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c'est arrive ce jour

10 janvier 1959 Les « ballets roses » de la République

10 Janvier 1959

Les « ballets roses » de la République

La Ve République débutait en 1959 sur un scandale sexuel qui mettait en cause l'un des plus hauts personnages de la République précédente, rien moins que le président de l'Assemblée nationale André Le Troquer. Il était démontré qu'il avait profité d'un réseau de prostitution de mineures de 12 à 15 ans ! Il s'en tirera avec une peine de prison avec sursis vite amnistiée…

60 ans plus tard, l'arrestation du millionnaire américain Jeffrey Epstein pour des faits similaires montre la permanence de certains comportements pédophiles dans les classes privilégiées.

Considérée il y a soixante ans comme un délit simplement passible de la correctionnelle, la pédophilie était encore prônée comme une forme de désinhibition souhaitable dans les cercles intellectuels des années 1970, jusque sur le plateau de l'émission Apostrophes par l'écrivain Gabriel Matzneff (Les moins de seize ans, 1974) ou le leader de gauche Daniel Cohn-Bendit (note).

Il a fallu attendre les années 1990 pour que la loi et les cercles progressistes se rallient à une plus sévère prohibition. Aujourd'hui, la pédophilie est rangée parmi les crimes les plus odieux. Qui s'en plaindra ?

Alban Dignat


Socialiste, héros de guerre, républicain farouche : intouchable !


Né en 1884, André Le Troquer a laissé un bras dans la Grande Guerre puis est devenu député socialiste de Paris...

En 1940, il fait partie de la poignée de parlementaires qui s'embarque sur le Massalia à destination du Maroc, en vue de poursuivre la lutte contre l'occupant allemand.

De retour en métropole, André Le Troquer est l'avocat de Léon Blum au procès de Riom et réussit le tour de force de ridiculiser le gouvernement pétainiste. Ses états de service lui valent de descendre les Champs-Élysées aux côtés du général de Gaulle.

Socialiste et républicain scrupuleux, il est plusieurs fois ministre sous la IVe République. Lors du Congrès qui élit en 1953 le successeur du président Vincent Auriol, il contribue à l'élection de René Coty en éliminant plusieurs bulletins au nom de son rival Joseph Laniel, sous prétexte qu'y manque le prénom !

André Le Troquer est président de l'Assemblée nationale à l'avènement de la Ve République. Avec amertume, il assiste à l'installation au pouvoir du général de Gaulle, auquel il n'a eu de cesse de s'opposer sous la précédente République.

Quand la prostitution de mineures faisait les choux gras de la presse...
En 1958, une adolescente issue d'une maison de correction est arrêtée pour chantage. Elle est accusée ainsi que quelques autres adolescentes, de vendre ses charmes à de vieux messieurs.

L'enquête montre qu'elles ont été recrutées par Pierre Sorlut, un jeune homme au demeurant très séduisant qui se présente comme un ancien policier de la DST (Direction de la surveillance du territoire). Charmeur, il convainc les mères de lui confier leurs filles pour les emmener à l'Opéra, leur faire rencontrer des messieurs et ainsi promouvoir leur avenir !

Le 10 janvier 1959, au lendemain de l'entrée du général de Gaulle à l'Élysée, un entrefilet du Monde évoque la mise sous mandat de dépôt de ce soi-disant policier accusé de détournement de mineures.

Le pavillon de chasse du Butard, à Vaucresson, forêt de Fausses reposesL'hebdomadaire à scandales Aux écoutes du monde précise qu'il organisait des parties fines dans différents endroits dont un pavillon de chasse à la disposition du président de l'Assemblée nationale, le pavillon du Butard, dans la forêt de Fausses-Reposes (ce bijou de l'architecte Gabriel est aujourd'hui en attente de nouvelles affectations).

Le démenti d'André Le Troquer excite la curiosité de la presse. Elle met à jour un réseau de prostitution qui implique une fausse comtesse roumaine, Elisabeth Pinajeff, maîtresse d'André Le Troquer, et des adolescentes auxquelles on promet une carrière à l'opéra ou au cinéma en échange de leur docilité envers de vieux notables fortunés.

Un journaliste de France-Soir évoque à cette occasion les « ballets roses » de la République. La presse dans son ensemble prend l'affaire à la légère et se rit de ces vieux messieurs qui cherchent le réconfort auprès de quelques fillettes confiées à leurs bons soins par des mères bienveillantes.

Pas moins de 23 personnalités se trouvent compromises parmi lesquelles André Le Troquer, qui se pavane sans comprendre l'indignité de son attitude et se prétend victime d'un complot gaulliste. Il est vrai que l'affaire, en disqualifiant le personnel de la IVe République, n'est pas pour déplaire au Général !

Le président de l'Assemblée nationale demande en définitive à être lui-même inculpé. Il est déféré devant devant le tribunal correctionnel (sic)  sous les chefs d'inculpation d'attentat à la pudeur sur mineures de 15 ans, actes impudiques sur mineures... 

Bénéficiant de l'indulgence du tribunal et de l'opinion, André Le Troquer s'en tire avec une amende de 3 000 francs et un an de prison avec sursis. Pierre Sorlut s'en tire quant à lui avec cinq ans ferme, ramenés à quatre.

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cela s'est passé un 6 et 7 janvier

7 Janvier 1974

Les Britanniques instaurent la semaine de trois jours

Le 7 janvier 1974, le gouvernement conservateur d'Edward Heath impose la semaine de trois jours dans l'industrie britannique. Loin d'annoncer la fin du travail et la prospérité généralisée, la mesure reflète au contraire la situation désespérée de l'économie nationale, confrontée à une très dure grève des mineurs.

Yves Chenal


De l'État-Providence à la sclérose
Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne fait, comme d'autres pays, le choix de développer les mesures sociales et de devenir un État-Providence selon les principes développés pendant la guerre par l'économiste William Beveridge.

Cependant, à partir des années 1960, le système se grippe : les coûts de production sont trop élevés, les industries vieillissantes, et l'inflation hors de contrôle. Le poids et les actions des syndicats entraînent d'importantes hausses de salaires et suscitent l'impression que leurs dirigeants contrôlent le pays. Ni les conservateurs, au pouvoir avec Edward Heath à partir de juin 1970, ni les travaillistes, dont l'homme fort est Harold Wilson, ne parviennent à maîtriser la situation, d'autant que, sur un autre plan, le conflit nord-irlandais bat alors son plein.

Arrimage européen, décrochage économique
Edward Heath, fervent Européen, profite de la retraite du général de Gaulle pour relancer la candidature de son pays à la Communauté Économique Européenne (CEE), ancêtre de l'Union européenne.

Edward HeathIl en fait approuver le principe par les Communes le 28

octobre 1971 et la Grande-Bretagne devient officiellement membre de la CEE le 1er janvier 1973.

Mais la situation intérieure se dégrade en octobre de cette même année, lorsque survient le premier choc pétrolier. Profitant de la situation, les mineurs entament avec le gouvernement un conflit qui diminue de manière dramatique les réserves d'énergie disponibles. L'énergie voit son prix flamber !

Plusieurs mesures sont alors prises pour restreindre sa consommation : limitation de vitesse, diminution de l'éclairage urbain, interdiction d'éclairage des stades (ce qui conduit à l'apparition de matches de football le dimanche après-midi), arrêt des programmes télévisés à 22h30. Cela ne suffisant pas, on en vient à réduire la semaine de travail à 3 jours dans l'industrie pour tenter de l'économiser.

Le gouvernement, en décrétant l'état d'urgence, fait appel à l'esprit civique des citoyens en rappelant la situation de la Seconde Guerre mondiale. Peine perdue : le 28 février 1974, les élections générales ramènent les travaillistes au pouvoir, et un accord avec les mineurs est signé début mars.

La semaine de cinq jours reprend officiellement le 7 mars. Cependant, il apparaît bientôt qu'aucun problème n'est réglé : les syndicats obtiennent de nouveaux accords salariaux qui relancent l'inflation, et en 1976 le pays doit solliciter auprès du FMI (Fonds Monétaire International) un prêt de 3,9 milliards de dollars.

Le prestige national est durement écorné. La Grande-Bretagne est « l'homme malade de l'Europe » et le dictateur ougandais Idi Amin Dada lance même un fonds de soutien et effectue des collectes en faveur de l'ancienne métropole !

Ce n'est que dans les années 1980, après une nouvelle crise sociale en 1978-1979 et l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, que l'économie britannique va enfin se redresser.

Le 6 Janvier

C'est sa fête  : Épiphanie

 

D'un mot grec qui désigne une apparition, l'Épiphanie désigne plusieurs manifestations du Christ au monde : la Chandeleur (présentation de l'Enfant Jésus au Temple), le baptême du Christ dans le Jourdain et la transformation de l'eau en vin aux noces de Cana (premier récit d'un miracle de Jésus).

La tradition populaire a restreint l'usage du mot Épiphanie à la visite que rendirent des mages venus d'Orient à l'Enfant Jésus. Ces mages (sans doute des prêtres zoroastriens) symbolisent l'hommage de la science et du savoir à la pauvreté évangélique.

Selon le récit qu'en fait saint Matthieu (2,1-12), les mages furent guidés jusqu'à la crèche de Bethléem par une étoile mystérieuse. Une fois arrivés, ils déposèrent devant la crèche l'or, qui évoque la richesse terrestre, la myrrhe, qui accompagne les hommages rendus à un roi à sa mort, et l'encens qui honore la divinité.

Ce récit, qui n'a pas de fondement historique, a été enjolivé au cours du Moyen Âge. Les mages sont devenus trois Rois prénommés Gaspard, Melchior et Balthazar. L'un d'eux est aussi devenu noir en témoignage de l'universalité du message évangélique.

L'Adoration des Mages, miniature française (collection moscovite), XVe siècle L'Epiphanie est traditionnellement fixée au 6 janvier mais pour plus de commodité, l'Église catholique la célèbre le dimanche qui suit le 1er janvier.

C'est aussi ce jour-là qu'est tirée la traditionnelle galette des Rois, sans doute une réminiscence des Saturnales romaines et de la fête païenne du Soleil, lequel était représenté par une galette. La fève cachée dans la galette rappelait à l'origine l'Enfant Jésus que les mages avaient longtemps cherché en suivant l'étoile (note).

En Espagne, de façon somme toute logique, ce sont les Rois mages qui distribuent des cadeaux aux enfants sages le jour de l'Épiphanie (et non pas à Noël).

Pour patienter de Noël à l'Épiphanie, les petits Espagnols bénéficient en conséquence de trois semaines de vacances:-)

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4 janvier 1894 Alliance franco-russe

4 janvier 1894

Alliance franco-russe

Le 4 janvier 1894 prend forme l'alliance franco-russe.

Une convention militaire secrète est signée entre le gouvernement républicain de la France, sous la présidence de Sadi Carnot, et le gouvernement autocratique du tsar Alexandre III, qui a pris le contrepied de la politique libérale et réformatrice de son prédécesseur, Alexandre II.

Alban Dignat


Isolement diplomatique
Le tsar Alexandre III en 1886 (10 mars 1845 - 1er novembre 1894)

L'alliance franco-russe est le mariage de la carpe et du lapin. Mais elle a les faveurs de l'opinion publique qui cultive avec passion sa haine de l'Allemagne ainsi que de l'Angleterre. 

Elle met fin à l'isolement diplomatique de la France, consécutif à sa défaite de 1870 face à l'Allemagne.

Le chancelier allemand Bismarck avait échafaudé en effet dès 1873 une Entente des Trois-Empereurs (Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie) pour le maintien du statu quo territorial en Europe.

Il avait réussi à la maintenir malgré les rivalités austro-russes dans les Balkans, qui s'étaient manifestées avec éclat au congrès de Berlin, et avait pu la renouveler en 1881.

L'année suivante, en 1882, il avait qui plus est formé une Triple-Alliance ou Triplice avec l'Autriche-Hongrie et l'Italie en profitant des rancoeurs de l'Italie à l'égard de la France après que celle-ci avait imposé son protectorat sur la Tunisie. 

Le chancelier ne s'en tient pas là. Pour circonvenir toute alliance de revers entre la Russie et la République française, il conclut même en juin 1887 une entente secrète avec le tsar Alexandre III, à l'insu de l'empereur François-Joseph Ier. 

C'est un traité de contre-assurance par lequel la Russie s'engage à rester neutre dans le cas d'une guerre d'agression de la France contre l'Allemagne ; en échange, celle-ci laisse les mains libres au tsar dans les Balkans ! 

Dès la démission du chancelier, le 20 mars 1890, et son remplacement par Leo von Caprivi, Guillaume II décide de ne pas renouveler ce traité qui va à l'encontre des intérêts de son plus proche allié, l'empereur d'Autriche.

Alliance contre nature
À Paris comme à Saint-Pétersbourg, l'alliance franco-russe apparaît nécessaire après que l'empereur allemand Guillaume II a rompu avec la subtile diplomatie de Bismarck et resserré ses liens avec l'Autriche-Hongrie. 

Pourtant, aucun des deux partenaires ne s'y engage de gaieté de coeur. Alexandre III n'éprouve que « mépris et dégoût » pour le gouvernement républicain.  Les dirigeants français, quant à eux, sont bien conscients de tout ce qui les sépare de l'autocratie russe. Mais la raison d'État et les enjeux géopolitiques n'ont que faire de ces susceptibilités.

Dès 1888, le tsar ne rechigne pas à solliciter les épargnants français pour de colossaux investissements dans les infrastructures de l'empire.

Le renouvellement anticipé de la Triplice (Berlin, Vienne, Rome) en mai 1891 précipite les choses. L'alliance franco-russe est préparée par la visite d'une escadre française à Cronstadt, le 25 juillet 1891, puis celle d'une escadre russe à Toulon, en octobre 1893.

Un projet de convention militaire est enfin validé le 17 août 1892 par le chef d'état-major Raoul Le Mouton de Boisdeffre et son homologue russe Nicolas Obroutcheff.

Il prévoit que chaque partie portera secours à l'autre en cas d'agression et énonce en particulier : « Si la France est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne [hypothèse très improbable], la Russie emploiera toutes ses forces disponibles (sept à huit cent mille hommes) pour attaquer l'Allemagne. (...) Dans le cas où les forces de la Triple Alliance, ou d'une des puissances qui en font partie, viendraient à se mobiliser, la France et la Russie, à la première annonce de l'événement, et sans qu'il soit besoin d'un concert préalable, mobiliseront immédiatement et simultanément la totalité de leurs forces et les porteront le plus près possible de la frontière. »

Cette alliance franco-russe est, comme la Triplice, strictement défensive et peut apparaître à ce titre comme une garantie de paix. Sauf qu'elle contribue à diviser l'Europe continentale en deux clans résolument hostiles l'un à l'autre, chacun dans la hantise d'être attaqué avant d'avoir eu le temps de se mobiliser...

La convention est entérinée par le tsar Alexandre III le 27 décembre 1893, enfin par le président de la République française Sadi Carnot le 4 janvier 1894 (l'un et l'autre disparaîtront dans l'année).

Nicolas II reçu par Emile Loubet à Compiègne en 1901
Enthousiasme partagé

 

Fidèle à la politique de son père, mort le 1er novembre 1894, le tsar Nicolas II visite la France dès octobre 1896 puis une nouvelle fois en septembre 1901. Les Parisiens lui font un accueil chaleureux et, à l'occasion de son premier déplacement, est posée la première pierre du pont Alexandre III, dédié au précédent tsar.

Ce magnifique monument de pierre et de bronze, aux armes de Paris et Saint-Pétersbourg, va relier l'esplanade des Invalides au rond-point des Champs-Élysées par une avenue qui prendra elle-même pendant quelques années le nom d'avenue Nicolas II.

Note de l'agent payeur russe Arthur Raffalovitch avec les sommes versées aux journaux français (source : Gallica) Dans l'enthousiasme, les petits épargnants français souscrivent aux emprunts russes avec bien plus de confiance qu'ils n'investissent dans l'industrie de leur propre pays ! Un tiers de l'épargne nationale va ainsi financer les infrastructures ferroviaires de Russie. 

Les pouvoirs publics s'en mêlent, organisant des fêtes en faveur des emprunts russes.

Quant au gouvernement de Saint-Pétersbourg, il ne ménage pas les subsides à la presse française pour mieux la convaincre des mérites de ces emprunts. 

En échange d'articles favorables aux titres russes, les journalistes qui tiennent les rubriques financières dans les grands journaux français sont copieusement alimentés par des fonds occultes provenant de l'ambassade de Russie au travers de l'agent payeur Arthur Raffalovitch.

NB : en violation de toutes les règles, les bolchéviques, après leur prise du pouvoir, refuseront d'assumer le remboursement de ces emprunts, occasionnant la ruine de nombreux épargnants français ; d'aucun se consolent en observant que les chemins de fer financés par ces épargnants ont permis à l'armée du tsar de se mobiliser bien plus vite que prévu en août 1914 et ainsi de soulager la pression allemande sur le front occidental et de permettre la contre-offensive salvatrice de la Marne.

Fatal enchaînement
Par ricochet, l'alliance entre Paris et Saint-Pétersbourg conduit Berlin et Vienne à resserrer leurs liens au sein de la Triplice.

Elle éloigne aussi pour un moment l'Angleterre de la France car Londres et Saint-Pétersbourg ont des intérêts opposés en Asie et au Moyen-Orient. Mais Paris va tout mettre en oeuvre pour aplanir leurs différents. Ce sera chose faite avec l'Entente cordiale franco-britannique du 8 avril 1904 et la convention anglo-russe du 31 août 1907.

L'alliance franco-russe, à laquelle se rallie - à reculons - le Royaume-Uni, apparaît donc comme la première d'une longue suite d'initiatives qui, mises bout à bout, vont conduire l'Europe sur le chemin de la guerre.

Appliquée de façon extensive, elle sera aussi le facteur déclenchant de la Grande Guerre : en août 1914, le président français Raymond Poincaré entrera en guerre contre l'Allemagne pour soutenir la Russie dans son différend avec l'Autriche-Hongrie à propos de la Serbie, bien que l'accord de 1894 n'obligeât pas la France à soutenir la Russie dans ses revendications balkaniques.

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29 décembre 1835 Le traité de New Echota divise la nation cherokee

29 décembre 1835

 

Le traité de New Echota divise la nation cherokee

Le 29 décembre 1835, une poignée de chefs de la Nation cherokee, parmi lesquels Major Ridge et son neveu Stand Watie, signent avec le gouvernement des États-Unis un traité à New Echota (Géorgie).

Par ce traité proposé par le président Andrew Jackson, les Indiens acceptent de renoncer à leurs terres ancestrales de Géorgie et de Caroline du Nord, en échange d'argent et de nouvelles terres à l'ouest du Missisipi, en Oklahoma.

Alban Dignat


 

Dissensions tragiques
Mais le texte est rejeté par la très grande majorité des Cherokees et scinde la communauté en deux factions rivales qui vont s'opposer violemment jusqu'au milieu des années 1840.

2 000 Cherokees seulement se rendent volontairement sur leurs nouvelles terres, qualifiées de « Territoire indien ». Il faut l'intervention des forces fédérales, aidées de la milice de Géorgie, en 1838, pour faire appliquer les clauses du traité et transférer les autres Indiens. 4 000 périssent lors de cet exode forcé et un millier s'échappent en se cachant dans les montagnes.

Cet épisode dramatique de l'histoire cherokee est connu sous le nom de « Chemin des Larmes » (Trail of Tears). Les signataires du traité sont assassinés en juin 1839 par des vengeurs, à l'exception de Stand Watie qui, averti, a pu s'enfuir à temps et deviendra un riche propriétaire d'esclaves et un brillant général de l'armée confédérée sudiste pendant la guerre de Sécession.

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26 décembre 1662 : 1ère représentation de L’École des Femmes et 1771 décès du Poète & philosophe Claude-Adrien Helvétius

26 décembre 1662 : première
représentation de L’École des Femmes,
comédie de Molière
(D’après « Éphémérides universelles, ou Tableau religieux, politique,
littéraire, scientifique et anecdotique, etc. » (Tome 12), édition de 1835)

L’historien de Molière rapporte que « les applaudissements prodigués à cette pièce ne peuvent être égalés que par les critiques injustes dont elle fut l’objet. Les Enfants par l’oreille et Tarte à la crème soulevèrent l’indignation des précieuses et des prudes. Les chaudières bouillantes et la peinture de l’enfer lui attirèrent celle des Tartuffes, qui posaient déjà pour leur immortel portrait. L’obscène le, qui finit par n’être qu’un ruban, fut surtout le prétexte des plus violentes accusations.

« Boileau a fait justice, plus tard, du commandeur de Souvré et du comte du Broussin, auxquels leur scrupuleuse austérité ne permit pas d’ouïr jusqu’à la fin ce tissu d’abominations. Un bel esprit patenté de l’hôtel de Rambouillet, Plapisson, ne pouvant résister au crève-cœur de voir le public y applaudir, leva d’abord les épaules de pitié ; mais bientôt emporté par son jaloux dépit, il s’écria, en s’adressant au parterre : Ris donc, parterre ; ris donc. La Critique de l’Ecole des Femmes a immortalisé cette plaisante boutade. »

Frontispice de la première édition de l'École des femmes de Molière (1663), par François Chauveau
Frontispice de la première édition de L’École des femmes (1663) de Molière, par François Chauveau

Devisé et Boursault se signalèrent par leur animosité contre Molière : l’un écrivit Zelinde ou la véritable Critique de l’Ecole des Femmes ; l’autre fit le Portrait du peintre ; cette dernière pièce eut un peu plus de succès que la première, ce qui ne l’empêcha pas de tomber bien vite dans l’oubli. Le duc de la Feuillade, qu’on désignait généralement comme le marquis mis en scène par Molière dans la Critique, se vengea moins littérairement. Voyant un jour Molière traverser une des galeries de Versailles, il l’aborda, en faisant semblant de vouloir l’embrasser. Le poète s’inclina, se fiant imprudemment à l’expression riante de sa figure.

Dans ce moment, le duc de la Feuillade lui saisit la tête des deux mains, et la frotta rudement contre les boutons de son habit, en répétant : Tarte à la crème, tarte à la crème (dans la Critique, le marquis n’avait que ce mot pour argument contre la pièce). Louis XIV ne tarda pas à être instruit du fait ; il tança vertement le coupable, et ordonna à Molière de traduire de nouveau ses ennemis, titrés ou non titrés, au tribunal du théâtre : Molière obéit, en écrivant l’Impromptu de Versailles.

Publié / Mis à jour le VENDREDI 25 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION

26 décembre 1771 : mort du poète et philosophe Claude-Adrien Helvétius

 

Helvétius était fils d’un médecin célèbre ; il naquit à Paris le 26 janvier 1715, et étudia au collège de Louis-le-Grand, chez les jésuites. Dans son enfance, suivant Grimm et Chastellux, de fréquents rhumes de cerveau lui donnèrent l’apparence de la stupidité : peu à peu son intelligence et son esprit d’observation se développèrent. Destiné à la finance par sa famille, dès l’âge de vingt-trois ans il dut à la protection de Marie Leczinska, dont son père était premier médecin, une place de fermier-général, rapportant cent mille écus de rente.

Claude-Adrien Helvétius
Claude-Adrien Helvétius

Helvétius fit de son opulence l’usage le plus honorable : cherchant partout le mérite malheureux, il compta parmi ses pensionnaires Saurin, Marivaux, Sabatier de Castres. Comme le plus jeune des fermiers-généraux, il parcourait les provinces, afin d’y surveiller l’administration : au lieu d’aggraver le régime fiscal, il en tempérait partout la rigueur. Dans ses tournées départementales, toujours accompagné de gens de lettres, il allait visiter Voltaire à Cirey, Buffon à Montbard, Montesquieu dans sa terre de Brède : sa belle figure et son or multipliaient pour lui ces aventures, ces rencontres passagères qu’on est convenu d’appeler des bonnes fortunes.

Avide de succès en tout genre, il le cherchait par tous les moyens ; il excellait dans l’escrime, dans la danse, et une fois il parut au théâtre de l’Opéra, sous le nom et le masque du danseur Javillier. Il essaya des mathématiques, à l’exemple de Maupertuis, de la poésie, par émulation de Voltaire : enfin le succès de l’Esprit des lois lui inspira la pensée d’élever un monument rival. Il se défit de sa charge, qu’il avait exercée depuis treize ans ; il épousa Mlle<.sup> de Ligniville, et partit (1751) pour sa terre de Voré, dans le Perche, où désormais il passa régulièrement huit mois de l’année. C’est là qu’Helvétius continua de mener une de ces nobles existences, dont le cours n’est semé que de bienfaits publics et de services particuliers.

Dans sa retraite, il préparait le livre de l’Esprit, qui vit le jour en 1758, et qui, par le scandale de ses théories, attira un orage sur la tête de son auteur. Ce livre est l’apologie complète du matérialisme, bien que le mot n’y soit pas prononcé : Hobbes, Spinosa, Collins, Mandeville, Lamettrie en avaient fourni les éléments et les doctrines. Réduisant toutes nos facultés à la sensibilité physique, Helvétius s’efforçait d’établir que l’homme ne diffère des animaux que par une certaine organisation extérieure ; que notre intérêt, fondé sur l’amour du plaisir et sur la crainte de la douleur, est notre unique mobile : poussant ce principe jusqu’à ses dernières conséquences, il ramenait à l’intérêt personnel le dévouement de Régulus.

Certes le paradoxe ne saurait aller plus loin. Heureusement la vie d’Helvétius était là pour démentir ses principes : presque toutes les vertus qu’il attaquait et immolait dans son livre, on les retrouvait dans son cœur, dans ses actions : jamais philosophe ne se mit plus glorieusement en opposition avec lui-même. Les opinions contemporaines furent partagées : si la froide Mme du Deffand disait qu’Helvétius s’était attiré des ennemis pour avoir révélé le secret de tout le monde, Buffon disait au contraire : « Il aurait dû faire un livre de moins et un bail de plus dans les fermes du roi. » Jean-Jacques commença une réfutation du livre, et l’interrompit dès qu’il sut qu’on poursuivait l’auteur. Helvétius se vit forcé à une rétractation, qui l’humilia : le censeur, qui avait approuvé le livre, s’excusa sur son inadvertance, et en définitive le livre fut brûlé.

Helvétius n’en fut pas moins bien accueilli en Angleterre, en Allemagne : le roi de Prusse, Frédéric, le logea dans son palais, l’admit à sa table ; il aimait sa personne, estimait son admirable caractère : mais son ouvrage ne le persuadait pas, écrivait-il à d’Alembert. Doué dune constitution vigoureuse, Helvétius semblait devoir compter sur une longue carrière : une goutte remontée l’enleva à l’âge de cinquante-six ans. Quelques mois avant sa mort, il avait retouché le poème du Bonheur, œuvre de sa jeunesse, totalement dépourvue d’invention, de coloris, de poésie ; l’année d’après, parut le livre de l’Homme, commentaire indigeste du livre de l’Esprit.

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mort de l’écrivain et journaliste Jules Claretie

23 décembre 1913 : mort de l’écrivain
et journaliste Jules Claretie
(D’après « Le Figaro » du 24 décembre 1913)
Publié / Mis à jour le MARDI 22 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTIOn

Administrateur général de la Comédie-Française pendant 28 ans, écrivain prolifique tenant notamment durant 35 ans une chronique consacrée aux événements rythmant la vie parisienne qu’il savait toujours émailler d’un souvenir ou d’une anecdote, Jules Claretie vécut en un temps où l’on pouvait encore se faire gloire, et non pas honte, d’être à la fois homme de lettres et journaliste, et c’est précisément pour devenir un bon journaliste, un grand journaliste, qu’il se mit d’abord à cette gymnastique générale d’être un pur, et complet, et parfait homme de lettres


Jules Claretie naquit à Limoges le 3 décembre 1840. Il venait donc d’entrer dans sa soixante-quatorzième année lorsque la mort le faucha. Il y avait alors plus de cinquante années qu’il écrivait ; qu’il écrivait sans relâche, avec joie, avec passion.

Il avait vingt-deux ans quand parut son premier roman, Une drôlesse, qu’allaient suivre, en vingt années, d’autres romans : l’Assassin, devenu Robert Burat, les Muscadins, le Beau Solignac, le Troisième dessous, Une Femme de proie, les Amours d’un interne, Monsieur le ministre... Plusieurs de ces ouvrages furent transportés au théâtre et connurent le grand succès. En même temps, le jeune écrivain réunissait en volumes ses études littéraires, ses essais, ses chroniques éparses dans les journaux (Le Figaro, entre autres) qui de bonne heure avaient ouvert leurs portes à cette féconde et brillante activité : les Contemporains oubliés, la Vie moderne au Théâtre, Molière, Peintres et sculpteurs contemporains, Portraits contemporains...

L’Histoire n’attirait pas moins que la chronique et le roman cette vive intelligence. En 1867, il avait consacré un volume aux Derniers Montagnards, un livre qu’admirait Michelet ; en 1871 ; âgé de trente ans, il s’empara du sujet que la plus tragique des actualités lui apporta ; et c’est plusieurs volumes que voudra consacrer successivement son ardent patriotisme à la Débâcle, à la France envahie, à Paris assiégé, à l’Histoire de la Révolution de 1870-1871, au Drapeau. En même temps (1875), paraissait Camille Desmoulins.

Jules Claretie. Peinture de Charles Durand dit Carolus-Duran (1837-1917)


Jules Claretie. Peinture de Charles Durand dit Carolus-Duran (1837-1917)
En 1885, Jules Claretie publiait l’un de ses romans les plus renommés, le Prince Zilah, et était nommé administrateur général de la Comédie-Française. C’était le ministre Goblet qui avait offert ce poste (l’un des plus difficiles et des plus enviés qui soient) à l’ancien critique dramatique de la Presse et de l’Opinion nationale, et, selon le journaliste Henry Roujon écrivait du Temps, peut-être Jules Claretie n’eût point accepté cette glorieuse et lourde succession de Perrin s’il n’y avait été vivement. poussé par deux amis en qui sa confiance était grande : l’ancien ministre Tirard et le journaliste éminent qui dirigeait, à cette époque, Le Figaro, Francis Magnard.

Si lourde que fût la tâche nouvelle qu’il assumait, elle ne pouvait détourner l’admirable journaliste qu’était Jules Claretie de ce besoin et de cette joie d’écrire qui étaient, depuis vingt-cinq ans, le plus impérieux des besoins de son esprit et la plus nécessaire de ses joies. Elle ne l’en détourna point, en effet. Dès 1887, il publiait Candidat !, puis la Cigarette, l’Américaine, l’Amateur ; enfin, en 1896, Brichanteau comédien qui devint un livre célèbre, puisqu’un type en sortit.

En même temps, Jules Claretie continuait au Temps ses chroniques de la « Vie à Paris » dont la brillante série, un instant interrompue, allait être reprise par l’infatigable écrivain et poursuivie par lui, régulièrement, sans un arrêt, sans une défaillance, jusqu’à la minute où la maladie le terrassa. Et c’était pour les journalistes un constant sujet d’émerveillement que l’abondance inépuisable et, pourrait-on dire, la sérénité de cette production. Que d’anecdotes, de souvenirs personnels, d’observations et mots recueillis ! Quelle sûreté, quelle richesse et quelle discipline dans cette documentation ! Pas un incident digne d’être noté et retenu ne marqua la vie de Paris pendant trente-cinq ans, qu’aussitôt — souvent dans la journée même où il s’était produit — le chroniqueur de la « Vie à Paris » n’en fixât le récit, et ne rassemblât autour de l’événement les souvenirs qu’il évoquait, l’anecdote oubliée qui s’y rapportait, le commentaire indulgent et sensé qui aidait à le bien juger et à le bien comprendre. Car c’étaient là les qualités maîtresses de son esprit : le bon sens et la bonté, et aussi le besoin d’être compris.

Sa physionomie était populaire, et peu d’hommes — ce qui est un signe de gloire — ont été plus éprouvés que celui-là par la caricature et les couplets de revue ! C’est que, aux yeux de Paris et de l’étranger, Jules Claretie était avant tout — depuis vingt-huit ans — l’administrateur général de la Comédie-Française.

Vingt-huit ans ! Aucun « consulat » ne fut, à la Comédie-Française, d’aussi longue durée que-celui-là ; aucun non plus ne fut marqué, peut-être, par plus d’événements, d’incidents, de difficultés de toutes sortes. Signalons ici le sang-froid, la diplomatie souriante, l’inlassable et tranquille ténacité, et enfin la politesse imperturbable que cet homme doux sut opposer à toutes les surprises, à tous les heurts, à tous les assauts.

L’un de ses grands chagrins fut l’incendie de la Comédie-Française : Jules Claretie était debout sur la place du Théâtre, regardant, au milieu de tout Paris, accouru, sa Maison brûler ; et, tout pâle, les yeux brillants de larmes, murmurant : Ça n’a pas l’air vrai. Et cette résignation était plus émouvante qu’une douleur agitée et bavarde. Signalons également avec quelle vaillance, avec quelle confiance aussitôt il se remit au travail, et organisa l’œuvre de reconstruction, si rapidement achevée.

Une autre charge, singulièrement lourde, allait peser sur ses épaules : celle de la réception des pièces nouvelles, dont la suppression du Comité de lecture (une réforme que secrètement il désapprouva toujours) lui laissait l’écrasant travail et la responsabilité entière.

Evoquons enfin les conflits, les défections retentissantes et aussi les polémiques violentes soulevées hors de la Comédie par des adversaires dont la plume n’obéissait pas toujours uniquement au souci des intérêts de l’art.

Plus d’une fois, la situation de l’Administrateur général avait paru menacée par tant de coups portés à la fois. Et puis, peu à peu, on voyait s’apaiser l’orage, les figures sourire et les mains, tendues pour la réconciliation, se rapprocher. On avait désigné le successeur de Jules Claretie et Jules Claretie reparaissait à son poste, intact et souriant. Et cela s’était accompli sans manœuvres ténébreuses ni intrigues d’aucune sorte : par la seule puissance d’une volonté tranquille et d’une raison aimable, qui suivaient poliment leur chemin.

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22 décembre 1386 : dernier duel judiciaire ordonné par le parlement de Paris

22 décembre 1386 : dernier duel
judiciaire ordonné par
le parlement de Paris
(D’après « Éphémérides politiques, littéraires et religieuses »
(Tome 12) édition de 1812, « Bulletin de la Société académique
de Brest » paru en 1875 et « Biographie universelle, ancienne
et moderne. Supplément » (Tome 71) paru en 1842)
Publié / Mis à jour le LUNDI 21 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTI

Le célèbre édit de saint Louis qui en 1260 avait proscrit le duel judiciaire était alors presque entièrement oublié, même dans les domaines du roi, et ce fut à Paris qu’eut lieu un de ces combats, opposant le chevalier Carrouges à l’écuyer Le Gris, le premier accusant le second d’avoir violé son épouse cependant qu’il guerroyait en Terre-Sainte
Cette coutume de juger des procès par un combat juridique, ne fut jamais connue des anciens peuples. César rapporte dans ses Commentaires, que deux de ses centurions, toujours jaloux et toujours ennemis l’un de l’autre, vidèrent leur querelle par un défi ; mais ce défi était de montrer qui des deux ferait les plus belles actions dans la bataille. L’un, après avoir renversé un grand nombre d’ennemis, étant blessé et terrassé à son tour, fut secouru par son rival. C’étaient là les duels des Romains.

Le plus ancien monument des duels ordonnés par les arrêts des rois, est la loi de Gondebaud (né vers 450 et mort en 516), roi des Burgondes à partir de 501, fils aîné de Gondioc, époux d’une sœur du Suève Ricimer, patrice des Romains vers 470. La même jurisprudence était établie dans tout l’Occident. L’ancienne loi catalane, citée par le savant Ducange, les lois allemandes, bavaroises, spécifient plusieurs cas pour ordonner le duel, entre autres celui de l’assassinat. Il résultait de ces lois, qu’un homme accusé d’homicide était en droit d’en commettre deux. On décidait souvent d’une affaire civile par cette procédure sanguinaire. Un héritage était-il contesté, celui qui se battait le mieux avait raison ; et les différends des citoyens se jugeaient comme ceux des nations, par la force.

Un duel judiciaire au VIe siècle. D'après un dessin d'Eugène Grasset (1841-1917) paru dans le n°31 de Paris Illustré (1885)
Un duel judiciaire au VIe siècle. D’après un dessin d’Eugène Grasset (1841-1917)


paru dans le n°31 de Paris Illustré (1885)


Cette jurisprudence eut ses variations comme toutes les institutions ou folles ou sages des hommes. Saint Louis ordonna qu’un écuyer accusé par un vilain pourrait combattre à cheval, et que le vilain accusé par l’écuyer pourrait combattre à pied. Il exempta de la loi du duel les jeunes gens au-dessous de vingt et un ans, et les vieillards au-dessus de soixante. Les femmes et les prêtres nommaient des champions, pour s’égorger en leur nom : la fortune, l’honneur, dépendaient d’un choix heureux. Il arriva même quelquefois que les gens d’Eglise offrirent et acceptèrent le duel. On les vit combattre en champ clos ; et il paraît, par les constitutions de Guillaume le Conquérant, que les clercs et les abbés ne pouvaient combattre sans la permission de leur évêque : Si clericus duellum sine episcopi licentia susceperit, etc.

Les Établissements de saint Louis et d’autres monuments rapportés dans Ducange nous apprennent que les vaincus étaient quelquefois pendus, quelquefois décapités ou mutilés ; c’étaient les lois de l’honneur, et ces lois étaient munies du sceau d’un saint roi, qui passe pour avoir voulu abolir cet usage barbare, l’affaire du sire de Coucy semblant avoir exercé à cet égard une influence prépondérante sur les résolutions de ce monarque.

En 1256 en effet, Enguerrand IV, sire de Coucy, avait fait pendre, sans autre forme de procès, trois écoliers d’extraction noble, qui avaient chassé sur ses terres. Ce crime atroce fut déféré à la justice du roi, Coucy fut arrêté, conduit à la tour du Louvre, et traduit devant la cour du monarque. L’orgueilleux baron fit déclarer par son conseil « que il ne devait pas et ne voulait soumettre soi à une enqueste en tel cas, comme tele enqueste touchast sa personne s’enneur [son honneur] et son héritage, et qu’il estait prest à défendre soi par bataille. » Louis IX repoussa nettement cette requête et répondit « qu’au fait des pauvres, des églises et des personnes dont il faut avoir pitié, on ne doit pas aller avant par gage de bataille : bataille n’est pas voie de droit. »

Puis, comme les parents et les amis d’Enguerrand, craignant que celui-ci ne fût condamné à mort, insistaient pour que la bataille fut octroyée, saint Louis dit au duc de Bretagne qui se montrait un des plus ardents défenseurs de l’accusé et blâmait le roi d’avilir la dignité de ses barons en les soumettant à des enquêtes : « Quant les barons qui de vous tenaient tout un à un sans aultre moïen, aportèrent devant nos leur compleinte de vos méesmes, et ils offraient à prouver leur entencion en certain cas par bataille contre vos ; ainçois respondites devant nos que vos ne deviez pas aler avant par bataille, mais par enqueste en tête besogne ; et disiez encore que bataille n’est pas voie de droit. » (Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite)

Louis IX tint bon et justifia, dans cette circonstance, ce que Joinville dit de lui, qu’il faisait justice bonne et roide. Les juges durent, contre leur gré peut-être, rendre une sentence qui condamna le sire Enguerrand à 12 000 livres d’amende, à la privation de son droit de justice et de chasse, et à de nombreuses expiations. C’était porter une rude atteinte aux privilèges des barons et à leur indépendance personnelle : « Si j’étais roi, dit alors le châtelain de Noyon, Jehan de Thourote, je ferai pendre tous mes barons ; le premier pas est fait, il n’en coûte pas plus. » — « Comment Jehan, lui répondit saint Louis, vous dites que je devrais faire pendre mes barons ; certainement je ne les ferai pas pendre, mais je les châtierai s’ils méfont. » Ces fières paroles suffiraient à elles seules pour montrer quel immense progrès l’autorité royale avait déjà fait à cette époque.

Bataille n’est pas voie de droit. Ce principe, une fois admis, devait avoir pour conséquence nécessaire la réforme judiciaire qui joue un rôle si important dans l’histoire de la civilisation et de la législation. Quatre ans après le procès du sire de Coucy, parut en 1260 une ordonnance royale, dont la principale disposition était celle-ci : « Nous défendons bataille par tout nostre domaine, et au lieu de batailles, nous mettons preuves par témoins et chartres. »

Duel judiciaire entre le maréchal Wilhelm von Dornsberg et Theodor Haschenacker sur le marché du vin d'Augsbourg (1409). Illustration extraite d'un traité allemand des techniques de combats médiéval de Munich paru en 1544


de combats médiéval de Munich paru en 1544
Les motifs ne manquaient certes pas à saint Louis pour prendre une semblable résolution ; mais en voici un qui a quelque chose de tout particulier : « Il abolit en sa terre le champ de bataille, pour ce qu’il avenait souvent que quant un contenz [contestation] était meuz entre un povre home et un riche, où il convenait avoir gage de bataille, le riche donnait tant que tuit [tous] les champions estaient de sa partie, et le povre ne trovait qui li vousist aider : si perdait son cors et son héritage ».

Cette ordonnance n’était obligatoire que dans les domaines du roi, car il ne faut pas perdre de vue qu’il y avait, dans la personne de ce dernier, deux caractères bien distincts. Comme dernier terme de la hiérarchie féodale, il était chef-seigneur des grands vassaux de la couronne, qui ne relevaient que de lui seul, et, comme duc de France, il était seigneur suzerain de tous les vassaux qui tenaient des fiefs de lui ; mais, par suite d’annexions nombreuses, les domaines royaux étaient déjà fort importants.

C’eût été une folie véritable que de vouloir donner force de loi à cette ordonnance, dans les autres parties de la France, et l’exécution en eût été radicalement impossible. Changer les lois, les coutumes, à une époque où chaque baron, grand ou petit, s’enivrait de l’idée de la souveraineté, où le droit de rendre justice était considéré comme inhérent à celui de commander les armées, c’était une chose qui ne pouvait venir et qui ne vint sans doute pas à l’esprit de saint Louis. Tout au plus devait-il espérer que l’application de cette ordonnance dans ses propres domaines serait d’un bon exemple pour les autres grands feudataires et les engagerait à l’imiter ; cette espérance se réalisa.

Il ne songeait pas non plus, comme l’ont cru quelques écrivains, à détruire le pouvoir judiciaire de ses propres vassaux ; ce pouvoir avait, à ses yeux, un caractère légal, et les droits d’autrui lui semblaient trop respectables pour qu’il voulût y porter atteinte. Il ne lui vint pas même à l’esprit qu’en réformant la justice, il ouvrait la porte à une révolution radicale et préparait les voies d’un gouvernement si absolu, qu’il serait permis de dire un jour : Si veut le roi, si veut la loi. Ses visées avaient un moins vaste horizon.

Les tribunaux d’alors admettaient sept preuves différentes ; l’aveu du défendeur, les titres ou chartes, les témoins, l’exposé des faits par le demandeur quand la partie adverse ne niait pas, le flagrant délit ou évidence matérielle, les présomptions et le duel, les autres épreuves n’étaient plus usitées : saint Louis ne supprima que le duel et laissa subsister les autres preuves, rapporte Henri Martin dans son Histoire de France. Il est vrai que le combat en champ-clos était la preuve la plus usitée parmi les gentilshommes, et c’est pour cela que sa suppression rencontra d’immenses obstacles.

Le bon vouloir du roi se brisa, en partie, contre la force d’un préjugé qu’on ne pouvait détruire à l’aide d’une simple ordonnance, contre une habitude invétérée et qui paralysait toutes les tentatives de progrès vers les idées d’ordre et de justice. Encore bien qu’il fût craint et respecté, Louis IX n’était pas assez puissant pour atteindre le but qu’il se proposait ; son ordonnance ne fut que très imparfaitement exécutée, souleva un mécontentement très vif parmi ses vassaux, et ce fut probablement l’un d’eux qui composa ou fit composer le poème dont voici la première strophe, en français moderne :

« Gens de France, vous voilà bien ébahis ! je dis à tous ceux qui sont dans les fiefs ; de par Dieu, vous n’êtes plus Francs, ou vous êtes privés de vos franchises, car vous êtes jugés par enquêtes. Vous êtes tous cruellement trompés et trahis, puisque nulle défense ne peut plus vous venir en aide. Douce France ! Il ne faut plus t’appeler ainsi, mais il faut t’appeler un pays d’esclaves, une terre de lâches, un royaume de misérables exposés à maintes et maintes violences. » (Bibliothèque des chartes, par Leroux de Lincy)

L’habitude a toujours une plus grande part que la raison dans la conduite des hommes ; ces vieilles coutumes étaient trop fortement enracinées dans les mœurs, l’arbre de la féodalité, bien qu’il eût été déjà rudement ébranché par Louis VI le Gros et par Philippe Auguste, était encore plein de sève et de vigueur, mais si la tentative de Louis IX n’obtint pas un succès immédiat, elle mit du moins en relief son ardent amour pour l’humanité, et la droiture de ses vues politiques. On continua donc de se battre, même dans les domaines du roi, en dépit de l’ordonnance de 1260, et, il faut bien le reconnaître, le clergé donna l’exemple de la résistance. L’évêque de Paris, entre autres, tenait énergiquement aux duels parce qu’il en percevait les amendes. « Si vous prie, sire Evêque, lui dit saint Louis, que vous corrigiez ceste maulvaise coustume en vostre terre. » Le prélat répondit « qu’il se conseillerait de son chapitre, et quand il se fust conseillé à son chapitre, il n’en fist néant, pour la convoitise des amendes. »

Les abbés de Saint-Martin-des-Champs, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc., conservèrent leurs champ-clos, longtemps encore après la mort de saint Louis. L’abbé de Saint-Germain-des-Prés y mit une obstination toute particulière, et ce fut dans sa lice, à la tribune même ou se mettaient les juges, que le trop célèbre Charles le Mauvais harangua le peuple de Paris en 1357. Cette lice se trouvait sur une partie du Pré-aux-Clercs, qui fut plus tard le rendez-vous des duellistes.

Duel judiciaire. Enluminure du Maître aux mains volubiles extraite de Les Droits d'armes de noblesse, manuscrit de 1481 réalisé sous la direction de Gille, roi d'armes de Maximilien d'Autriche, comte de Flandres


Duel judiciaire. Enluminure du Maître aux mains volubiles extraite deLes Droits d’armes de noblesse, manuscrit de 1481 réalisé sous la direction de Gille,roi d’armes de Maximilien d’Autriche, comte de Flandres


Ce fut également dans cette lice, que les ducs de Lancastre et de Berwick vidèrent, en 1359, les contestations qui existaient entre eux. Ce duel attira un immense concours de curieux, et de ce nombre fut Jean de Meulant, évêque de Paris, qui, pour se trouver au début de la lutte et ne rien perdre de ses péripéties, pria l’abbé de lui permettre de coucher chez lui, offrant d’ailleurs de lui donner une déclaration expresse portant que cet acte de condescendance ne pourrait pas préjudicier dans l’avenir, aux privilèges de l’abbaye.

La lice de l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs existait encore au commencement du XVe siècle. Ce fut dans cette lice, située sur l’emplacement qu’occupa plus tard le vieux marché Saint-Martin, qu’eut lieu, le 22 décembre 1386, le duel resté célèbre opposant Jean de Carrouges à Jacques Le Gris, après plus d’un an de plaidoiries, tant à Alençon qu’au parlement de Paris.

Jean, seigneur de Carrouges, avait épousé en secondes noces Marie de Thibouville. Il était chevalier et chambellan du comte d’Alençon. Jacques Le Gris, simple écuyer et possesseur de plusieurs fiefs près d’Argentan, vivait aussi à la cour et dans l’intimité du comte, qui n’estimait pas moins son esprit et ses connaissances que sa bravoure et sa loyauté. Carrouges, naturellement jaloux, dur et brutal, avait toujours porté envie à Le Gris et cherché inutilement à le supplanter. Il partit pour l’Écosse avec l’amiral Devienne, et envoya sa femme chez sa belle-mère, à Capoménil, près de Lisieux, dans la commune de Ménilmauger.

Elle y était depuis quelque temps, lorsqu’un homme, qu’elle prit pour Le Gris, alla la visiter, et l’ayant trouvée seule, la viola, après avoir vainement essayé de la séduire par les caresses et par l’argent. Marie dissimula jusqu’au retour de son mari l’horrible affront qu’elle avait éprouvé. Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé. Carrouges assembla sa famille, porta plainte au comte d’Alençon, qui ne put concevoir que Le Gris, qui, le jour indiqué par Marie, s’était trouvé au château à quatre heures du matin, et l’avait encore servi à neuf heures, eût pu se rendre d’Alençon à Capoménil et de Capoménil à Alençon en cinq heures. En effet, la distance est de plus de 20 lieues.

L’alibi parut suffisamment établi aux yeux du comte d’Alençon et de toutes les personnes judicieuses. Il n’en fut pas de même au parlement de Paris, qui, par son arrêt du 15 septembre 1386, admit la plainte de Carrouges et déclara que « il échéait gage de bataille. » On prépara dans la place Sainte-Catherine, derrière le Temple, des lices pour le combat. Toute la cour, le roi Charles VI et une nombreuse affluence de spectateurs environnaient le champ clos. Pour que le combat pût décemment avoir lieu, on fut obligé d’armer chevalier Le Gris, qui n’était qu’écuyer. Il avait cinquante ans environ, et tel était aussi à peu près l’âge de Carrouges.

La dame de Carrouges fut présente au combat ; elle était dans un char de deuil, et couverte de vêtements noirs. On se battit d’abord à cheval avec un égal avantage. Les deux champions s’avancèrent ensuite à pied, et s’attaquèrent avec beaucoup de vivacité. Le Gris porta à Carrouges un coup violent qui lui blessa la cuisse. Le combat ne fut continué qu’avec plus d’acharnement. L’infortuné le Gris eut le malheur de faire une chute, et son adversaire en profita pour se précipiter sur lui. Ce fut en vain que Carrouges voulut lui faire avouer qu’il était coupable : il persista à protester hautement qu’il était innocent, et à le jurer de la manière la plus formelle. Cependant l’impitoyable Carrouges, usant de toute la rigueur de sa victoire et du droit qu’elle lui donnait, lui enfonça son épée dans le corps. Telle fut la fin de ce combat, qui ne permit à personne de douter que Le Gris ne fût coupable, puisqu’il avait été vaincu.

Enluminure représentant le duel opposant Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, extraite du Recueil des croniques d'Engleterre de Jean de Wavrin (vers 1470-1480)

Enluminure représentant le duel opposant Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, extraite du Recueil des croniques d’Engleterre de Jean de Wavrin (vers 1470-1480).
 

Sous l’enluminure, on peut lire la légende : Du champ qui fut fait devant le roi de Francede messire Jean de Carrouges appelant et de Jacques Le Gris défendant.


Le corps de le Gris fut livré au bourreau qui le pendit, suivant l’usage, et l’abandonna à la voirie. Carrouges fut comblé de faveurs, et devint chambellan du roi. Enfin le véritable auteur du viol de la dame de Carrouges fut découvert : c’était un écuyer qui sans doute avait quelques rapports de ressemblance avec le malheureux Le Gris. Carrouges était alors en Afrique, et on ne le revit pas. Sa femme (suivant la Chronique de Saint-Denis), pénétrée de désespoir, se fit religieuse. Elle mourut inconsolable de la méprise cruelle dont elle était l’auteur.

Philippe le Bel, au début du XIVe siècle, avait publié un grand code de duels. Si le demandeur voulait se battre par procureur, nommer un champion pour défendre sa cause, il devait dire : « Notre souverain seigneur, je proteste et retiens que par loyale essoine de mon corps (c’est-à-dire pour faiblesse et maladie), je puisse avoir un gentilhomme mon avoué, qui en ma présence, si je puis, ou en mon absence, à l’aide de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur Saint-Georges, fera son loyal devoir à mes coûts et dépens. »

Les deux parties adverses, ou bien leurs champions, comparaissaient au jour assigné dans une lice de quatre-vingts pas de long et de quarante de large, gardée par des sergents d’armes. Ils arrivaient à cheval, visière baissée, écu au cou, glaive au poing, épée et dagues ceintes. Il leur était enjoint de porter un crucifix, ou l’image de la Vierge, ou celle d’un Saint dans leurs bannières. Les hérauts d’armes faisaient ranger les spectateurs tous à pied autour des lices. Il était défendu d’être à cheval au spectacle, sous peine pour un noble de perdre sa monture, et pour un bourgeois de perdre une oreille.

Le maréchal du camp aidé, d’un prêtre, faisait jurer les combattants sur un crucifix, que leur droit était bon, et qu’ils n’avaient point d’armes enchantées : ils en prenaient à témoin monseigneur Saint-Georges, et renonçaient au paradis s’ils étaient menteurs. Ces blasphèmes étant prononcés, le maréchal criait : « Laissez-les aller » ; il jetait un gant, les combattants partaient, et les armes du vaincu appartenaient au maréchal.

Le dernier duel à être autorisé publiquement eut lieu le 10 juillet 1547 au château de Saint-Germain-en-Laye, opposant Guy Chabot de Jarnac à François de Vivonne, à la suite d’une demande de Jarnac au roi Henri II de pouvoir venger son honneur. En 1613, Louis XIII donna une déclaration qui défendait les duels dans tous les cas, avec protestation de n’en jamais accorder la grâce. Cette déclaration fut confirmée par Louis XIV.

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Le chirurgien et anatomiste Ambroise Paré

20 décembre 1590 : mort du chirurgien
et anatomiste Ambroise Paré
(D’après « Biographie universelle ancienne
et moderne » (Tome 32), paru en 1822)
Publié / Mis à jour le SAMEDI 19 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Rendu par hasard témoin de l’opération de la taille, le jeune Ambroise Paré, futur père de la chirurgie française, se sentit une vocation pour l’art médical et, quittant son précepteur, se rendit à Paris où il cultiva l’anatomie avec autant d’ardeur que de succès et devint prévôt de la corporation, quatre rois successifs s’attachant ses services
 

 

Ambroise Paré naquit à Laval, dans le Maine, vers 1510. Son père, après lui avoir fait apprendre ce que l’on enseignait alors dans les écoles, le mit en pension chez un chapelain nommé Orsoy, lequel, à raison de l’extrême modicité de la somme qu’on lui payait pour enseigner le latin à cet enfant, tâchait de se dédommager en le faisant travailler à son jardin, en lui donnant sa mule à soigner, et en l’employant à d’autres corvées semblables.

Le jeune Paré, en sortant de la maison du chapelain, fut placé chez un chirurgien de Laval, nommé Vialot, duquel il apprit à phlébotomiser. Le lithotomiste Laurent Colot, fort jeune alors, étant venu opérer de la taille un des confrères du chapelain, Paré assista avec empressement à l’opération ; et se sentant une vocation décidée pour la haute chirurgie, il prit la résolution de se rendre à Paris, pour suivre les leçons des maîtres qui y brillaient à celte époque, et qui expliquaient les ouvrages de Lanfranc, et de Guy de Chauliac. Jacques Goupil, professeur au collège de France, l’employait auprès de ses malades pour la petite chirurgie, et contribua à développer en lui le goût de l’étude et le talent de l’élocution ; car Paré parlait très bien.

Ambroise Paré, par William Holl (1807-1871)
 

Ambroise Paré, par William Holl (1807-1871)
Attaché, en qualité de chirurgien, au sieur René de Monte-Jean, colonel-général des gens de pied, Paré accompagna en 1536 ce seigneur en Italie et revint à Paris après la prise de Turin et la mort de son protecteur. Sa grande expérience et sa bonne renommée le firent élever au rang de chirurgien gradué, ou docteur en chirurgie au collège de Saint-Edme : il en devint le prévôt, et ne fit jamais partie de la communauté des barbiers.

En 1552, il fut nommé chirurgien ordinaire du roi Henri II, et servit en cette qualité François II, Charles IX et Henri III. Ce fut peu de temps après sa nomination que la faible garnison de Metz, attaquée par Charles-Quint en personne, à la tête d’une armée de cent vingt mille hommes, et consternée de voir que la mort était la suite de presque toutes les blessures, réclama des bontés du roi que Paré y fût envoyé. Les ordres furent aussitôt donnés ; et grâce à l’infidélité d’un capitaine italien, le chirurgien français fut introduit dans la place. Sa présence fut regardée comme un bienfait du ciel : généraux et soldats, pressés autour d’Ambroise, lui prodiguaient les témoignages de leur estime et de leur affection, et s’écriaient : « Nous ne craignons plus de mourir de nos blessures ; notre ami est parmi nous. »

L’auteur des Anecdotes françaises et la plupart des écrivains ont attribué à Paré la guérison du duc François de Guise, qui avait reçu, devant Boulogne, un coup de lance, dont le fer et une partie du fût qui avait traversé depuis un peu au-dessus du nez jusqu’entre la nuque et l’oreille, furent retirés avec le plus grand succès à l’aide d’une tenaille de maréchal.

Ambroise Paré, vivant a la cour, eut de bons amis et beaucoup d’ennemis. Des médecins qui le haïssaient, l’accusèrent d’avoir empoisonné François II en lui faisant des injections dans l’oreille droite, qui depuis longtemps coulait et était douloureuse. Cette horrible imputation parvint jusqu’à Catherine de Médicis, qui s’écria : « Non, non, Ambroise est trop homme de bien, et notre bon ami, pour avoir eu la pensée de ce projet odieux. »

Charles IX souffrait cruellement des accidents qui lui étaient survenus à la suite d’une saignée au bras, et déjà tout faisait craindre une issue funeste lorsque, par une thérapeutique aussi habile qu’énergique, Paré sut conjurer le danger, et sauva la vie du prince. II en fut bien récompensé ; car à l’époque du massacre de la Saint-Barthélemy, le roi, dit Brantôme, ne voulut sauver la vie à personne, sinon à maître Ambroise Paré, son premier chirurgien. « Il l’envoya quérir, et venir le soir dans sa chambre et garde-robe, lui commandant de n’en bouger, et disait qu’il n’était pas raisonnable qu’un qui pouvait servir à tout un petit monde, fût ainsi massacré. »

Ambroise sut, dans une autre occasion, profiter de son crédit près du prince, pour sauver la vie d’un de ses confrères. Jean Chapelain, premier médecin de Charles IX , avait été accusé de haute trahison par ses ennemis. Le roi, qui l’aimait, s’en plaignit à son cher Ambroise, qui lui dit : « Non Sire, non, les coupables sont les accusateurs qui cherchent à vous enlever un de vos meilleurs serviteurs » ; et Charles alla dîner chez son médecin, reçut la coupe de sa main et but d’un trait.

Henri III n’eut pas moins de bienveillance pour Paré. On sait que le savant Louis Duret, médecin ordinaire du roi, avait élevé Achille de Harlay, ce magistrat si intègre, si éclairé, si courageux. Un jour le roi s’écria, en le voyant : Durete, si filium haberem, tuae curae ejus educa io et institutio esset. Ambroise était présent. « M’avez-vous compris, lui demanda le roi ? — Oh qu’oui, Sire, répondit le chirurgien, c’est-à-dire que vous donneriez l’esprit du prince à manier à maître Louis, et le corps à maître Ambroise. » Le roi s’amusa fort de cette réponse.

Henri aimait à s’entretenir avec son premier chirurgien, de l’anatomie et de la chirurgie. Paré fit graver les instruments et fit imprimer, dans un cahier à part, les figures d’anatomie qu’on voit dans ses Œuvres, pour complaire au roi, qui n’ayant pas le temps de lire des ouvrages de ce genre, se contentait de voir les portraits et les figures. Paré parle des frais que les gravures lui avaient coûtés ; mais il ajoute : « Je ne me soucie pas de ces frais, pour complaire à mon bon maître. » Paré avait toujours eu le goût de l’histoire naturelle. Il se plaisait dans les cabinets de ce genre, et avait fait lui-même une collection de pièces rares et curieuses, dont il devait une grande partie à la munificence de Charles IX, qui lui envoyait la plupart des oiseaux étrangers qu’on lui apportait, pour les embaumer.

En 1575, Henri III eut une otalgie si aiguë, et accompagnée de symptômes si étranges, qu’on renouvela les soupçons d’empoisonnement. Mais ce fut vainement qu’on essaya de rendre Paré suspect : il ne fit aucun remède, ni injections, ni applications , qu’en présence des médecins que Catherine avait placés près de son fils. Les médecins de la cour, jaloux de la considération que l’on accordait à Paré, cherchaient toujours à l’éloigner de leurs consultations ; il dit un jour au docteur Auger Ferrier, médecin de Catherine de Médicis, lequel avait empêché qu’il n’assistât à une consultation à la cour et lui avait montré peu d’égards : « Ingrat ! tu as battu ton père. » Ferrier était fils d’un chirurgien de Toulouse.

Ce fut par ordre du roi et de la reine que Paré fut appelé lors de la maladie à laquelle Charles IX succomba. On le consulta en cachette dans plus d’une circonstance ; et l’on a trouvé dans ses papiers que, si l’on eût voulu le croire, le fils aîné de Jeanne d’Albret ne serait pas mort. Les seigneurs de la cour appelaient les tisanes que leur donnait Paré, de l’ambroisie : « Je vis d’ambroisie, disait un jour à Henri III, Saint-Megrin, son mignon, que Paré traitait d’un mal galant.

L’anecdote suivante prouve la haute considération dont Paré jouissait à la cour. Bussy d’Amboise, l’un des plus braves seigneurs du temps, descendait un matin avec Ambroise Paré. Un huissier du roi vint, de la part du roi, appeler Ambroise. Bussy entendit d’Amboise, et, croyant que c’était lui que le roi appelait, s’empressa d’entrer chez le souverain ; mais c’était le chirurgien que le roi demandait. Les courtisans ayant ri de cette méprise, Bussy leur dit : « Si je n’étais pas d’Amboise, je voudrais être Ambroise ; il n’est pas un homme dont je fasse plus de cas. » Cette justice était due au mérite d’Ambroise Paré comme chirurgien et à ses vertus privées. Il refusa les offres qui lui furent faites par un prince étranger pour l’attirer à son service ; et il se déguisa, afin de se soustraire à l’avidité des Espagnols, qui l’avaient fait prisonnier dans Hesdin, voulant ménager au roi et à l’État le prix d’une forte rançon , qu’on n’eût pas manqué d’exiger. Ambroise Paré mourut à Paris le 20 décembre 1590.

Dans son ouvrage intitulé Manière de traiter les plaies faites par arquebuses, flèches, etc., nous apprenons que c’est un heureux hasard qui mit Paré sur la voie d’une méthode plus rationnelle de traiter les plaies d’armes à feu, qu’il regardait encore d’après Jean de Vigo, comme vénéneuses, et qu’il cautérisait avec l’huile de sambuc bouillante. Voici comme il raconte le fait : « Enfin, mon huile me manqua, et fus contraint d’appliquer en son lieu un digestif fait avec jaune d’œuf, huile rosat et térébenthine. La nuit, je ne pus bien dormir à mon aise, craignant, par faute d’avoir bien cautérisé, trouver les blessés où j’avais failli à mettre de ladite huile, morts empoisonnés, qui me fit lever de grand matin, pour les visiter, où, outre mon espérance, trouvai ceux » auxquels j’avais mis le médicament digestif, sentir peu de douleur, et leurs plaies sans inflammation ni tumeurs, ayant assez bien reposé la nuit. Autres où l’on avait appliqué ladite huile bouillante, les trouvai fébricitants, avec grande douleur et tumeur aux environs de leurs plaies. Adonc je me délibérai de ne jamais plus brûler ainsi cruellement les pauvres blessés d’arquebusades. »

Il raconte aussi avec quelle assiduité il fit la cour au chirurgien de Turin, François Voste, qui lui racontait des choses « moult instructives » et duquel il obtint enfin, après deux ans de soins et à force de présents, le secret du baume avec lequel il traitait les plaies d’arquebuses.

La publication, en 1565, de ses Œuvres, grand ouvrage dans lequel Paré traitait de la médecine, lui valut la jalousie et l’animadversion des médecins ses contemporains ; ils lui suscitèrent les plus grands obstacles. Ambroise Paré, dit Louis Guyon dans le tome II de ses Diverses leçons, « chirurgien de trois rois consécutivement, docte et expert, qui a mis en lumière beaucoup de bonnes et belles œuvres, lesquelles furent pour quelque temps empêchées d’être imprimées et mises en lumière par le collège des doctes médecins de Paris, non pour aucune erreur qu’on y eût reconnue, touchant l’art duquel il traitait, mais parce qu’en son livre de la génération, en aucuns passages, par inadvertance, il en avait écrit un peu irrévéremment ; et après qu’il eut corrigé, il ne se trouva plus d’opposition. »

Paré, obligé de céder à l’orage, avoua « que ce qu’il y avait de meilleur dans ce traité était compilé des bons médecins. » Mais cet aveu ne regarde que son traité des Fièvres : « Pour ce qui est de la chirurgie, dit-il, ne veux me faire ce tort que de ravir à ma diligence ce qui lui est dû, pour l’attribuer aux autres, à qui je n’en suis redevable. Je dis donc que tout cet ouvrage est à moi, et n’en puis être fraudé comme attentant nouvelleté, puisque je l’ai bâti en mon propre fonds, et que l’édifice et les matériaux m’appartiennent. » Son ouvrage lui attira de nombreux ennemis, et fut le signal de mille persécutions. Gourmelin, Dalechamp et Riolan voulurent en effacer jusqu’aux traces ; et l’on vit les Delacorde, les Paulmier, les Duchesne, les Compagnon, les Filioli, athlètes sans nom et sans vigueur, se ranger tour à tour sous la bannière de ses injustes persécuteurs.

Schéma de la main artificielle imaginée par Ambroise Paré, paru dans Dix livres de la chirurgie avec le magasin des instruments nécessaires à icelle (1564)
Schéma, colorisé, de la main artificielle imaginée par Ambroise Paré, paru dans
Dix livres de la chirurgie avec le magasin des instruments nécessaires à icelle (1564)


On a prétendu que Grevin l’avait aidé dans la rédaction de son Traité de la peste, dans celui des fièvres, des monstres, etc. En réalité, Paré n’eut besoin du secours de personne pour écrire ; et les médecins de son temps ne firent peut-être que défigurer ses œuvres, en y liant quelques mauvais traités qui n’étaient pas de lui. On a aussi reproché à Paré d’avoir hérissé son ouvrage de noms d’auteurs grecs et latins ; mais en cela il n’a eu que le tort de sacrifier au mauvais goût de son temps, qui était de faire parade d’érudition. Quant an style, il est sien, et nul n’a mis un mot dans ses œuvres. De surcroît, personne de son temps n’écrivait mieux que lui : habituellement à la cour et avec les grands, il en avait contracté l’aisance et la pureté de langage. Il parlait fort bien l’italien, et Catherine de Médicis aimait à s’entretenir avec lui dans cette langue. On peut d’ailleurs comparer les ouvrages de ses contemporains ; et l’on jugera qu’il n’est point de médecin qui ait mieux écrit qu’Ambroise Paré.

De quelque point de chirurgie que l’on traite, il faut citer Paré, qui n’en a pas, il est vrai, toujours parlé avec une grande perfection, mais qui l’a aperçu et quelquefois approfondi. Avant que Monro, Simson, Bromfield, Theden, Bell, et surtout Desault, eussent reconnu l’existence des concrétions articulaires, et en eussent fait l’extraction, Paré avait fait, en 1558, la même découverte et la même opération. Il fut le restaurateur de la ligature immédiate des artères, et parla le premier de la fracture du col du fémur, comme d’une maladie distincte de celles qui arrivent au reste de la longueur de cet os. Il a signalé la squirrosité de la glande prostate, comme la cause des dysuries chroniques, qui sont si souvent la suite des gonorrhées invétérées. Il a très bien décrit les maladies des yeux, et perfectionné plusieurs procédés opératoires. Il a aussi perfectionné l’opération du trépan, et inventé plusieurs instruments utiles. Il a le premier constaté qu’une dent peut bien reprendre, lorsque, après l’avoir arrachée, on la replace de suite.

Du temps de Paré, il y avait partout des renoueurs, qui étaient presque exclusivement en possession de réduire les luxations, et de traiter les fractures. Ambroise criait souvent contre eux, et se fâchait contre les seigneurs de la cour qui les protégeaient et qui entretenaient l’absurde préjugé qu’un chirurgien ne devait pas se mêler de cette partie si essentielle de la chirurgie.

Il publia son Traité de la peste en 1568. Cette maladie avait, quatre ans plus tôt, rendu Paris presque désert. La cour était allée à Lyon. Ambroise montra le plus grand zèle dans les soins qu’il donnait aux malades. Ce fut sur l’invitation de Charles IX qu’il composa ce Traité, dédié au docteur Castelan, premier médecin de la reine, et médecin ordinaire du roi. Voici comment Paré se justifie de l’avoir écrit : « J’ai, dit-il à Caslelan qu’il appelle son bon ami, volontiers entrepris cette œuvre, combien que je sçusse avant qu’y mettre la main, que plusieurs doctes personnages avaient traité cet argument si doctement, qu’il ne fallait pas que je songeasse à y ajouter quelque chose, et encore moins reprendre ou ajouter. Mais quoi ? Sa Majesté a voulu entendre de ma bouche ce que Dieu m’en a départi, et, par ce moyen, le faire entendre à un chacun ; je ne puis autre chose que lui obéir. » Cet aveu prouve que ce n’était pas pour empiéter sur les droits des médecins, que Paré avait écrit ce Traité, dont on a dit, là encore, qu’il n’était point l’auteur.

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18 décembre 1799 : mort du mathématicien Jean-Étienne Montucla

18 décembre 1799 : mort du
mathématicien Jean-Étienne Montucla
(D’après « La Nature », paru en 1926)
Publié / Mis à jour le JEUDI 17 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION

Forçant le respect du milieu scientifique avec la publication, en 1758, du premier volume de son Histoire des mathématiques, Jean-Étienne Montucla suit parallèlement une autre carrière en occupant des fonctions publiques de l’ordre le plus élevé, la Révolution ruinant celui qui avait été successivement membre de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin, Censeur de la Librairie, premier Commis des Bâtiments, Arts et Manufactures, et membre de l’Institut


Jean-Étienne Montucla naquit à Lyon le 5 septembre 1725. Son père le destinait au commerce, qu’il exerçait lui-même, mais il ne lui en fit pas moins donner une brillante éducation et le confia au collège des Jésuites de Lyon, un des meilleurs de tout le royaume. Le jeune Montucla y apprit parfaitement les langues anciennes, et il semble que ce soit plus tard qu’il ait appris, par ses propres efforts, les langues modernes. Il savait parfaitement l’italien et l’anglais, et, ce qui était beaucoup plus rare, le hollandais et l’allemand ».

Quelques lignes de l’Histoire de l’ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, d’Alfred Maury, nous renseignent sur cette méconnaissance : « Jusqu’en 1780, on compta à Paris à peine 20 ou 30 Français en état de traduire une page d’allemand. Turgot fut de ce petit nombre. J’ai ouï dire à ce sujet au comte de Lasteyrie que, peu d’années avant la Révolution, cet idiome demeurait encore si inconnu, qu’ayant reçu une lettre écrite en allemand, il fut huit jours sans pouvoir découvrir personne en état de la lui traduire, malgré ses nombreuses relations. »

Jean-Étienne Montucla. Portrait publié dans son Histoire des Mathématiques (Tome 4)


Jean-Étienne Montucla. Portrait publié dans son Histoire des Mathématiques (Tome 4)
L’éducation de Jean-Étienne Montucla ne fut pas exclusivement littéraire. Les Jésuites donnaient une grande attention à l’enseignement des sciences, en particulier à celui des mathématiques. On sait — en ce qui les concerne personnellement — qu’un certain nombre de leurs missionnaires se distinguèrent comme astronomes et géographes ; qu’il nous suffise de nommer Verbiest, de Fontaney, Pézenas, Gaubil.

Le professeur de mathématiques du collège de Lyon était le père Laurent Béraud (1702-1777). C’était un homme ayant des connaissances fort étendues, puisque, non content d’occuper sa chaire de professeur, il était conservateur du médaillier de la ville de Lyon, et faisait des observations astronomiques dans un petit observatoire qui se trouvait dans le bâtiment même du collège. C’est là que Jérôme de Lalande reçut ses premières leçons d’astronomie pratique.

Si l’on avait du reste quelque doute sur le mérite de Laurent Béraud — ses observations astronomiques furent, pour la plupart, publiées dans le Journal de Trévoux, et l’Académie de Bordeaux couronna plusieurs mémoires sur des questions de physique qu’il lui soumit —, il suffirait de penser que ce n’est probablement à leurs seules qualités natives que Montucla, Bossut, Lalande, Fleurieu, ont dû leurs succès dans la carrière des sciences. Lalande, en tout cas, n’a jamais manqué une occasion de proclamer ce qu’il devait à son maître.

En sortant du collège, Montucla se rendit à Toulouse pour faire son droit — la Faculté de droit de Lyon n’avait pas encore été créée. De Toulouse, il se rendit à Paris, ce qui était tout naturel ; car, à cette époque, il n’y avait pas de comparaison possible entre les ressources intellectuelles qu’on pouvait trouver dans la capitale, et celles qu’offraient les plus grandes villes de province.

À Paris, Jean-Étienne Montucla fréquenta assidûment la maison hospitalière de Jombert, voisine du fameux café Procope. Jombert était alors le grand éditeur des livres de mathématiques, auxquels il joignait les livres relatifs à l’Art militaire, à l’Architecture et aux Beaux-Arts. Ce fut pour le jeune Lyonnais l’occasion de faire de nombreuses connaissances dans le monde des savants et des artistes.

Entre autres productions que Montucla confia aux presses de Jombert, il faut citer l’édition revue, corrigée et augmentée des Récréations mathématiques et physiques d’Ozanam, encore un Lyonnais, ou à peu près, car Ozanam (1640-1717), était né à Bouligneux, en Bresse.

Mais venons à son grand ouvrage. Il y avait préludé dès 1754 en publiant son Histoire des Recherches sur la Quadrature du Cercle, ce fameux problème qui a occupé inutilement tant de chercheurs, et dont les Académies, avec raison du reste, ne veulent plus entendre parler. En 1758, parut la première édition de l’Histoire des Mathématiques. Nous ne pouvons analyser ici cet ouvrage qui retrace l’histoire de la science, depuis l’origine jusqu’au temps de Newton et de Leibniz. Mais voici l’appréciation qu’en donne le mathématicien Auguste-Savinien Leblond (1760-1811) :

« L’Histoire des Mathématiques parut en 1758. Elle assura à son auteur une place distinguée dans le monde savant, et si la modestie avec laquelle il s’annonça lui-même ne permet pas d’exiger partout de lui un style également riche et recherché, on ne peut que vanter l’extrême clarté et la précision vraiment admirable avec laquelle il a su traiter les matières qui en paraissaient le moins susceptibles. C’est là, sans doute, ce qu’il fallait dans un ouvrage destiné avant tout à donner des choses et non des expressions, à rassembler des idées et non à les peindre.

« Ce genre de mérite est principalement recommandable dans les livres de sciences : les hommes de tous les pays sont appelés à les lire ; ils doivent donc être dépouillés de tout l’appareil de langage, pour ne briller que de la force logique et de l’éloquence des choses, les deux premiers éléments de la langue universelle. »

L’étranger n’avait pas attendu la publication de cet ouvrage pour reconnaître le mérite de son auteur ; le 5 juillet 1755, l’Académie royale de Berlin nomma Montucla son associé. En France, il n’arriva pas aussi vite au fauteuil académique. Il ne fit point partie de l’ancienne Académie des sciences, et c’est quand l’Institut fut créé qu’il fut associé à cette compagnie.

C’est sans doute pendant la première partie de sa vie que Montucla s’occupa d’études scientifiques, tout à fait différentes de celles qui absorbèrent la plus grande partie de sa carrière.

Parmi les collaborateurs de l’Encyclopédie se trouvait un utilitaire distingué, le comte d’Hérouville de Claye, auteur de beaux travaux topographiques. D’Hérouville, qui devait devenir lieutenant général, c’est-à-dire général de division, et inspecteur général de l’infanterie, conçut le projet d’une histoire de la guerre à toutes les époques. C’était un projet très vaste (il ne semble pas du reste qu’il ait été mené à bonne fin) pour lequel il lui fallait des collaborateurs actifs et instruits. Diderot nous apprend que Montucla fut un de ceux qu’il s’adjoignit.

Montucla était intimement lié avec les encyclopédistes et, en particulier, avec d’Alembert. Quand ce dernier eut des difficultés avec l’Académie de Lyon, on voit Montucla, fidèle à son ami, se retirer de cette société. Cependant, l’auteur de l’Histoire des Mathématiques n’écrivit point à l’Encyclopédie.

Mais, tout en se livrant avec ardeur aux études scientifiques, il suivait parallèlement une autre carrière. Il était chargé de fonctions publiques, de l’ordre le plus élevé. En 1761, il fut emmené à Grenoble par l’intendant de la généralité qui avait cette ville pour chef-lieu, et fut le secrétaire de ce magistrat. En 1763, il se maria, et la jeune fille qu’il épousa s’appelait Mlle Romand. Son bonheur conjugal fut bientôt interrompu, pour un temps assez court, d’ailleurs, par un événement qui laissa de tristes souvenirs dans nos annales coloniales.

En 1765, nous avions fait une perte irréparable, celle du Canada. Choiseul s’imagina, bien à tort, qu’un moyen de la réparer était de coloniser les régions équinoxiales de l’Amérique appartenant à la France. Citons à ce propos quelques lignes de l’Histoire de France d’Henri Martin : « L’entreprise, si chanceuse dans tous les cas, fut conduite avec une imprudence déplorable. On ne prit pas la peine d’étudier ces belles et dangereuses contrées où la puissante fécondité de la nature recèle tant de pièges pour l’homme. On attira, par de brillantes promesses, des cultivateurs de diverses provinces, et surtout des Allemands et des Alsaciens, plus disposés, selon les tendances des races teutoniques à l’émigration, que les paysans de langue française ; on les embarqua pèle-mêle avec bon nombre d’enfants perdus des grandes villes, propres, tout au plus, à des industries de luxe impossibles dans une colonie naissante, on les jeta sur les rives du Kourou et les îlots du Salut, dans la saison des pluies diluviales du tropique, sans avoir fait les préparatifs nécessaires pour les recevoir.

« Au lieu des maisons en bois qui leur étaient promises, on les entassa dans de mauvais hangars ; les vivres qui leur arrivèrent étaient avariés ; la mortalité se mit entre ces malheureux, et leurs tristes campements ne furent bientôt plus que des cimetières. Sur environ 12 000, peut-être 2 000 au plus échappèrent, ils communiquèrent le fléau qui les dévorait aux anciens colons de Cayenne, qui furent décimés, et presque détruits à leur tour (1763-1764). Vers le même temps, une pareille tentative, sur une moindre échelle, coûta la vie à quelques centaines de pauvres gens qu’on voulut établir, sans précautions, à Sainte-Lucie. »

Quand on connut, à Paris, ce désastre, il fallut bien aviser à y remédier et tâcher de sauver les colons survivants. En conséquence, Choiseul envoya à Cayenne Étienne-Francois Turgot, chevalier de Malte et frère du futur ministre de Louis XVI, pour soulager les malheureux colons dans la mesure du possible. Turgot demanda que Montucla lui fût adjoint en qualité de secrétaire, et, à ce titre, on joignit celui d’astronome du roi.

On pensait, sans doute avec raison, que les leçons d’astronomie pratique que le père Béraud avait pu lui donner l’auraient préparé suffisamment pour qu’il pût déterminer la longitude et la latitude d’un lieu donné, et lever la carte du pays. Mais les malheurs de l’expédition ne laissèrent pas à l’astronome le temps de joindre ses propres travaux à ceux qu’il avait si bien décrits.

Premier tome de l'Histoire des mathématiques de Jean-Étienne Montucla, paru en 1758
 

Premier tome de l’Histoire des mathématiques de Jean-Étienne Montucla, paru en 1758
On sait la suite : Turgot commença par faire arrêter l’intendant Thibault de Chanvalon qui, par ses prévarications, avait, pour une grande part, causé le désastre qu’il s’agissait de réparer. Mais quand, après quatre mois de séjour et trois de maladie, il revint en France rendre compte de ce qu’il avait vu ainsi que de ses actes personnels, il arriva bien à faire punir l’intendant, mais les bureaux du Ministère, furieux de n’avoir pu étouffer l’affaire, se vengèrent sur lui. Étienne Turgot fut exilé par lettre de cachet. À partir de ce jour, il se consacra exclusivement aux études de botanique, qui l’avaient toujours intéressé depuis sa jeunesse et, digne frère du grand Turgot, refusa la pension de 12 000 livres qu’on lui offrait en récompense de ses services passés.

Cet événement, secondaire en apparence, eut des conséquences sérieuses ; car, le contrôle général étant devenu vacant en 1769, il fut question d’y appeler l’intendant de Limoges, mais Choiseul s’y opposa et le dépit lui fit déclarer que le grand économiste n’avait pas une « tête ministérielle ». Maynon d’Invau fut donc remplacé par l’abbé Terray, celui de tous les ministres des Finances de l’ancienne monarchie qui a laissé les plus mauvais souvenirs.

Quant à Montucla, il ne put que seconder Turgot dans ses efforts pour réparer des malheurs dont il n’était pas cause. Toutefois, il recueillit des échantillons de certains végétaux précieux qu’il remit aux botanistes après son retour en France. Il ne semble pas que la relation qu’il avait écrite de son voyage ait été publiée.

En somme, son absence dura quinze mois. Peu après son retour, l’amitié du célèbre graveur Cochin, qu’il avait jadis connu chez Jombert, lui valut la place de premier Commis des Bâtiments du Roi. Cette administration était une sorte de ministère des Beaux-Arts, et sa direction était un des postes les plus enviés, car elle donnait l’occasion d’avoir de fréquents rapports personnels avec le souverain, les rois de France ayant généralement été, comme on sait, de grands bâtisseurs.

Quand Montucla entra en charge, le directeur des Bâtiments était de Marigny, frère de Madame de Pompadour, propriétaire du magnifique hôtel qui devint le palais de l’Élysée. Montucla vécut en bons termes avec son premier directeur. Plus tard, l’abbé Terray remplaça Marigny, et les fonctions du premier Commis perdirent beaucoup de leur importance, sans qu’il s’en plaignît. Peu après la mort de Louis XV, la direction des Bâtiments fut confiée à d’Angivilliers, homme sensé et honnête, qui donna toute sa confiance à son premier Commis, dont il appréciait les lumières.

Ainsi, quand Cassini IV voulut réunir les documents qui lui permettraient de reconstituer l’histoire de l’Observatoire de Paris, c’est Montucla que d’Angivilliers chargea de les rechercher. Ses recherches, par malheur, demeurèrent infructueuses. Dans les Mémoires pour servir à l’Histoire des Sciences, que Cassini IV publia en 1810, on voit que Montucla fut son plus précieux auxiliaire quand il s’agit de sauver le superbe édifice de Perrault, car l’Observatoire tombait littéralement en ruines. Lorsque, en 1787, Louis XVI commanda la belle statue de Cassini Ier, nul doute qu’il n’ait été inspiré, directement ou non ; par le premier Commis des Bâtiments.

Montucla resta en place pendant vingt-cinq ans, et ses travaux scientifiques s’en ressentirent, car il était trop consciencieux pour leur sacrifier les devoirs de ses fonctions. Le seul ouvrage qu’il ait publié, à cette époque de sa vie, est sa traduction de la relation du voyage d’exploration qu’avait fait, à travers l’Amérique septentrionale, encore bien peu connue, l’officier anglais Carver. Dans la préface de cet ouvrage, nous apprenons que l’auteur avait entendu, de la bouche de Turgot lui-même, cette prédiction, qui se réalisa avant que vingt années se fussent écoulées, que la conquête du Canada par les Anglais aurait pour conséquence nécessaire la perte de leurs colonies américaines.

Mais la Révolution vint ; elle eut entre autres résultats fâcheux, celui de faire perdre sa place à Montucla. En vrai philosophe, il reprit ses travaux intellectuels et prépara une seconde édition de son grand ouvrage. Chose singulière, il ne semble pas que les travaux administratifs ou scientifiques de Montucla aient pu le préparer à devenir un chef d’atelier ; n’oublions pas d’ailleurs que, en 1792, il était âgé de soixante-sept ans. Et, pourtant, Savinien Leblond nous apprend que « ses concitoyens vinrent le chercher dans son cabinet pour les diriger dans la foudroyante fabrication dont la France offrit pendant six mois un immense atelier ». Il est regrettable que Leblond ne nous donne pas plus de détails sur ce point, et Biot, dans son Essai sur l’Histoire générale des Sciences pendant la Révolution française, ne nomme pas Montucla parmi les savants qui, avec Monge. Berthollet, Guyton de Morveau, Fourcroy, Chaptal, organisèrent les ateliers où la défense nationale alla chercher des ressources.

Dès la création de l’Institut, Montucla fut appelé à en faire partie. Il n’avait point appartenu à l’ancienne Académie des sciences, pour des raisons que nous ignorons, mais son biographe nous apprend qu’il avait eu « les secondes voix à la dernière nomination de l’Académie, pour la place de correspondant qui fut donnée à Dietrich ». Pour le dire en passant, il s’agit du célèbre baron de Dietrich, né à Strasbourg en 1748, décapité le 28 décembre 1793, et dans le salon duquel Rouget de Lisle chanta pour la première fois la Marseillaise. Dietrich était surtout un minéralogiste et un chimiste, Montucla un mathématicien ; mais, alors, on était moins scrupuleux sur les étiquettes qu’on ne l’est à présent — Montucla fit partie de l’Institut en qualité d’associé, et, parce qu’il résidait à Versailles, il ne pouvait en être autrement.

Il ne semble pas que la vie de Montucla, passée dans une sphère élevée peu accessible au grand public, remplie en outre par des travaux scientifiques et historiques hors de la portée du plus grand nombre, ait pu le rendre populaire. Il l’était cependant et, apparemment, ne s’en doutait pas.

« On sait, nous dit Leblond, que dans l’an II toutes les administrations avaient été chargées de dresser des listes complètes de ce qui restait de gens ayant cultivé les sciences ou propres aux emplois. Tous venaient se faire inscrire, et Montucla semblait craindre d’être aperçu. La voix d’un ouvrier se fit entendre, et ce nom cher aux Sciences fut placé par toute la section en tète d’une foule insignifiante, trop inepte pour soupçonner même le contraste qui en résultait. »

Quoi qu’il en soit, la Révolution avait eu pour Montucla cette conséquence qu’il était complètement ruiné, les fonctions qu’il exerçait ayant été supprimées. On voulut le nommer professeur de mathématiques dans une École centrale de Paris, mais le mauvais état de sa santé ne lui permit pas d’accepter.

La seule ressource dont il disposait dans les deux dernières années de sa vie était un bureau de la loterie nationale. À la mort de l’illustre physicien de Saussure, la pension dont celui-ci jouissait fut accordée à Montucla, qui ne put en profiter. Il mourut le 18 décembre 1799, d’une rétention d’urine, résultat d’une vie trop sédentaire.

Outre sa veuve, il laissait une fille mariée depuis 1783, et un fils employé dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. Nous ignorons si les enfants de Montucla ont eu des descendants. En tout cas, il serait intéressant de savoir quel a été le sort de ses papiers où devait se trouver une correspondance précieuse échangée avec tous les savants de l’Europe.

Les dernières années de Montucla furent bien tristes, il n’y a pas à en douter ; elles l’auraient été davantage, si le travail n’eût été là pour le consoler. La première édition de son Histoire des Mathématiques s’arrêtait à la fin du XVIIe siècle, à l’époque de Newton et de Leibniz. Jérôme de Lalande était un de ceux qui insistaient le plus auprès de l’auteur pour qu’il complétât son ouvrage. Il se vante quelque part de l’y avoir forcé, et nous devons lui en être reconnaissants.

Quand Jean-Étienne Montucla mourut, les deux premiers tomes de la nouvelle édition étaient imprimés. Ils comprenaient l’Histoire des Mathématiques jusqu’à l’année 1700, et étaient beaucoup plus étendus que les volumes primitifs. Il y avait aussi les 300 premières pages du volume suivant qui étaient imprimées, mais le reste de la copie n’était point achevé. Avec son dévouement habituel à la science, Lalande résolut de ne pas laisser incomplète l’œuvre de son ami. S’aidant des notes laissées par celui-ci, il parvint à publier les deux derniers volumes en 1802. Le quatrième est presque entièrement consacré à l’histoire de l’astronomie et de la navigation.

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Cela c'est passé un 17 décembre...

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17 décembre 1599 : divorce
du roi Henri IV
Publié / Mis à jour le DIMANCHE 16 DÉCEMBRE 2012, par LA RÉDACTIOn

Marguerite de France, fille de Henri II, avait épousé en 1672, le prince de Béarn, si cher depuis à la France, sous le nom de Henri IV. Ce prince était encore de la religion protestante, et Charles IX dit en signant le mariage de sa sœur : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, je la donne à tous les huguenots du royaume. »

Marguerite de France (Marguerite de Valois)
Marguerite de France (Marguerite de Valois)
C’est sans doute ce propos, et peut-être aussi quelques indiscrétions de la princesse, qui ont donné lieu à quelques historiens de la peindre sous des couleurs peu favorables : d’autres ont cherché à la justifier.

« J’estime comme un autre, dit Saint-Foix, la vertu dans une femme ; mais parce qu’elle aura eu des amants, quelques faiblesses, il ne me semble pas » qu’on doive la déchirer impitoyablement, comme on a fait cette pauvre princesse, qui d’ailleurs était pleine de bonnes intentions pour la gloire et la tranquillité de l’Etat, et qui joignait au meilleur cœur, à l’âme la plus noble, la plus compatissante et la plus généreuse, beaucoup d’esprit et de beauté. »

« Vraie héritière des Valois, dit François Eudes de Mézeray, elle ne fit jamais don à personne, sans excuse de donner si peu. Elle était le refuge des gens de lettres, en avait toujours quelques-uns à sa table, et apprit tant en leur conversation, qu’elle parlait et écrivait mieux qu’aucune femme de son temps. »

Henri IV, dont elle n’avait point eu d’enfants, se voyant paisible possesseur de la couronne, lui fit proposer pour le bien de l’Etat, de casser leur mariage : elle y consentit de la façon la plus noble, la plus modeste et la plus désintéressée ; et le mariage fut cassé à Paris, par des commissaires du pape, le 17 décembre 1599. Loin d’exiger plusieurs conditions auxquelles ce prince aurait été obligé de souscrire, elle demanda uniquement qu’on payât ses dettes, et qu’on lui assurât une pension convenable. « L’abaissement de sa condition, dit Mézeray, était si relevé par la bonté et les autres vertus royales qui étaient en elle, qu’elle n’en fut point à mépris. »

17 décembre 1742 : mort du poète
François-Joseph de Beaupoil,
marquis de Saint-Aulaire
Publié / Mis à jour le DIMANCHE 16 DÉCEMBRE 2012, par LA RÉDACTION

François de Beaupoil, marquis de Saint-Aulaire, né dans le Limousin le 6 septembre 1643, porta les armes pendant sa jeunesse, et les quitta dans un âge plus avancé, pour être tout entier à la société et à la littérature.

Chyâteau de Saint-Aulaire (Corrèze, Limousin) au début du XXe siècle
Château de Saint-Aulaire (Corrèze, Limousin) au début du
XXe siècle. Démantelé en 1795, il avait été
reconstruit au XIXe siècle

La duchesse du Maine l’appela à sa cour, dont il fit les délices pendant quarante ans par les charmes de son esprit et de sa conversation. Ce fut pour cette princesse qu’il fit, en jouant au secret, l’impromptu si connu :

La divinité qui s’amuse
A me demander mon secret,
Si j’étais Apollon, ne serait pas ma muse,
Elle serait Thétis... et le jour finirait.

Anacréon moins vieux, fit de moins jolies choses, dit Voltaire. C’est une chose bien singulière que les vers les plus délicats qu’on ait de lui, aient été faits dans le temps qu’il était plus que nonagénaire. Ce poète fut reçu à l’Académie Française en 1706. Boileau lui refusa son suffrage pour la place d’académicien, d’une manière assez dure. Il fondait son refus sur la pièce même qui le fit admettre : « O muse légère et facile, etc. »

Il répondit à ceux qui lui représentaient qu’il fallait avoir des égards pour un homme de cette condition : « Je ne lui dispute pas ses lettres de noblesse, mais je lui dispute ses lettres du Parnasse. » Un des académiciens ayant répliqué que M. de Saint-Aulaire avait aussi ses titres du Parnasse, puisqu’il avait fait de fort jolis vers : « Eh bien, Monsieur, lui dit Boileau, puisque vous estimez ses vers, faites-moi l’honneur, de mépriser les miens. »

17 décembre 1813 : mort de l’agronome
Antoine Parmentier, promoteur
de la pomme de terre
(D’après « Biographie universelle ancienne
et moderne » (Tome 33), paru en 1823)
Publié / Mis à jour le MERCREDI 16 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION

Précurseur de la chimie alimentaire et de l'agrobiologie,

Parmentier, dont les contemporains louèrent la bonté, le dévouement, l’activité prodigieuse et un intarissable enthousiasme, marqua l’histoire par son plaidoyer pour l'usage de la pomme de terre dans l'alimentation humaine, ses travaux sur la qualité du pain, qui le menèrent à créer une école de boulangerie, et son rôle dans l’organisation pharmaceutique du service de santé sous l’Empire

Agronome et philanthrope infatigable, Antoine-Augustin Parmentier naquit le 12 août 1737 à Montdidier (Somme). Privé de son père dès son bas âge, il demeura confié à une mère qui unissait l’élévation du caractère à la culture de l’esprit. Pour suppléer à l’éducation publique, que sa fortune trop modique ne lui permettait pas de procurer à son fils, elle lui transmit des principes de morale, qui ne devaient point s’effacer, avec quelques notions de latin, qu’un honnête ecclésiastique se chargea de compléter.

En 1755, Parmentier, animé du désir de se rendre promptement utile à sa famille, entra chez un apothicaire de Montdidier et passa l’année suivante dans la maison d’un de ses parents, qui exerçait à Paris la même profession. En 1757, il fut pourvu d’une commission de pharmacien dans les hôpitaux de l’armée d’Hanovre. Bayen, chef de cette branche de service, remarqua son activité, son intelligence, son dévouement passionné pour ses devoirs : il devint son ami, et appela sur lui l’intérêt de Chamousset, intendant-général des hôpitaux. Parmentier parvint au rang de pharmacien en second, sous les auspices de ces deux hommes généreux. Dans une épidémie qui ravagea l’armée, et dans tout le cours de la guerre, il donna des preuves multipliées d’une courageuse humanité. Il tomba cinq fois entre les mains de l’ennemi ; et ces chances de la vie des camps tournèrent encore au profit de son instruction.

Parmentier assis dans son cabinet, en habit d'académicien, tenant un bouquet de toutes les plantes qu'il a étudiées. Peinture de François Dumont (1812)
Parmentier assis dans son cabinet, en habit d’académicien, tenant un bouquet
de toutes les plantes qu’il a étudiées. Peinture de François Dumont (1812)

La chimie était particulièrement cultivée en Allemagne ; Parmentier s’y appliqua sous les yeux de Meyer, pharmacien célèbre de Francfort-sur-le-Mein. Il eût pu devenir sou gendre et son successeur, mais il aurait fallu renoncer à son pays, et cette même condition lui fit refuser plus tard la recommandation de d’Alembert, qui voulait le désigner au roi de Prusse pour remplacer Margraff. En 1763, Antoine Parmentier, de retour à Paris, suivit les cours de Nollet, de Rouelle et de Jussieu. En 1766, il emporta au concours la place d’apothicaire-adjoint de l’hôtel des Invalides. Six ans après, les administrateurs, satisfaits de ses services, obtinrent pour lui le brevet d’apothicaire en chef.

L’académie de Besançon ayant proposé, en 1771, pour sujet de son prix, l’indication des substances alimentaires qui pourraient atténuer les calamités d’une disette, il établit, dans un Mémoire qui fut couronné, qu’il était facile d’extraire, de l’amidon d’un grand nombre de plantes, un principe nutritif plus ou moins abondant. Mais l’utilité bornée de ces végétaux négligés l’occupa peu de temps ; et il porta toute son attention sur la propagation des pommes de terre. Cette production si économique, transplantée du Pérou en Europe dès le XVe siècle, cultivée en grand dans l’Italie dès le XVIe et introduite en France par les Anglais pendant nos longues guerres de Flandre, avait été multipliée avec succès dans nos provinces méridionales ; et Turgot en avait étendu la culture dans le Limousin et l’Anjou.

Mais une prévention aveugle arrêtait ailleurs les effets heureux de cet exemple. De vieux praticiens répandirent, non plus que la pomme de terre était susceptible d’engendrer la lèpre, comme on l’avait dit au XVIe siècle, mais bien qu’elle pouvait devenir une cause de fièvres nombreuses. Le contrôleur-général des finances crut de son devoir d’opposer à cette erreur une réfutation émanée de la faculté de médecine. Parmentier entreprit à son tour d’éclairer, par les leçons de l’expérience, des adversaires qui ne l’avaient point consultée. En 1778, il publia un Examen chimique de la pomme de terre ; et, reproduisant ses observations dans plusieurs autres écrits, il démontra que l’homme pouvait trouver un aliment délicat dans la fécule de cette racine, que l’ignorance abandonnait exclusivement aux animaux. II établit, avec la même évidence, que l’accusation d’appauvrir le terrain, dirigée contre cette solanée, n’avait pas le moindre fondement ; qu’au contraire, elle triomphait des terrains les plus ingrats et promettait des résultats abondants et assurés propres à déjouer les spéculations des accapareurs.

Ces moyens ne lui semblèrent point assez directs pour vaincre la tiédeur que rencontrait son opinion. Il obtint du gouvernement, pour une expérience en grand, qui ne pouvait manquer de frapper toute la capitale, cinquante-quatre arpents de la plaine des Sablons, jusque-là condamnés à une stérilité absolue. Il ensemença ce sol aride ; sa confiance fut traitée de folie. Enfin les fleurs commencèrent à paraître et déconcertèrent les incrédules : Parmentier en composa un bouquet, et alla solennellement en faire hommage au roi, qui avait favorisé son entreprise. Louis XVI accepta les fleurs nouvelles avec empressement, et en para sa boutonnière. L’éclatant suffrage du monarque conquit à la pomme de terre les suffrages des courtisans ; et les habitants des provinces, imitateurs des gens de cour, firent demander à Parmentier des semences pour leurs domaines.

Cet essai, qui fut répété dans la plaine de Grenelle, fournit au gouvernement les moyens de répandre dans toutes les provinces les précieuses semences qu’il voulait multiplier. Parmentier, avant d’étonner les Parisiens par le spectacle d’une végétation inattendue, leur avait révélé les avantages que sa plante chérie promettait à l’économie domestique. Il avait essayé aux Invalides, sous les yeux de Franklin, un procédé pour obtenir un pain savoureux de la pulpe et de l’amidon de la pomme déterre, combinés à égale portion, sans aucun mélange de farine. Le premier il parvint à ce résultat, et il communiqua gratuitement aux pâtissiers de la capitale le secret de fabriquer le gâteau de Savoie. Un dîner dont tous les apprêts, jusqu’aux liqueurs, consistaient dans la pomme de terre déguisée sous vingt formes différentes, réunit de nombreux convives : leur appétit ne fut point en défaut, et les louanges qu’ils donnèrent à l’amphitryon tournèrent à l’avantage de la merveilleuse racine.

Grâce aux efforts et à la persévérance d’Antoine Parmentier, la pomme de terre prit enfin le rang qui lui appartenait parmi nos richesses agricoles. François de Neufchâteau proposa de substituer au nom impropre de cette solanée, celui de Parmentière. En 1784, un programme de l’Académie de Bordeaux engagea Parmentier à entreprendre un travail complet sur le maïs ou blé de Turquie. Dans un Mémoire auquel ne pouvait manquer le prix, il traita de la culture de cette céréale, de l’emploi des tiges en fourrages, des semences, de la manière de les conserver intactes dans des sacs isolés, et de faire du bon pain avec leur farine, enfin de diverses applications utiles confirmées par l’expérience. II épuisa, dans un autre ouvrage, toutes les notions qui concernent la châtaigne.

L’année 1785 ayant été désastreuse par la mortalité des bestiaux qu’occasionna la disette des fourrages et par la moucheture des blés, le gouvernement s’occupa du soin de réparer ces calamités, et fit rédiger des instructions sommaires où étaient indiquées les diverses ressources que comportent les localités. Un grand nombre de ces instructions sortirent de la plume de Parmentier ; et il fut encore chargé de l’approvisionnement des bâtiments de l’expédition de La Pérouse.

Mais il rendit des services d’une toute autre importance en perfectionnant la boulangerie. Dès 1774, il avait fait un voyage dans l’intérieur de la France, pour reconnaître les causes de la mauvaise qualité du pain : il propagea la mouture économique, dont l’emploi augmente d’un sixième le produit de la farine ; et, secondé par Cadet de Vaux, il répandit les bonnes traditions dans la Bretagne, où une médaille fut frappée en mémoire de cette mission philanthropique. De retour à Paris, il décida le gouvernement à ouvrir une école pratique de boulangerie, qui fut placée sous sa direction, et il résuma tous ses principes dans son Parfait boulanger, ou Traité complet sur la fabrication et le commerce du pain (1778). Le boulanger de la cour, se méprenant sur l’activité désintéressée de Parmentier, crut qu’il en voulait à sa place, et fit des démarches pour se prémunir contre ce prétendu concurrent : on eut beaucoup de peine à dissiper ses craintes.

Antoine Parmentier offre une fleur de pomme de terre au roi Louis XVI
Antoine Parmentier offre une fleur de pomme de terre au roi Louis XVI

Dans les premiers jours de la Révolution, le souvenir des travaux de Parmentier l’exposa encore à une étrange défaveur. On parlait, dans une assemblée d’électeurs, de le nommer à des fonctions municipales : « Gardez-vous en bien, s’écria une voix, il ne nous fera manger que des pommes de terre ; c’est lui qui les a inventées. » Cependant la pomme de terre trouva grâce devant les niveleurs de 1793 : ils la préconisèrent avec une prédilection mesurée sur les dédains qu’elle avait éprouvés de la part des riches ; et Chaumette annonça le projet de planter ce fécond tubercule sur toute la surface des jardins du Luxembourg et des Tuileries.

Cette bienveillance ne s’étendit point d’abord à Parmentier. Ses rapports avec l’ancien gouvernement, lesquels pourtant n’avaient eu pour objet que des vues de prospérité générale, les places dont il jouissait, et l’accueil particulier qu’il avait reçu de Louis XVI, le rendirent quelque temps suspect. Il se tint à l’écart ; mais le besoin que l’on eut des savants pour seconder un immense développement militaire, le fit bientôt rappeler à un service actif. Il fut chargé de surveiller les salaisons destinées à la marine ; et il s’occupa eu même temps de la préparation du biscuit de mer. Sous le règne de la Terreur, il arracha à un désespoir dangereux Deyeux, son ancien collaborateur et son ami, en l’éloignant du théâtre de proscription où ce savant avait vu périr son frère.

En 1796, il fut porté sur la liste de l’Institut, formé par le nouveau Directoire. Sous le gouvernement consulaire, il fut appelé à la présidence du conseil de salubrité du département de la Seine, et remplit avec son zèle accoutumé les fonctions d’inspecteur général du service de santé et d’administrateur des hospices. Il améliora le pain du soldat et rédigea un Code pharmaceutique, généralement adopté pour les hospices civils, les secours à domicile et les infirmeries des maisons d’arrêt. La Société d’agriculture l’envoya en Angleterre, avec Huzard, après la paix d’Amiens, pour rouvrir les communications scientifiques entre les deux pays : il y fut honoré comme un digne représentant de l’agriculture française.

Il ne demeura point étranger a la propagation de la vaccine ; et il indiqua les moyens de rendre les soupes économiques aussi saines qu’agréables au goût. Le prix élevé auquel était maintenu le sucre par le système du blocus continental, ayant suggéré des expériences dont le but était de suppléer en partie aux denrées coloniales par des produits indigènes, Parmentier reconnut les avantages d’un sucre liquide, extrait du moût de raisin. Il fut, à la vérité, le continuateur des procédés d’un médecin français, le docteur Proust, qui avait fait en Espagne les premiers essais sur cette matière ; mais il se les appropria par de nombreuses applications aux détails de l’économie domestique et des hôpitaux. Le sirop de raisin, pour la composition des ratafias, compotes, raisinés et autres conserves, soutint la concurrence avec le sucre fourni par la betterave.

Dans les dernières années de sa vie, Parmentier fut douloureusement affecté par la perte de sa sœur, qui lui avait épargné les soucis du célibat, et l’avait constamment secondé dans ses travaux. Le sort des soldats français blessés, que Bonaparte, dans ses désastres, abandonnait au désordre des ambulances, fut pour Parmentier une nouvelle source d’amertume. Il parut morose et frondeur : une affection chronique de poumons contribua sans doute à l’aigrir encore. Sa passion pour le travail ne se refroidit pas, lors même que ses forces s’y refusèrent. Dans ses derniers jours, il disait aux deux neveux qui soignaient sa vieillesse : « Je voudrais du moins faire l’office de la pierre à aiguiser, qui ne coupe pas, mais qui dispose l’acier à couper. »

Parmentier mourut le 17 décembre 1813. Il s’était montré sévère dans ses fonctions d’inspecteur du service de santé aux armées. Dans la vie privée, la brusquerie de ses manières contrastait souvent avec son caractère porté à la bienveillance. On fut quelquefois autorisé à l’appeler un Bourru bienfaisant.

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