champ de cette situation, de couper court à tout débat, et que le Roi ne comparaîtrait plus que pour recevoir son arrêt. Soit par un reste de respect pour les formes légales, soit pour produire au besoin de nouvelles preuves de la mauvaise foi de Charles dans les négociations, la Cour employa les journées du 24 et du 25 à recueillir les dépositions de trente- deux témoins. Le 25, à la fin de la séance, presque sans discussion, on vota la condamnation du Roi comme tyran, traître, meurtrier et ennemi du pays. Scott, Martyn, Harrison, Lisle, Say, Ireton et Love furent chargés de rédiger la sentence. Quarante-six membres seulement siégeaient ce jour là. Le 26, soixante-deux membres présents, à huis-clos, la rédaction de la sentence fut débattue et adoptée. La Cour s’ajourna au lendemain pour la prononcer.

Le 27 à midi, après deux heures de conférence dans la chambre Peinte, la séance s’ouvrit, selon l’usage, par l’appel nominal. Au nom de Fairfax, « II a trop d’esprit pour être ici, » répondit une voix de femme du fond d’une galerie. Après un moment de surprise et d’hésitation, l’appel nommai continua ; soixante-sept membres étaient présents. Quand le Roi entra dans la salle, un cri violent s’éleva : « Exécution ! justice ! exécution ! » Les soldats étaient très animés ; quelques officiers, Axtell surtout qui commandait la garde, les excitaient à crier ; quelques groupes semés ça et là dans la salle se joignaient à ces clameurs ; la foule se taisait avec consternation.

« Monsieur, dit le Roi à Bradshaw avant de s’asseoir, je demande à dire un mot ; j’espère que je ne vous donnerai point sujet de m’interrompre.

Bradshaw. Vous répondrez à votre tour ; écoutez d’abord la Cour.

Le Roi. Monsieur, s’il vous plaît, je désire être entendu. Ce n’est qu’un mot ; un jugement immédiat...

Bradshaw. Monsieur, vous serez entendu lorsqu’il en sera temps ; vous devez d’abord entendre la Cour.

Le Roi. Monsieur, je désire... Ce que j’ai à dire est relatif à ce que la Cour va, je crois, prononcer ; et il n’est pas aisé, monsieur, de revenir d’un jugement précipité.

Bradshaw. On vous entendra, monsieur, avant de rendre le jugement. Jusque là vous devez vous abstenir de parler. »

A cette assurance quelque sérénité reparut dans les traits du Roi ; il s’assit ; Bradshaw reprit la parole.

« Messieurs, dit-il, il est bien connu de tous que le prisonnier ici à la barre a été plusieurs fois amené devant la Cour pour répondre à une accusation de trahison et autres grands crimes intentée contre lui au nom du peuple d’Angleterre...

Pas de la moitié du peuple, s’écria la même voix qui avait répondu au nom de Fairfax ; où est le peuple ? où est son consentement ? Olivier Cromwell est un traître. » :

L’assemblée entière tressaillit ; tous les regards se tournèrent vers la galerie. « A bas les p ! s’écria Axtell, soldats, feu sur elles ! » On reconnut lady Fairfax.

Un trouble général éclata ; les soldats, partout répandus et menaçons, avaient grand-peine à le contenir. L’ordre enfin un peu rétabli, Bradshaw rappela le refus obstiné qu’avait fait le Roi de répondre à l’accusation, la notoriété des crimes qui lui étaient imputés, et déclara que la Cour, d’accord sur la sentence, consentait cependant, avant de la prononcer, à entendre la défense du prisonnier, pourvu qu’il renonçât à contester sa juridiction.

« Je demande, dit le Roi, à être entendu dans la chambre Peinte, par les lords et les Communes, sur une proposition qui importe bien plus à la paix du royaume et à la liberté de mes sujets qu’à » ma propre conservation. »

Une vive agitation se répandit dans la Cour et dans l’assemblée ; amis ou ennemis, tous cherchaient à deviner dans quel but le Roi demandait cette conférence avec les deux Chambres, et ce qu’il pouvait avoir à leur proposer ; mille bruits divers en couraient ; la plupart semblaient croire qu’il voulait offrir d’abdiquer la couronne en faveur de son fils. Mais, quoi qu’il en fût, l’embarras de la Cour était extrême ; le parti, malgré son triomphe, ne se sentait en mesure ni de perdre du temps, ni de courir de nouveaux hasards ; parmi les juges eux-mêmes, quelque ébranlement se laissait entrevoir. Pour éluder le péril, Bradshaw soutint que la demande du Roi n’était qu’un artifice pour échapper encore à la juridiction de la Cour ; un long et subtil débat s’engagea entre eux à ce sujet. Charles insistait toujours plus vivement pour être entendu ; mais à chaque fois les soldats devenaient autour de lui plus bruyants et plus injurieux ; les uns allumaient du tabac et en poussaient vers lui la fumée ; les autres murmuraient en termes grossiers de la lenteur du procès : Axtell riait et plaisantait tout haut. En vain à plusieurs reprises le Roi se tourna vers eux, et, tantôt du geste, tantôt de la voix, essaya d’obtenir quelques moments d’attention, de silence du moins ; on lui répondait par des cris de « Justice ! exécution ! » Troublé enfin, presque hors de lui : « Ecoutez-moi, écoutez-moi, » s’écria-t-il avec un accent passionné ; les mêmes cris recommençaient ; un mouvement inattendu se manifesta dans les rangs de la Cour. Un des membres, le colonel Downs, s’agitait sur son siège ; vainement ses deux voisins, Cawley et le colonel Wanton, s’efforçaient de le contenir : « Avons-nous donc des cœurs de pierre, disait-il, sommes-nous des hommes ? — Vous nous perdrez, et vous-même avec nous, lui dit Cawley. — N’importe, reprit Downs, dusse-je en mourir, il faut que je le fasse. » A ce mot, Cromwell, qui siégeait au-dessous de lui, se retourna brusquement : « Colonel, lui dit-il, êtes-vous dans votre bon sens ? » à quoi pensez-vous ? Ne pouvez-vous pas vous tenir tranquille ? —Non, reprit Downs, je ne puis me tenir tranquille ? » et se levant aussitôt : « Milord, dit-il au président, ma conscience n’est pas assez éclairée pour me permettre de repousser la requête du prisonnier ; je demande que la Cour se retire pour en délibérer. » — Puisqu’un des membres le désire, répondit gravement Bradshaw, la Cour doit se retirer » et ils passèrent à l’instant dans une salle voisine.

A peine y étaient-ils entrés, Cromwell apostropha rudement le colonel, lui demandant compte du dérangement et de l’embarras qu’il causait à la Cour. Downs se défendit avec trouble, alléguant que peut-être les propositions du Roi seraient satisfaisantes ; qu’après tout, ce qu’on avait cherché, ce qu’on cherchait encore, c’étaient de bonnes et solides garanties ; qu’il ne fallait pas refuser, sans les connaître, celles que le Roi voulait offrir ; qu’on lui devait au moins de l’entendre, et de respecter envers lui les plus simples règles du droit commun. Cromwell l’écoutait avec une brutale impatience, s’agitant autour de lui, l’interrompant à tous propos : « Nous voilà enfin instruits, dit-il, des grandes raisons du colonel pour nous déranger de la sorte ; il ne sait pas qu’il a affaire au plus inflexible mortel qui soit au monde : convient-il que la Cour se laisse distraire et entraver par l’entêtement d’un seul homme ? » Nous voyons bien le fond de tout ceci ; il voudrait sauver son ancien maître. Finissons-en ; rentrons, et faisons notre devoir. » En vain le colonel Harvey et quelques autres appuyèrent le vœu de Downs ; la discussion fut promptement étouffée ; au bout d’une demi-heure la Cour rentra en séance, et Bradshaw déclara au Roi qu’elle repoussait sa proposition.

Charles parut vaincu, et n’insista plus que faiblement : « Si vous n’avez rien à ajouter, lui dit Bradshaw, on procédera à la sentence. — Je n’ajouterai rien, monsieur, répondit le Roi ; je désirerais seulement qu’on enregistrât ce que j’ai dit. » Bradshaw, sans répondre, lui annonça qu’il allait entendre son jugement ; mais avant d’en ordonner la lecture, il adressa au Roi un long discours, solennelle apologie de la conduite du Parlement, où tous les torts du Roi furent rappelés et tous les maux de la guerre civile rejetés sur lui seul, puisque sa tyrannie avait fait de la résistance un devoir aussi bien qu’une nécessité. Le langage de l’orateur était dur, amer, mais grave, pieux, exempt d’insulte, et sa conviction évidemment profonde, quoique mêlée de quelque émotion vindicative. Le Roi l’écouta sans l’interrompre, et avec une égale gravité. A mesure cependant que le discours avançait vers sa fin, un trouble visible s’emparait de lui. Au moment où Bradshaw se tut, il essaya de prendre la parole ; Bradshaw s’y opposa, et donna ordre au greffier de lire la sentence. La lecture achevée : « C’est ici, dit-il, l’acte, l’avis, le jugement unanime de la Cour ; » et la Cour se leva tout entière en signe d’assentiment. « Monsieur, dit brusquement le Roi, voulez-vous écouter une parole ?

Bradshaw. Monsieur, vous ne pouvez être entendu après la sentence.

Le Roi. Non, monsieur ?

Bradshaw. Non, monsieur, avec votre permission, monsieur. Gardes, emmenez le prisonnier.

Le Roi. Je puis parler après la sentence.... avec votre permission, monsieur, j’ai toujours le droit de parler après la sentence.... avec votre permission.... Attendez... attendez.... la sentence, monsieur... je dis, monsieur, que.... On ne me permet pas de parler ; pensez quelle justice peuvent attendre les autres ! »

A ce moment des soldats l’entourèrent, et l’enlevant de la barre, l’emmenèrent avec violence jusqu’au lieu où était sa chaise. Il eut à subir, en descendant l’escalier, les plus grossières insultes ; les uns jetaient sur ses pas leur pipe allumée ; les autres lui soufflaient la fumée de leur tabac au visage ; tous criaient à ses oreilles : « Justice ! exécution ! » A ces cris cependant le peuple mêlait encore quelquefois les siens : « Dieu sauve Votre Majesté ! Dieu délivre Votre Majesté des mains de ses ennemis ! » et tant qu’il ne fut pas renfermé dans sa chaise, les porteurs demeurèrent tête nue malgré les ordres d’Axtell, qui s’emporta jusqu’à les frapper. On se mit en marche pour Whitehall ; des troupes bordaient les deux côtés de la route ; devant les boutiques, les portes, aux fenêtres se tenait une foule immense, la plupart silencieux, d’autres pleurant, quelques-uns priant tout haut pour le Roi. De moment en moment les soldats, pour célébrer leur triomphe, renouvelaient leurs cris : « Justice ! exécution ! exécution ! » Mais Charles avait recouvré sa sérénité accoutumée ; et trop hautain pour croire à la sincérité de leur haine : « Pauvres gens ! dit-il en sortant de sa chaise, pour un schelling ils en crieraient autant contre leurs officiers. »

A peine rentré à Whitehall : « Herbert, dit-il, écoutez : mon neveu le prince électeur, et quelques lords qui me sont attachés feront tous leurs efforts pour me voir, je leur en sais gré ; mais mon temps est court et précieux ; je souhaite l’employer au soin de mon âme ; j’espère donc qu’ils ne se formaliseront pas que je ne veuille recevoir que mes enfants. Le plus grand service que puissent me rendre aujourd’hui ceux qui m’aiment, c’est de prier pour moi. » II fit en effet demander ses jeunes enfants, la princesse Elisabeth et le duc de Glocester, restés sous la garde des Chambres, et l’évêque de Londres, Juxon, dont il avait déjà, par l’entremise de Hugh Peters, obtenu les secours religieux. L’une et l’autre demandes lui furent accordées. Le lendemain 28, l’évêque se rendit à Saint-James, où le Roi venait d’être transféré ; il se livrait, en l’abordant, à l’explosion de sa douleur : « Laissons cela, » milord, lui dit Charles ; nous n’avons pas le temps de nous en occuper ; pensons à notre grande affaire : il faut me préparer à paraître devant Dieu, à qui sous peu j’aurai à rendre compte de moi-même. J’espère m’en acquitter avec calme, et que vous voudrez bien m’assister. Ne parlons pas de ces misérables entre les mains desquels je suis ; ils ont soif de mon sang, ils l’auront ; et que la volonté de Dieu soit faite ! je lui rends grâces ; je leur pardonne à tous sincèrement ; mais n’en parlons plus. » II passa le reste de la journée en conférence pieuse avec l’évêque. On avait eu grand’peine à obtenir qu’il fût laissé seul dans sa chambre, où le colonel Hacker avait établi d’abord deux soldats ; et pendant la visite de Juxon, la sentinelle de garde à la porte l’ouvrait de moment en moment pour s’assurer que le Roi était là. Comme il l’avait présumé, son neveu le prince électeur, le duc de Richmond, le marquis de Hertford, les comtes de Southampton, de Lindsey et quelques autres de ses plus anciens serviteurs se présentèrent pour le voir, mais il ne les reçut point. M. Seymour, gentilhomme au service du prince de Galles, arriva ce jour même de La Haye, porteur d’une lettre du prince ; le Roi donna ordre qu’on le fit entrer, lut la lettre, la jeta au feu, chargea le messager de sa réponse, et le congédia sur-le-champ. Le lendemain 29, presque au point du jour, l’évêque revint à Saint-James. Les prières du matin terminées, le Roi se fit apporter un coffret contenant des croix de Saint-George et de la Jarretière brisées : « Vous voyez là, dit-il à Juxon et à Herbert, les seules richesses qu’il soit maintenant en mon pouvoir de laisser à mes enfants. » On les lui amena. A la vue de son père, la princesse Elisabeth, âgée de douze ans, fondit en larmes ; le duc de Glocester, qui n’en avait que huit, pleurait en regardant sa sœur. Charles les prit sur ses genoux, leur partagea ses joyaux, consola sa fille, lui donna des conseils sur les lectures qu’elle devait faire pour s’affermir contre le papisme, la chargea de dire à ses frères qu’il avait pardonné à ses ennemis ; à sa mère, que jamais ses pensées ne s’étaient éloignées d’elle, et que jusqu’au dernier moment il l’aimerait comme au premier jour ; puis se tournant vers le petit duc : « Mon cher cœur, lui dit-il, ils vont couper la tête à ton père. » L’enfant le regardait fixement et d’un air très sérieux. « Fais attention, mon enfant, à ce que je te dis ; ils vont me couper la tête, et peut-être te faire roi ; mais fais bien attention à ce que je te dis ; tu ne dois pas être roi tant que tes frères Charles et Jacques seront en vie, car ils couperont la tête à tes frères s’ils peuvent les attraper, et ils finiront par te couper aussi la tête ; je t’ordonne donc de ne jamais te laisser faire roi par eux. — Je me laisserais plutôt hacher en morceaux, repartit l’enfant tout ému. Le Roi l’embrassa avec transport, le posa à terre, embrassa sa fille, les bénit tous deux, pria Dieu de les bénir ; puis se levant tout-à-coup : « Faites-les emmener, » dit-il à Juxon. Les enfants sanglottaient ; le Roi debout, le front appuyé contre la fenêtre, étouffait ses pleurs ; la porte s’ouvrit, les enfants allaient sortir : Charles quitta précipitamment la fenêtre, les reprit dans ses bras, les bénit de nouveau, et, s’arrachant enfin à leurs caresses, tomba à genoux et se remit à prier avec l’évêque et Herbert, seuls témoins de ces déplorables adieux.

Le matin même la Haute-Cour s’était réunie, et avait fixé au lendemain mardi 30 janvier, entre dix et cinq heures, le moment de l’exécution. Quand il fallut signer l’ordre fatal, on eut grand peine à rassembler les commissaires ; en vain deux ou trois des plus passionnés se tenaient à la porte de la salle, arrêtant ceux de leurs collègues qui passaient auprès pour se rendre à la Chambre des communes, et les sommant de venir apposer leur nom ; plusieurs de ceux même qui avaient voté la condamnation prirent soin de se cacher, ou refusèrent expressément. Cromwell, presque seul gai, bruyant, hardi, se livrait aux plus grossiers accès de sa bouffonnerie accoutumée ; après avoir signé le troisième, il barbouilla d’encre le visage de Henri Martyn, assis près de lui, et qui le lui rendit à l’instant. Le colonel Ingoldsby, son cousin, inscrit au nombre des juges, mais qui n’avait point siégé à la Cour, entra par hasard dans la salle : « Pour cette fois, s’écria Cromwell, il ne nous échappera pas ; et s’emparant d’Ingoldsby avec de grands éclats de rire, aidé de quelques membres qui se trouvaient là, il lui mit la plume entre les doigts et, lui conduisant la main, le contraignit de signer. On recueillit enfin cinquante-neuf signatures, plusieurs noms tellement griffonnés, soit par trouble, soit à dessein, qu’il était presque impossible de les distinguer. L’ordre fut adressé au colonel Hacker, au colonel Huncks, et au lieutenant colonel Phayre, chargés de pourvoir à son exécution. Jusque là les ambassadeurs extraordinaires des Etats-Généraux, Albert Joachim et Adrien de Pauw, arrivés à Londres depuis cinq jours, avaient vainement sollicité une audience des Chambres ; ni leur demande officielle, ni leurs visites à Fairfax, Cromwell et quelques autres officiers n’avaient pu la leur faire obtenir. On les avertit tout- à-coup, vers une heure, qu’ils seraient reçus à deux heures par les lords, à trois, par les Communes. Ils se présentèrent en toute hâte, et s’acquittèrent de leur message ; on leur promit une réponse, et en retournant à leur logement ils virent commencer devant White-Hall les apprêts de l’exécution. Ils avaient reçu la visite des ministres de France et d’Espagne, mais ni l’un ni l’autre n’avait voulu se joindre à leurs démarches ; le premier se contenta de protester que depuis longtemps il avait prévu ce déplorable coup, et tout fait pour le détourner ; le second n’avait encore, dit-il, reçu de sa cour aucun ordre d’intervenir, quoiqu’il l’attendît de moment en moment. Le lendemain 30, vers midi, une seconde entrevue avec Fairfax, dans la maison même de son secrétaire, avait donné aux deux Hollandais quelque lueur d’espérance ; il s’était ému à leurs représentations, et, paraissant se décider enfin à sortir de son inertie, avait promis de se rendre sur-le-champ à Westminster pour solliciter au moins un sursis. Mais en le quittant, devant la maison même où ils venaient de l’entretenir, les deux ambassadeurs rencontrèrent un corps de cavalerie qui faisait évacuer la place ; toutes les avenues de White-Hall, toutes les rues adjacentes en étaient également encombrées ; de tous côtés ils entendaient dire que tout était prêt, que le Roi ne se ferait pas attendre longtemps.

De grand matin en effet, dans une chambre de White-Hall, à côté du lit où Ireton et Harrison étaient encore couchés ensemble, Cromwell, Hacker, Huncks, Axtell et Phayre s’étaient réunis pour dresser et expédier le dernier acte de cette redoutable procédure, l’ordre qui devait être adressé à l’exécuteur : « Colonel, dit Cromwell à Huncks, c’est à vous de l’écrire et de le signer. » Huncks s’y refusa obstinément : « Quel entêté grognon ! dit Cromwell. — En vérité, colonel Huncks, lui dit Axtell, vous me faites honte ; voilà le vaisseau qui entre dans le port, et vous voulez plier les voiles avant de mettre à l’ancre ! » Huncks persista dans son refus ; Cromwell s’assit en grommelant, écrivit lui- même l’ordre, et le présenta au colonel Hacker qui le signa sans objection.

Presque au même moment, après quatre heures d’un sommeil profond, Charles sortait de son lit : « J’ai une grande affaire à terminer aujourd’hui, dit-il à Herbert, il faut que je me lève promptement » et il se mit à sa toilette. Herbert troublé le peignait avec moins de soin : « Prenez, je vous prie, lui dit le Roi, la même peine qu’à l’ordinaire, quoique ma tête ne doive pas rester longtemps sur mes épaules ; je veux être paré aujourd’hui comme un marié. » En s’habillant, il demanda une chemise de plus : « La saison est si froide, dit-il, que je pourrais trembler ; quelques personnes l’attribueraient peut-être à la peur : je ne veux pas qu’une telle supposition soit possible. » Le jour à peine levé, l’évêque arriva et commença les exercices religieux ; comme il lisait dans le vingt- septième chapitre de l’évangile selon saint Matthieu le récit de la Passion de Jésus-Christ : « Milord, lui demanda le Roi, avez-vous choisi ce chapitre comme le plus applicable à ma situation ? — Je prie Votre Majesté de remarquer, répondit l’évêque, que c’est l’évangile du jour, comme le prouve le calendrier. » Le Roi parut profondément touché, et continua ses prières avec un redoublement de ferveur. Vers dix heures, on frappa doucement à la porte de la chambre. Herbert demeurait immobile ; un second coup se fit entendre, un peu plus fort quoique léger encore : « Allez voir qui est là, » dit le Roi. C’était le colonel Hacker : « Faites-le entrer, » dit-il. — Sire, dit le colonel à voix basse et à demi tremblant, voici le moment d’aller à White-Hall, Votre Majesté aura encore plus d’une heure pour s’y reposer. — Je pars dans l’instant, répondit Charles, laissez-moi. » Hacker sortit ; le Roi se recueillit encore quelques minutes, puis prenant l’évêque par la main : « Venez, dit-il, partons ; Herbert, ouvrez la porte, Hacker m’avertit pour la seconde fois ; » et il descendit dans le parc qu’il devait traverser pour se rendre à White-Hall.

Plusieurs compagnies d’infanterie l’y attendaient, formant une double haie sur son passage ; un détachement de hallebardiers marchait en avant, enseignes déployées ; les tambours battaient ; le bruit couvrait toutes les voix. A la droite du Roi était l’évêque ; à sa gauche, tête nue, le colonel Tomlinson, commandant de la garde, et à qui Charles, touché de ses égards, avait demandé de ne le point quitter jusqu’au dernier moment. Il s’entretint avec lui pendant la route, lui parla de son enterrement, des personnes à qui il désirait que le soin en fût confié, l’air serein, le regard brillant, le pas ferme, marchant même plus vite que la troupe, et s’étonnant de sa lenteur. Un des officiers de service, se flattant sans doute de le troubler, lui demanda s’il n’avait pas concouru, avec le feu duc de Buckingham, à la mort du roi son père. « Mon ami, » lui répondit Charles avec mépris et douceur, si je n’avais d’autre péché que celui-là, j’en prends Dieu à témoin, je t’assure que je n’aurais pas besoin de lui demander pardon. » Arrivé à White- Hall, il monta légèrement l’escalier, traversa la grande galerie, et gagna sa chambre à coucher, où on le laissa seul avec l’évêque, qui s’apprêtait à lui donner la communion. Quelques ministres indépendans, Nye et Goodwin, entre autres, vinrent frapper à la porte, disant qu’ils voulaient offrir au Roi leurs services. « Le Roi est en prières, » leur répondit Juxon. Ils insistèrent. « Hé bien ! » dit Charles à l’évêque, remerciez-les en mon nom de leur offre ; mais dites-leur franchement qu’après avoir si souvent prié contre moi, et sans aucun sujet, ils ne prieront jamais avec moi pendant mon agonie. Ils peuvent, s’ils veulent, prier pour moi ; j’en serai reconnaissant. Ils se retirèrent ; le Roi s’agenouilla, reçut la communion des mains de l’évêque, et se relevant avec vivacité : « Maintenant, dit-il, que ces drôles-là viennent ; je leur ai pardonné du fond du cœur ; je suis prêt à tout ce qui va m’arriver. » On avait préparé son dîner ; il n’en voulait rien prendre. « Sire, lui dit Juxon, Votre Majesté est à jeun depuis longtemps ; il fait froid ; peut-être sur l’échafaud quelque faiblesse...—Vous avez raison, dit le Roi, et il mangea un morceau de pain et but un verre de vin. Il était une heure : Hacker frappa à la porte ; Juxon et Herbert tombèrent à genoux : « Relevez-vous, mon vieil ami, dit le Roi à l’évêque en lui tendant la main. Hacker frappa de nouveau ; Charles fit ouvrir la porte. « Marchez, dit-il au colonel, je vous suis. » II s’avança le long de la salle des banquets, toujours entre deux haies de troupes ; une foule d’hommes et de femmes s’y étaient précipités au péril de leur vie, immobiles derrière la garde, et priant pour le Roi à mesure qu’il passait : les soldats, silencieux eux-mêmes, ne les rudoyaient point. A l’extrémité de la salle une ouverture, pratiquée la veille dans le mur, conduisait de plain- pied à l’échafaud tendu de noir, deux hommes debout auprès de la hache, tous deux en habits de matelot et masqués. Le Roi arriva, la tète haute, promenant de tous côtés ses regards et cherchant le peuple pour lui parler : mais les troupes couvraient seules la place ; nul ne pouvait approcher : il se tourna vers Juxon et Tomlinson. « Je ne puis guère être entendu que de vous, leur dit-il ; » ce sera donc à vous que j’adresserai quelques paroles ; et il leur adressa en effet un petit discours qu’il avait préparé, grave et calme jusqu’à la froideur, uniquement appliqué à soutenir qu’il avait eu raison ; que le mépris des droits du souverain était la vraie cause des malheurs du peuple ; que le peuple ne devait avoir aucune part dans le gouvernement ; qu’à cette seule condition le royaume retrouverait la paix et ses libertés. Pendant qu’il parlait, quelqu’un toucha à la hache ; il se retourna précipitamment, disant : « Ne gâtez pas la hache ; elle me ferait plus de mal ; et son discours terminé, quelqu’un s’en approchant encore : « Prenez garde à la hache, prenez garde à la hache, répéta-t-il d’un ton d’effroi. Le plus profond silence régnait : il mit sur sa tête un bonnet de soie, et s’adressant à l’exécuteur : « Mes cheveux vous gênent-ils ? » — Je prie Votre Majesté de les ranger sous son bonnet, répondit l’homme en s’inclinant. Le Roi les rangea avec l’aide de l’évèque : « J’ai pour moi, lui dit-il en prenant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément. — Juxon. Oui, Sire, il n’y a plus qu’un pas à franchir ; il est plein de trouble et d’angoisse, mais de peu de durée ; et songez qu’il vous fait faire un grand trajet ; il vous transporte de la terre au ciel. — Le Roi. Je passe d’une couronne corruptible à une couronne incorruptible, où je n’aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble ; et se tournant vers l’exécuteur : « Mes cheveux sont-ils bien ? » IL ôta son manteau et son saint-george, donna le saint-george à l’évêque en lui disant : « Souvenez-vous ; » il ôta son habit, remit son manteau, et regardant le billot : « Placez-le de manière à ce qu’il soit bien ferme, dit-il à l’exécuteur. — II est ferme, Sire. — Le Roi. Je ferai une courte prière, et quand j’étendrai les mains, alors.... » Il se recueillit, se dit à lui-même quelques mots à voix basse, leva les yeux, au ciel, s’agenouilla, posa sa tête sur le billot : l’exécuteur toucha ses cheveux pour les ranger encore sous son bonnet : le Roi crut qu’il allait frapper : « Attendez le signe, lui dit-il. — » Je l’attendrai, Sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté. » Au bout d’un instant le Roi étendit les mains ; l’exécuteur frappa ; la tête tomba au premier coup. « Voilà la tête d’un traître, dit-il en la montrant au peuple. Un long et sourd gémissement s’éleva autour de White-Hall ; beaucoup de gens se précipitèrent au pied de l’échafaud pour tremper leur mouchoir dans le sang du Roi. Deux corps de cavalerie, s’avançant dans deux directions différentes, dispersèrent lentement la foule. L’échafaud demeuré solitaire, on enleva le corps : il était déjà enfermé dans le cercueil ; Cromwell voulut le voir, le considéra attentivement, et, soulevant de ses mains la tête, comme pour s’assurer qu’elle était bien séparée du tronc : « C’était là un corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie. »

Le cercueil demeura exposé sept jours à White-Hall ; un concours immense se pressait à la porte ; mais peu de gens obtenaient la permission d’entrer.

Le 6 février, par ordre des Communes, il fut remis à Herbert et Mildmay, avec autorisation de le faire ensevelir au château de Windsor, dans la chapelle de Saint-George, où était déposé celui de Henri VIII. La translation se fit sans pompe, mais avec décence ; six chevaux drapés de noir traînaient le cercueil ; quatre voitures suivaient, dont deux également drapées, portant les derniers serviteurs du Roi, ceux qui l’avaient accompagné à l’île de Wight. Le lendemain 8, de l’aveu des Commnnes, le duc de Richmond, le marquis de Hertford, les comtes de Southampont et de Lindsey, et l’évêque Juxon arrivèrent à Windsor pour assister aux funérailles ; ils firent graver sur le cercueil ces mots seulement :

CHARLES, ROI.

1648.

Lorsqu’on transporta le corps de l’intérieur du château à la chapelle, le temps jusque là pur et serein changea tout-à-coup ; la neige tomba en abondance ; le drap mortuaire, de velours noir, en fut entièrement couvert, et les serviteurs du Roi se plurent à voir, dans la subite blancheur du cercueil de leur malheureux maître, un symbole de son innocence. Le cortège arrivé à la place choisie pour la sépulture, l’évêques Juxon se disposait à officier selon les rites de l’église anglicane ;

mais le gouverneur du château Whitchcott s’y opposa. « La liturgie décrétée par les deux Chambres, dit-il, est obligatoire pour le roi comme pour tous. » On se soumit ; aucune cérémonie religieuse n’eut lieu ; le cercueil descendu dans le caveau, tous sortirent de la chapelle ; le gouverneur en ferma la porte.

La Chambre des Communes se fit représenter le compte des frais de ces obsèques, et alloua cinq cents livres sterling pour les acquitter. Le jour même de la mort du Roi, avant qu’aucun courrier fût parti de Londres, elle avait fait publier une ordonnance qui déclarait traître quiconque proclamerait à sa place et comme son successeur, « Charles Stuart, son fils, communément appelé le prince de Galles, ou toute autre personne, à quelque titre que ce soit. »

Le 6 février, après un long débat, et malgré une opposition de vingt-neuf voix contre quarante-quatre, elle abolit formellement la Chambre des lords.

Le lendemain 7, enfin, un acte fut adopté en ces termes : « Il a été prouvé par l’expérience, et cette Chambre déclare que l’office de roi est, dans ce pays, inutile, onéreux et dangereux pour la liberté, la sûreté et le bien du peuple ; en conséquence, il est dès ce jour aboli ; et un grand sceau fut gravé, portant sur une face la carte d’Angleterre et d’Irlande, avec les armes des deux pays ; et sur le revers une image de la Chambre des communes en séance, avec cet exergue proposé par Henri Martyn : « L’an premier de la liberté, restaurée par la bénédiction de Dieu, 1648. » — Guizot.

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