Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

c'est arrive ce jour

éphéméride du Bailli de Suffren et de Thomas Corneille

8 décembre 1788 : mort
du Bailli de Suffren

 

Pierre André de Suffren, dit le Bailli de Suffren est un de ces hommes qui protestent victorieusement avec les Jean Bart, les Duquesne, les Tourville, les Duguay-Trouin, les Duperrné, contre cette funeste opinion que la France est impropre à produire de grands marins, et que le mieux auquel puissent prétendre des escadres françaises, c’est de n’être pas toujours vaincues.

Pierre André de Suffren
Pierre André de Suffren

Né en Provence, embarqué comme garde-marine, à l’âge de dix-sept ans (1743), Suffren, après avoir passé par tous les grades, put enfin arborer sur son vaisseau le pavillon de chef d’escadre (1781), lorsqu’il fit voile pour les mers de l’Inde, où l’attendait tant de renommée. Ses services avaient été jusqu’alors honorables, mais peu éclatants, et ses preuves de capacité supérieure n’étaient point encore faites. Elles le furent bientôt ; l’occasion seule lui avait manqué.

Sur sa route, vers l’Isle-de-France, où il devait rallier le comte d’Orves, il commença par mettre la possession hollandaise du Cap de Bonne-Espérance, que menaçaient les Anglais, à l’abri de toute attaque, par la célérité de ses manœuvres ; puis la mort de l’amiral d’Orves (9 février 1782) l’ayant appelé au commandement de onze vaisseaux, trois frégates et trois corvettes, redirigea seul cette grande expédition tentée pour appuyer le soulèvement de Hyder-Ali contre la domination britannique Deux batailles générales, que les Anglais avouèrent perdues (12 avril 1782 et 6 juillet 1782) en refusant de les renouveler, la prise du beau port de Trinquemalé (30 août 1782 ), la délivrance de Gondelour (juin 1783) remplirent l’Inde du nom de Suffren.

Ces succès étaient d’autant plus glorieux pour le bailli qu’ils appartenaient tout entiers à lui seul, et que les circonstances lui auraient permis d’être vaincu sans déshonneur. Ses forces étaient de beaucoup inférieures, ses vaisseaux appesantis par leur vétusté et fatigués par de longues croisières, pouvaient à peine tenir la mer, les maladies énervaient ses équipages, et il y avait tant d’incapacité et d’insubordination parmi ses officiers, qu’il avait été obligé de sévir contre quelques-uns d’entre eux. Mais par son activité, par sa prudence dans la conception et son audace dans l’exécution, par son courage et sa science, par l’amour, la confiance et la crainte qu’il inspirait à tous, il sut rendre bonne une position presque désespérée, et sur l’océan indien, sur ce lac britannique, les flottes anglaises évitaient alors l’ennemi au lieu de le chercher.

Aussi fut-ce avec empressement que l’amiral anglais, sir Edouard Hughes, demanda la cessation des hostilités, en annonçant que la paix avait été signée à Versailles. Cette paix enlevait à Suffren les occasions d’acquérir une gloire nouvelle, mais elle lui permit de jouir de sa gloire acquise. Les plus honorables récompenses accueillirent son retour en France. Une quatrième charge de vice-amiral fut instituée pour lui, et l’ordonnance portait que cette dignité, créée uniquement pour Suffren, s’éteindrait avec lui.

Les états de Provence lui offrirent une médaille à son effigie, avec cette inscription qui résumait ses titres : le Cap protégé, Trinquemalé pris, Gondelour délivrée, l’Inde défendue, six combats glorieux. Les états de Provence ont décerné cette médaille 1784. L’admiration populaire ratifia ces hautes distinctions, et Suffren ne pouvait paraître au spectacle sans qu’une ovation lui témoignât la reconnaissance publique.

Pendant que la paix de 1748 le condamnait au repos, Suffren s’était engagé dans l’ordre de Malte, et ce fut lorsqu’il commandait dans l’Inde qu’il reçut ses lettres de promotion au grade de bailli, titre qu’on ne sépare plus de son nom, et sous lequel il occupera toujours la place la plus belle dans les annales de la marine française

8 décembre 1709 : mort
de Thomas Corneille

 

Thomas Corneille, membre de l’Académie française et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, né à Rouen le 20 août 1625, aurait joui d’une grande réputation, s’il n’avait pas eu de frère. Despréaux l’appelait ingénieusement un cadet de Normandie ; mais il avait tort d’ajouter qu’il n’avait jamais pu rien faire de raisonnable.

Le satirique jugeait beaucoup trop sévèrement un grand nombre de pièces, dont la plupart ont été conservées au théâtre, et qui, outre le mérite de l’intrigue, offrent quelques bons morceaux de versification ; telles qu’Ariane, le Comte d’Essex, le Festin de Pierre, l’Inconnu.

Thomas Corneille
Thomas Corneille

Thomas Corneille avait une facilité prodigieuse. Ariane ne lui coûta que dix-sept jours, et le Comte d’Essex fut fini dans quarante. Il est vrai que lorsqu’on fait attention aux vers prosaïques, aux sentences froides et aux autres défauts de ces deux pièces, on est moins surpris de cette facilité. Cependant Ariane a joui d’un succès mérité.

Une femme qui a tout fait pour Thésée, qui l’a tiré du plus grand péril, qui s’est sacrifiée pour lui, qui se croit aimée, et qui mérite de l’être, qui se voit trahie par sa sœur et abandonnée par son amant, est un des plus heureux sujets de l’antiquité ; mais dans cette pièce il n’y a qu’Ariane ; le reste de la tragédie est faible. On y trouve cependant des morceaux très naturels et très touchants, et quelques-uns même très bien écrits. « On peut remarquer, dit Voltaire, qu’il y a moins de solécismes et moins d’obscurité que dans les dernières pièces de Pierre Corneille. Le cadet n’avait pas la force et la profondeur de l’aîné ; mais il parlait sa langue avec plus de pureté. »

Le sujet du Comte d’Essex est bien moins heureux que celui d’Ariane : la pièce est médiocre, et par l’intrigue, et par le style ; mais il y a quelque intérêt, quelques vers heureux. Les acteurs , et surtout ceux de province , aimaient à faire le rôle du comte d’Essex, à paraître avec une jarretière brodée au-dessous du genou, et un grand ruban bleu en bandoulière.

La tragédie de Timocrate, aujourd’hui oubliée, eut quatre-vingts représentations dans sa naissance. Enfin, comme le parterre la redemandait encore, un acteur vint annoncer de la part de ses confrères, « que quoiqu’on ne se lassât pas d’entendre la tragédie, on était las de la jouer ; d’ailleurs, ajouta-t il, nous courrions risque d’oublier nos autres pièces. »

L’union entre Pierre et Thomas Corneille fut toujours intime : ils avaient épousé les deux sœurs, ils eurent le même nombre d’enfants. Après vingt-cinq ans de mariage, ni l’un ni l’autre n’avait songé au partage du bien de leurs femmes ; et il ne fut fait qu’à la mort du grand Corneille.

 

 

Voir les commentaires

7 décembre 1740 : débordement de la Seine et inondation de Paris

7 décembre 1740 : débordement de
la Seine et inondation de Paris
(D’après « Les inondations en France depuis le VIe siècle
jusqu’à nos jours » paru en 1859, « Mémoires de littérature
tirés des registres de l’Académie royale des inscriptions
et belles-lettres » (Tome 17) paru en 1751 et « Dictionnaire
historique et descriptif des monuments religieux, civils
et militaires de la ville de Paris » paru en 1826)
Publié / Mis à jour le DIMANCHE 6 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Avec 8,05 m atteints le 26 décembre sur l’échelle hydrométrique du pont d’Austerlitz, la crue de la Seine de 1740 est la troisième, en matière de record de hauteur d'eau, après celles de 1658 et de 1910. Débutant le 7 décembre, elle dura deux mois, et sans la précautiion du gouvernement qui avait fait venir du blé de l’étranger après la disette de 1739, Paris aurait souffert tant de la famine que des eaux, parce qu’on ne pouvait rien faire venir par la rivière.

Le mois d’octobre 1739 vit commencer un hiver très rigoureux. Le froid après avoir été vif et continuel depuis le 15 de ce mois, durait encore à la fin du printemps de 1740, et la Seine fut prise par des glaçons d’un demi-pied d’épaisseur selon les témoignages du temps. Le bois devint d’une cherté exorbitante. Enfin, au mois de mai, le temps s’adoucit ; les gelées cessèrent, mais il survint des pluies continuelles et abondantes qui pourrirent les grains dans la terre, et rendirent cette année fâcheuse et difficile à passer. La disette se fit sentir.

La Seine commença à croître considérablement à Paris, le 7 décembre 1740 ; le 14 elle était à 18 pieds 10 pouces, de sorte qu’elle entrait dans la place de Grève jusqu’au milieu de l’arcade de l’Hôtel de Ville. Le jour de Noël au matin, la hauteur de l’eau atteignit 24 pieds, et le lendemain crût encore de 4 pouces, ce qui fut le maximum : toute l’île Louviers fut inondée, à l’exception d’une partie plus élevée que le reste de l’île et située près du pont de Grammont.

Plan de la crue de 1740 réalisé en 1741 par le cartographe Philippe Buache, membre de l'Académie des sciences
Plan de la crue de 1740 réalisé en 1741 par le cartographe Philippe Buache, membre
de l’Académie des sciences. © Crédit illustration : http://www.neftis.eu

Le quai des Augustins fut couvert d’eau depuis le pont Saint-Michel jusqu’à la rue des Grands-Augustins. Un peu au-dessous du Pont-Royal, l’inondation s’étendait dans le faubourg Saint-Germain, où elle traversait les rues de Bourbon, de l’Université et de Saint-Dominique. On allait en bateau dans la grande rue du faubourg Saint-Antoine ; les murs du couvent des Anglais, dans la rue de Charenton, furent renversés. L’eau remontait à très peu de distance du Palais-Royal. Du côté du midi l’inondation s’étendit jusqu’à la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et noya tout ce qui s’étendait depuis la Salpêtrière jusqu’au palais Bourbon.

Il était question de prévenir les dangers auxquels on allait être exposé ; et l’on ne pouvait y remédier de trop bonne heure : aussi Feydeau de Marcille, lieutenant général de police, et Aubry de Vatan, prévôt des marchands, firent-ils éclater leur zèle et leur sollicitude, chacun dans leur district. Il se tint de fréquentes assemblées au Palais chez le premier président, où le procureur général et les autres magistrats concertaient toutes les mesures qu’il y avait à prendre, selon l’exigence des cas.

La vie des citoyens fut le premier objet de leur attention. La crainte que la violence des eaux ne causât la ruine de quelques ponts, obligea d’ordonner que les habitants en délogeraient, ainsi que ceux des deux ailes du pont Marie ; et comme ces ailes menaçaient ruine, on prit le parti de faire abattre les dix-huit maisons qui composaient celle qui était du côté du port Saint-Paul : on y travailla avec tant d’ardeur qu’elles furent abattues jusqu’au rez-de-chaussée, le 29 janvier 1741.

Les riverains de la Seine fuyant leur logis lors de la crue de 1910. Illustration parue dans le Supplément illustré du Petit Journal du 27 novembre 1910
Les riverains de la Seine fuyant leur logis lors de la crue de 1910. Illustration parue
dans le Supplément illustré du Petit Journal du 27 novembre 1910

Malgré les magasins de blé dont la capitale était remplie, on se vit sur le point de manquer de pain ; parce que la hauteur et la rapidité des eaux empêchaient les moulins à eau de tourner, et que les moulins à vent ne pouvaient suffire à fournir la quantité de farine nécessaire à la nourriture de tant de citoyens. Le péril était trop pressant pour ne pas y apporter un prompt remède. On ne se rebuta ni des frais, ni de la difficulté des chemins, que les eaux répandues de toutes parts rendaient presque impraticables : on fit venir de Rouen et d’autres endroits des farines en assez grande quantité pour tranquilliser les esprits, au moins sur les besoins présents.

Comme tout était essentiel dans une si triste circonstance, l’attention des magistrats pour ménager la farine, alla jusqu’à défendre aux pâtissiers et aux boulangers de faire des gâteaux des Rois, depuis le 1er janvier 1741 jusqu’au 15 du même mois. Le procureur général expliquait, dans le dispositif de l’arrêt du parlement du 31 décembre 1740, que s’étant fait instruire de la quantité de farine qu’on employait à faire ces gâteaux, il avait été surpris d’apprendre qu’en huit ou quinze jours on employait cent muids de farine pour les seuls gâteaux des Rois ; c’est pourquoi il requérait qu’on retranchât cet emploi pour une chose si superflue et si inutile, dans un temps où l’inondation de la rivière empêchait que l’on ne pût transporter des blés et des farines à Paris.

Quoique la Seine fût encore à 10 pieds 5 pouces le 24 janvier, il survint une gelée si subite et si forte que la rivière fut couverte de glaçons pendant trois jours ; ce qui renouvela les alarmes et fit appréhender qu’à la suite d’une si terrible inondation la rivière ne fût encore gelée. Mais le vent s’étant tourné au sud l’après-midi du 26, le temps s’adoucit et les glaçons disparurent, sans avoir cause de dommage à la ville de Paris.

Repère, situé rue de Charenton, de la hauteur d'eau maximale atteinte le 26 décembre lors de la crue de 1740
Repère, situé rue de Charenton, de la hauteur d’eau maximale atteinte
le 26 décembre lors de la crue de 1740

L’inondation souterraine ne fut pas moins considérable que celle qui couvrait le sol extérieur de la ville, avec des suites fâcheuses, non seulement par rapport aux maisons dont les eaux auraient miné les fondements, mais encore par le mauvais air que des eaux croupies produisent ordinairement. C’est ce qui engagea le lieutenant de police à donner une ordonnance pour faire vider les caves, à peine de 400 livres d’amende contre ceux qui négligeraient d’obéir, deux jours après la publication. Cependant, les terres étaient si imbibées que les caves qui furent vidées se trouvèrent aussitôt remplies ; de sorte qu’on jugea nécessaire d’attendre un certain temps, pendant lequel plusieurs caves, surtout celles qui étaient voisines de la rivière, se vidèrent d’elles-mêmes.

On avait dès le commencement du fléau imploré le secours du Ciel, pour en obtenir la cessation : le parlement rendit un arrêt qui ordonna qu’on découvrirait la châsse de saint Geneviève, et qu’on ferait des prières publiques. Conséquence de cet arrêt, l’archevêque de Paris donna un mandement le 30 décembre 1740 par lequel il enjoignait de faire des prières dans toutes les églises. La châsse de sainte Geneviève et celle de saint Marcel furent découvertes, et les paroisses de Paris aussi bien que toutes les communautés religieuses allèrent en procession à Notre-Dame et à sainte-Geneviève.

​​​​​​​

Voir les commentaires

Nicolas-Jacques Conté, inventeur prolifique de génie

6 décembre 1805 : mort de l’inventeur
prolifique et de génie
Nicolas-Jacques Conté
(D’après « Biographie universelle ancienne
et moderne » (Tome 9), paru en 1813)
Publié / Mis à jour le SAMEDI 5 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
De l’expedition d'Egypte durant laquelle il construit un télégraphe, des moulins à vent, des fonderies pour des canons  ou encore des ustensiles pour les hôpitaux, à la prise, à son retour en France, de la direction d’une manufacture de crayons, activité qui forgera sa réputation, ce laborieux et savant artiste joignait à tous les talents une simplicité de moeurs, une grande douceur de caractère et la modestie la plus rare

Nicolas-Jacques Conté, peintre, chimiste et mécanicien habile, naquit à Saint-Céneri-près-Sées — commune absorbée en 1811 par celle d’Aunou-sur-Orne —,en Normandie, le 4 août 1755. Etant encore en bas âge, il perdit son père. Sa mère le garda près d’elle, espérant qu’il l’aiderait un jour à faire valoir leur commun héritage ; mais, à peine avait-il douze ans, qu’un penchant invincible l’entraîna vers la mécanique et la peinture.

Ses premiers essais, composés à l’insu de ses parents, sans maître, sans secours, avec les seuls instruments qu’il s’était faits lui-même, devaient nécessairement manquer de correction et d’élégance ; mais on y découvrait déjà l’étincelle du talent, et surtout cet esprit d’invention par lequel Conté devait se distinguer un jour. Pourrait-on croire, par exemple, que, n’ayant d’outil qu’un couteau, il était parvenu à fabriquer un violon, un violon qui a été entendu avec plaisir dans plusieurs concerts ? Il n’avait pas alors dix-huit ans.

Mme de Prémeslé, supérieure de l’hôpital de Sées, instruite des dispositions du jeune Conté, l’engagea à peindre divers sujets religieux pour l’église de cet établissement. On imaginera aisément qu’il entreprit ce travail avec crainte ; mais, ce qui est plus difficile à croire, il y réussit. On montrait encore, au XIXe siècle, ces tableaux dans l’église de l’Hôtel-Dieu de Sées, et l’on admirait comment un jeune homme n’ayant jamais eu d’autre maître que la nature, avait pu, à quelques incorrections de dessin près, exécuter de pareilles compositions.

Encouragé par les suffrages qu’il recueillait, Nicolas-Jacques se livra-à la peinture du portrait, en y joignant l’étude des sciences physiques et mécaniques, pour lesquelles il se sentait un goût particulier. Il se fit bientôt une réputation dans toute la province, par la ressemblance parfaite de ses portraits, la fraîcheur et la vérité du coloris, de sorte que l’intendant d’Alençon désira le connaître et le détermina à aller perfectionner son talent à Paris.

Nicolas-Jacques Conté, par Adolphe Roeh


Nicolas-Jacques Conté, par Adolphe Roehn
Vers cette époque, Conté, s’étant lié d’une étroite amitié avec un seigneur des environs d’Alençon, entreprit de lever le plan de ses terres ; mais trouvant la méthode usitée jusqu’alors, longue et peu sûre, il inventa un instrument très simple pour mesurer les distances. Dans le même temps, Conté fit aussi exécuter une machine hydraulique très ingénieuse, qui fut soumise à l’examen de l’Académie des sciences, et dont cette compagnie rendit un compte avantageux : elle fut par la suite déposée dans le beau cabinet de physique de Jacques Charles, qui l’employait habituellement dans ses démonstrations.

Les talents de Conté et les qualités de son cœur qui valaient mieux encore, lui gagnèrent l’estime et la confiance d’une femme issue d’une des premières familles de Normandie par ses parents maternels ; il l’épousa. Tous deux se trouvaient privés de fortune ; ce fut pour Conté un nouveau motif de redoubler de zèle dans sa double carrière. Arrivé à Paris, son temps se trouva partagé entre les portraits qu’on lui demandait de toutes parts, et les études qu’il voulait continuer. Il satisfit à ces deux genres d’engagements ; tandis qu’il faisait des portraits pour les autres, il suivait pour lui-même des cours d’anatomie, de chimie, de physique et de mécanique.

Ce fut ainsi que, dans le silence des arts et dans le commerce de quelques vrais amis, s’écoulèrent paisiblement les six premières années de son séjour dans la capitale. Les temps orageux de la Révolution le tirèrent de sa retraite. A l’époque où l’on voulut faire des aérostats une machine de guerre, il fut, avec plusieurs autres savants, chargé de répéter en grand l’expérience de la décomposition de l’eau par le moyen du fer. On voulait substituer ce procédé à l’emploi de l’acide sulfurique, qui paraissait devoir être trop coûteux.

L’activité de Conté et ses lumières le firent distinguer ; on le chargea de répéter les expériences plus en grand à Meudon, et on lui donna la direction d’une école d’aérostiers que l’on y avait placée. La plupart des élèves arrivaient dans cette école sans aucune teinture de chimie, de dessin, ni de mathématiques ; ils en sortirent avec des connaissances qui les avaient mis en état de suivre la carrière des arts, où quelques-uns même se distinguèrent depuis.

Conté s’était particulièrement chargé de faire diverses expériences pour reconnaître l’altération que le gaz hydrogène pouvait produire sur l’enveloppe des aérostats ; il avait préparé pour cet objet plusieurs matras remplis de différents gaz, et des morceaux de taffetas enduits de compositions diverses. Voulant un soir terminer ses observations, il se fait donner une lumière qu’il place à l’extrémité de son laboratoire et enlève le bouchon d’un des matras pour essayer le gaz qu’il renfermait. Malheureusement la porte, laissée entrouverte, établit un courant d’air qui porte le gaz hydrogène combiné sur la lumière ; il se forme à l’instant une traînée de gaz enflammé, qui, en arrivant au matras, produit une détonation terrible, brise tous les instruments de verre, dont les éclats atteignent Conté sur toutes les parties du corps. Il tomba baigné dans son sang, et le pansement de ses plaies donna la triste certitude qu’il était privé de l’œil gauche.

Le gouvernement, touché de son zèle, lui conféra le grade de chef de brigade, avec le commandement en chef des aérostiers. Ce fut dans le même temps que se fit sentir la nécessité de former un dépôt des modèles, outils, instruments et machines relatifs aux arts et métiers, disséminés sans ordre sur plusieurs points de la capitale. Le Conservatoire fut établi, et Conté en fut nommé membre.

A cette époque encore, la pénurie des crayons que nous tirions de l’étranger augmentait de plus en plus ; l’agence des mines, consultée par le gouvernement, chargea Conté de reproduire ou de remplacer, à force d’industrie, une matière que notre sol ne donne point : il réussit, et éleva, en moins d’une année, la manufacture de crayons qui porta son nom. Il s’occupait d’y joindre un nouveau genre de couleurs inattaquables à tous les agents connus ; mais, appelé, avec beaucoup d’autres savants à l’expédition d’Égvpte, il ne put achever cette entreprise, et partit en qualité de chef de brigade du corps des aérostiers qu’il avait commandé à Meudon.

A peine arrivé à Alexandrie, il se livra aux travaux les plus urgents pour le service de cette place presque dénuée de tout ce qui était nécessaire à l’armée. Il proposa une ligne télégraphique pour signaler à notre flotte, qui était stationnée à Aboukir, l’apparition de la flotte anglaise. Cet avis fut négligé, et l’on n’eut connaissance de l’ennemi qu’au moment où il fallut se battre. Après le combat, les Anglais menaçaient Alexandrie, qu’on pouvait enlever d’un coup de main ; il construisit en deux jours, au Phare, des fourneaux à boulets rouges avec les moyens les plus simples ; depuis, les vaisseaux anglais se tinrent éloignés des côtes, et l’on eut le temps de fortifier la place. Appelé peu après au Caire, il forma aussitôt des ateliers destinés à remplir les besoins des différentes armes et de tous les services publics. La révolte du Caire venait de mettre au pouvoir des Arabes les instruments et les machines rassemblés en France pour l’expédition ; il fallut tout créer, jusqu’aux outils eux-mêmes ; mais aucun obstacle n’arrêtait le génie actif et fécond de Conté.

Il fit plusieurs moulins à vent, dans un pays où l’on ne connaissait rien de semblable, des machines pour la monnaie du Caire, pour l’imprimerie orientale, pour la fabrication de la poudre. Il créa diverses fonderies : on faisait dans ses ateliers des canons, de l’acier, du carton, des toiles vernissées, etc. En moins d’un an, il transporta ainsi tous les arts de l’Europe dans une terre lointaine, et jusqu’alors presque entièrement réduite à des pratiques grossières. C’était peu de tous ces services rendus à l’expédition ; Conté voulut que les habitants profitassent aussi de ses travaux. Il visitait les manufactures du pays ; il proposait avec simplicité des améliorations faciles, et il était favorisé dans son dessein par l’adresse et la docilité qui sont propres aux naturels.

Aussi, a-t-on vu en peu de temps s’introduire dans leurs fabriques des procédés nouveaux. Quelques années auraient suffi pour opérer une révolution totale dans leur industrie. Au milieu de ses visites, il étudiait les divers métiers, il recueillait des renseignements nombreux, il dessinait les ateliers, les instruments et les machines. C’est ainsi qu’il s’était fait un immense portefeuille, où son pinceau facile et fidèle retraçait une foule de travaux, de scènes intérieures, de costumes du pays inconnus aux autres voyageurs. Cette collection de dessins fut gravée en partie pour le grand ouvrage que publia la commission d’Égypte ; elle pourrait être regardée comme l’ouvrage d’un artiste qui ne se serait livré qu’à cet unique travail, et cependant son auteur paraissait occupé tout entier des besoins de la colonie.

Dessin réalisé par Nicolas-Jacques Conté lors de l'expédition d'Égypte


Dessin réalisé par Nicolas-Jacques Conté lors de l’expédition d’Égypte
Il perfectionna la fabrication du pain ; il faisait exécuter des sabres pour l’armée, des ustensiles pour les hôpitaux, des instruments de mathématiques pour les ingénieurs, des lunettes pour les astronomes, des crayons pour les dessinateurs, des loupes pour les naturalistes, etc. ; en un mot, depuis les machines les plus compliquées et les plus essentielles, comme les moulins à blé, jusqu’à des tambours et des trompettes, tout se fabriquait dans son établissement. La physique lui fournit en Égypte plusieurs applications utiles. On lui dut bientôt, par exemple, un nouveau télégraphe, qui était moins facile à établir là qu’ailleurs, à cause du mirage et des autres phénomènes analogues et propres à cette atmosphère brûlante. On voulut, à l’occasion des fêtes annuelles, donner aux Égyptiens un spectacle frappant, celui des ballons, et il fit des montgolfières.

On ne saurait détailler tous les travaux qu’il a exécutés ou commencés en Égypte. Des événements imprévus l’arrachaient souvent à une entreprise utile pour des soins plus urgents. C’est ainsi que, pour l’embarquement de l’armée qui allait repasser en France, il avait projeté et commencé la fabrication de citernes ou grands réservoirs en plomb, qui devaient suppléer au manque de tonneaux ; mais la mémorable bataille d’Héliopolis le rappela au Caire, où il dut organiser de nouveau ses établissements. L’habillement de l’armée avait épuisé tous les magasins du pays, et l’état de blocus empêchait le commerce d’y apporter des draps. Fabriquer des draps pour une armée entière et pour la consommation des habitants, tel fut le projet qu’il conçut, et il y réussit avec le même succès qui avait couronné toutes ses autres entreprises.

Tant de services lui méritèrent l’estime la plus distinguée de la part des trois généraux qui ont commandé successivement en Égypte. Ils appréciaient surtout en lui cette simplicité unie à tant de mérite, et qui le mettait au-dessus de l’envie ; cette intégrité qui écartait de lui tous les reproches ; ce courage, cette constance, cette abnégation de soi-même qui rendaient légers pour lui tous les sacrifices et le faisaient renoncer, pour le bien des autres, aux affections les plus chères, aux intérêts les plus impérieux qui l’appelaient en France. Le retour de l’expédition le força d’abandonner tout ce qu’il avait exécuté en Égypte. Aussi, quelque désir qu’il eût de revoir sa patrie, il ne put refuser des regrets à la perte de tant de travaux qu’il avait eu la douce habitude de croire destinés un jour à la prospérité d’une nouvelle colonie française.

Il rapporta an sein de sa famille cette simplicité de mœurs, cette douceur de caractère et cette modestie rare qui lui ont toujours mérité les suffrages et l’estime universels. Il était heureux du bonheur de sa femme et de ses enfants, lorsqu’il perdit cette compagne si tendrement aimée. Rien ne fut capable de le distraire de ses regrets. « J’étais aiguillonné, disait-il à un ami, par le désir de plaire à ma femme ; je lui rapportais le plus léger succès. Que me reste-il maintenant ? »

Néanmoins, sa douleur et un état de souffrance habituelle, qui commençait à se manifester, n’arrêtèrent point ses travaux. Le gouvernement venait de créer la commission d’Égypte ; il chargea Conté de diriger l’exécution du grand ouvrage qu’elle allait publier. Le nombre des monuments et des objets d’art qu’il fallait représenter était immense ; le seul détail de la gravure, si on l’eût exécutée par les procédés ordinaires, aurait exigé des dépenses énormes, et absorbé un grand nombre d’années. Conté imagina une machine à graver, au moyen de laquelle tout le travail des fonds, des ciels et des masses des monuments se faisait avec une facilité, une promptitude et une régularité merveilleuses.

L’utilité de cette machine ne fut pas bornée à l’ouvrage sur l’Égypte ; plusieurs artistes l’introduisirent dans leurs ateliers. En cela, comme dans toutes ses autres inventions, Conté ne pensa jamais à ses intérêts personnels. Il a fallu tout l’ascendant de ses amis pour le déterminer à prendre le privilège de la fabrique des crayons ; invention qui lui avait cependant coûté beaucoup de dépenses et de peines.

Tant de désintéressement, de talents et de services ne pouvaient être méconnus. Conté fut l’un des premiers membres de la Légion d’honneur ; mais l’estime publique, dont il jouissait au plus haut degré, ne remplaçait pas pour lui ce qu’il avait perdu. Le coup qui l’avait frappé étant sans remède, sa santé continua de s’affaiblir, et il mourut le 6 décembre 1805.

Voir les commentaires

3 décembre 1919 : mort du peintre Auguste Renoir

3 décembre 1919 : mort du peintre
Auguste Renoir
(Extrait du « Figaro » du 4 décembre 1919)
Au lendemain de la disparition de Pierre-Auguste Renoir, le critique d’art Arsène Alexandre rend un hommage appuyé à celui qu’il considère comme un des peintres impressionnistes "les plus suggestifs de  sensations voluptueuses de l'Ecole française au dernier tiers du dix-neuvième siècle »
Publié / Mis à jour le MERCREDI 2 DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION

Par nature et par passion, il se rattachait plus que presque aucun autre aux traditions des maîtres français du dix-huitième, affirme Arsène Alexandre dans un article du Figaro du 4 décembre 1919. Il leur ressemblait par la grâce, par l’esprit, l’originalité, l’instinctive volonté de vivre dans l’irréel et de ne traduire que le sourire des choses, poursuit le critique d’art. C’était, entre tous, un charmeur, et, par excellence, un peintre français. Aussi, après la période obligée de luttes, était-il devenu un de ceux que les jeunes, d’accord avec les témoins des luttes passées, étudiaient avec le plus de ferveur.

Par son œuvre et par son caractère, il avait exercé une grande autorité, et d’autant plus grande qu’elle agissait en dehors de toute contrainte comme de toute situation officielle. Cependant même dans la partie que l’on peut dire officielle du monde artistique, on avait cessé de le combattre et de le méconnaître. On considérait avec respect sa persistante indépendance, sa résolution, jusqu’au bout, comme le chantre de Lisette, de « ne vouloir rien être ». Cette haute et brillante situation de Renoir n’avait pas été obtenue sans épreuves. Il fut même un des plus bafoués et des plus niés pendant longtemps aux débuts de l’école dite « impressionniste ».

Portrait de Pierre-Auguste Renoir en 1919. Peinture de Marie-Félix Hippolyte-Lucas


Portrait de Pierre-Auguste Renoir en 1919. Peinture de Marie-Félix Hippolyte-Lucas
Tel est l’effet d’une étiquette mal définie et mal inventée, qu’on est obligé encore, à cette distance, et à chaque nouvelle occasion de parler de ceux à qui on l’applique, de recommencer l’explication, explique Arsène Alexandre. Si l’on prend le mot d’impressionnisme dans le sens étroit qu’on lui donna tout d’abord, Renoir n’était un révolutionnaire que par rapport aux méthodes académiques et l’aversion qu’elles professaient pour les féeries de couleur que s’offre et que nous offre perpétuellement la nature. Mais par rapport aux méthodes radicales de ne travailler que devant la nature et en « plein air », il se rattachait bien plus aux classiques qu’aux innovateurs.

Il s’est toujours défendu, avec quelle malice et quel esprit ! d’avoir jamais voulu rien détruire. D’ailleurs, de fort bonne heure, il avait abordé des entreprises qui ne pouvaient être conçues ni réalisées avec le seul travail direct. Des scènes de mœurs telles que la Loge, le Déjeuner à Bougival, les Baigneuses même, nécessitaient une part de composition, d’arrangement, de patient labeur, de recommencements multiples, qui, s’ils aidaient à retrouver et à traduire avec fraîcheur une impression première, ne pouvaient s’accomplir que dans la méditation de l’atelier.

Mais, quoi qu’il en soit, Renoir fut signalé au premier rang dans la réprobation que soulevait, après 1870, le groupe des jeunes artistes qui cherchaient à rendre leur joie de regarder et de peindre. On reconnaissait quelque mérite égaré à Monet et à Degas, mais c’était vraiment de la haine et de la colère qui s’en prenaient à ce peintre qui ne ressentait que gaieté et tendresse. Pourquoi ? Ce sont là des choses difficiles à expliquer à distance, difficiles à comprendre surtout pour ceux qui ne savent pas l’ensemble de passions et de luttes qui pouvaient provoquer de tels malentendus.

Qu’était cet artiste qui avait déjà exposé, inaperçu il est vrai, de très bonnes choses et nullement provocatrices, par exemple une Diane et une figure de femme en claire robe sous les arbres ensoleillés ? C’était un ouvrier de Limoges, un peintre sur porcelaine, qui était né en 1841, avait acquis une grande habileté dans son métier, était devenu excellent dessinateur, avait conquis une remarquable technique et s’était formé comme artiste dans la fréquentation des maîtres anciens. Lorsqu’on reverra au Luxembourg, dans le tableau de Fantin, l’Atelier à Batignolles, cette figure discrète et un peu moqueuse de Renoir, avec sa pèlerine et son petit chapeau rond, l’on pourra facilement évoquer toute cette jeunesse de simple vaillance et de bravoure sans pose. Elle devient maintenant bien touchante, cette image, pour ceux qui ont connu l’homme déjà âgé, toujours aussi peu prétentieux, aussi finement ironique, aussi courageux devant de longues et atroces souffrances et infirmités, aussi accommodant avec la vie jusqu’à ses derniers moments.

La forêt de Fontainebleau fut le premier atelier de Renoir, Monet, Sisley, travaillant dans la plus parfaite misère et dans la plus folle gaieté. En 1870, Renoir porta la capote bleue, et il était si riche qu’à la paix son costume de moblot était à peu près sa seule garde-robe. En 1873, il fut refusé au Salon avec une œuvre des plus importantes, l’Amazone, qui fit un des ornements de la collection Henri Rouart. Les expositions de la rue Laffitte se succédèrent alors, ainsi que les ventes désastreuses, parmi les rires du public et les indignations des critiques.

Le trio avait quitté Fontainebleau et adopté les rives de la Seine à Argenteuil et à Bougival. Pour donner une idée de la façon dont on comprenait les nouvelles gammes de la palette (qui, en somme, étaient celles mêmes de l’ancienne école française depuis Jehan Fouquet jusqu’à Watteau) un critique, non des moins perspicaces, reprocha à Renoir de peindre la Seine en été, c’est-à-dire toute bleue sous le reflet du ciel bleu, comme la Méditerranée. Un autre trouvait ses délicates nudités, des amas de chairs « décomposées ».

Cependant Renoir avait des défenseurs et des admirateurs:

 Duranty, Théodore Duret, puis Huysmans ; et comme amateurs, MM. Choquet, De Bellio, Jean Dollfus, H. Rouart, le comte Doria. Malgré les difficultés de la lutte et de la vie, Renoir accumulait les tableaux importants et les innombrables études, paysages, figures, natures-mortes, compositions d’intimité, portraits. Il suffit de rappeler, en cet article forcément bref, la Loge, le Déjeuner à Bougival, la Danse, le Moulin de la Galette, la Petite Danseuse, et bien d’autres où la grâce de la femme et de l’enfant était racontée en un langage étincelant et caressant. Comme portraits, ceux de Jeanne Samary, de Mme Robert de Bonnières, de Mme Charpentier et ses enfants, de Mme Berthe Morizot et de sa fille, des Filles de Catulle Mendès, de Mme Renoir et de ses enfants peuvent être cités parmi les plus typiques et les plus beaux.

Renoir fit un ou deux voyages. Il alla notamment en Algérie et en rapporta toute une série de paysages, et à l’occasion de ce voyage, il prit un premier contact avec la Provence qui devait plus tard être sa retraite de prédilection. A Venise, il fit quelques vues originales et une esquisse du Portrait de Richard Wagner, curieuse et vivante, et non sans une pointe d’humour.

Autour de chacune de ses œuvres principales, Renoir se livrait à mille recherches qui en étaient soit la préparation, soit la continuation, et qui jaillissaient en vives esquisses ou on peintures achevées. Sa joie de peindre était extrême. Il aimait la grâce et le côté fleuri de la nature et des êtres avec une sorte de tourment extasié. Parfois, il a confessé cette sorte de volupté en mots libres et expressifs. J’en puis, du moins, citer un, écrit Arsène Alexandre : « On ne peut rien me dire qui me satisfasse plus, en croyant me blesser, qu’en accordant à ma peinture le seul mérite d’être agréable. Si j’avais été forcé de peindre une bataille, j’aurais couvert les combattants de fleurs, sans m’en apercevoir ».

L’inquiétude de Renoir n’avait d’égale que sa verve. Il était extrêmement nerveux et tourmenté même à sa période de maturité. Mais travaillant toujours dans un état de surexcitation et de doute, au point de recommencer six à huit fois certains de ses tableaux sur des toiles qu’il abandonnait presque achevées, il n’était jamais découragé ni à bout d’ardeur. Jusque dans les derniers moments de sa vie il aura eu, à travailler, ce singulier et heureux mélange de plaisir et d’anxiété qui donne à ses œuvres cet accent inimitable, essentiellement sensitif.

Jeunes filles au piano. Peinture d'Auguste Renoir (1892)
 

Jeunes filles au piano. Peinture d’Auguste Renoir (1892)
Ces préoccupations l’ont amené à essayer de toutes les techniques et de toutes les factures. On distinguera dans son œuvre plus d’une manière passionnément adoptée puis laissée définitivement. Il a peint, par exemple, certains tableaux, en grasses et épaisses pâtes ; d’autres, au contraire, sont minces, lisses et brillants comme un émail. Le pastel l’a également servi d’une façon des plus séduisantes et françaises. Quoi qu’il en soit de toutes ces recherches et de la diversité étonnante de ses séries, il reste toujours lui-même, par ce phénomène qui apparaît chez les très grands artistes et qui fait qu’on les reconnaît aux moments les plus opposés de leur vie, et lorsqu’on s’attendrait à ce qu’ils se ressemblassent le moins.

Un beau Renoir ne s’aime pas à demi. C’est un objet d’art complet et spontané, qui est fait on ne sait comment, et pour cause, car l’artiste disait qu’il ne savait pas lui-même comment il s’y était pris pour la plupart de ses tableaux. Bien que l’on ait un peu trop confondu avec ses ouvrages de la belle période les balbutiements éperdus de ses dernières années, il reste toujours, jusque dans ces tardifs travaux, un lointain parfum de l’époque heureuse.

Depuis plusieurs années, les affections rhumatismales l’avaient supplicié et comme tordu sur lui-même. Ses pauvres mains dont les doigts s’enchevêtraient les uns dans les autres, semblaient devoir être condamnées à ne plus peindre. Eh bien, il se faisait placer le pinceau entre les interstices de cette navrante confusion de phalanges, et il peignait, avec les épaules, avec le corps, avec la volonté, oubliant ses maux, et toujours gai entre ses souffrances, ne boudant pas plus contre le succès qu’il n’avait boudé contre les obstacles sans nombre de ses débuts. C’était un mélange d’ironie, de bon sens et d’amabilité, avec parfois des sautés de brusquerie qui donnaient une grande saveur et un vif éclat à ses entretiens.

Ce grand artiste était, on ne saurait trop le dire, conclut notre critique d’art, un Français de race, et un sage délicieux.

Voir les commentaires

2 décembre 1918 : mort du dramaturge et poète Edmond Rostand

2 décembre 1918 : mort du dramaturge
et poète Edmond Rostand
(D’après « Revue des deux mondes », paru en 1919)
Publié / Mis à jour le MARDI 1ER DÉCEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Un an après la mort du dramaturge et poète Edmond Rostand, considéré alors comme la plus grande célébrité qu'aient connu nos lettres depuis Chateaubriand, Lamartine ou encore Victor Hugo, son ancien professeur de rhétorique et académicien René Doumic rend hommage à l’auteur de Cyrano de Bergerac, l’une des pièces les plus connues du théâtre français

Il y a un an qu’Edmond Rostand est mort, écrit l’académicien et futur secrétaire perpétuel de l’Académie française René Doumic, dans la Revue des deux mondes en 1919. Depuis un an, nous n’avons cessé de mieux comprendre l’étendue de la perte qu’a été pour les lettres françaises la disparition prématurée de ce poète enlevé dans toute la force de son beau génie. Si, au lendemain de sa mort, je me suis abstenu de parler de lui et de son oeuvre avec quelque développement, c’est qu’en vérité devant la tombe fraîche ouverte de celui que j’avais connu presque enfant, je n’aurais su dire que mon affliction. Aujourd’hui, dans le recul d’une année, j’essaierai de le montrer tel qu’il m’apparaît et d’indiquer la place qui lui appartient dans l’histoire de notre littérature.

La Provence nous l’avait envoyé — Edmond Rostand est né à Marseille le 1er avril 1868. Elle avait mis en lui la douceur de son ciel clément, la tendresse de ses brises parfumée. Il était de la race de ces troubadours qui ont chanté l’amour courtois et rêvé de princesses lointaines. De Marseille, sa ville natale, il voyait les vaisseaux partir vers cet Orient pour lequel l’amour de Mélissinde faisait naguère s’embarquer Geoffroy Rudel. Du Midi provençal il avait encore la gaieté légère, un tour d’esprit gentiment railleur, un don d’apercevoir le côté plaisant des choses et de s’en amuser. Il avait ce goût de la galéjade qu’un autre Provençal a si bien noté chez ses compatriotes et chez lui-même. Il était du pays de Daudet. Il était de ces tambourineurs qui vont « jouant du triste et du gai tout ensemble. »

      Edmond Rostand. Photographie de Paul Boyer (1861-1952)

 

Et il était aussi de l’autre Midi, plus âpre, plus ardent, le Midi de Gascogne. Il a dit dans la Maison des Pyrénées l’attirance qu’exerçait sur lui cette région pyrénéenne, en lisière de l’Espagne. Est-ce parce qu’il tenait d’une grand’mère gaditane une goutte de sang espagnol ? Est-ce tout simplement parce que ce coin de terre est celui où il retournait chaque année pendant la période bénie des vacances, pour y retrouver la maison de famille, la maison douce et riante où de la glycine montait à son balcon. C’est là qu’il goûtait le charme de s’appartenir, de flâner, de rêver en liberté. Parce qu’il y fut parfaitement heureux, tout ce pays lui devint cher. Témoin certains vers de Cyrano où tremble une larme : lui aussi, à entendre « les vieux airs du pays au doux rythme obsesseur », voyait s’évoquer le val, la lande, la forêt, « et la verte douceur des soirs sur la Dordogne. »

Témoin cette nostalgie qui lui fît, au lendemain de ses grands succès, choisir un cadre de nature voisin de celui où s’était écoulée son enfance, pour y créer cette propriété de Cambo, merveilleux jardin ouvert de tous côtés sur les Pyrénées. Luchon fut pour lui ce qu’avait été pour Victor Hugo la « vieille ville espagnole » de Besançon. Il y respira ce « rien de bravade espagnole » qui, deux fois déjà, au début du XVIIe siècle et au début du XIXe, avait passé les monts. Et il y prit encore ce goût pour la truculence et le gongorisme, qui est, lui aussi, partie intégrante de nos deux romantismes.

Midi de Provence ou Midi de Gascogne, ils ont mis du soleil dans son imagination, de ce soleil qui égaie jusqu’à la tristesse et jusqu’à la misère. La fée qui s’est penchée sur son berceau, c’est la bonne vieille qui portait dans sa brouette un morceau de soleil. Et quand il écrira l’Hymne au soleil « sans qui les choses ne seraient que ce qu’elles sont », ce sera, de sa part, une action de grâces.

Il a grandi dans une de ces familles privilégiées, où le culte des lettres est de tradition, comme la noblesse morale. On y était, de naissance, poète et musicien. Le père d’Edmond avait traduit Catulle en vers délicats ; son oncle, qu’aux derniers temps de sa vie il ne manquait pas d’aller voir un seul jour, avait fait des opéras. Douceur exquise d’un foyer français dans un milieu cultivé :

Mon père traduisait Catull
Et ma sœur déchiffrait Mozart !


Edmond Rostand y prit une fois pour toutes l’habitude de toutes les élégances : lui aussi, c’est à l’âme surtout qu’il devait les porter. Jamais chez lui de ces traits de vulgarité, qui, même chez de grands écrivains, décèlent la médiocrité des origines. Tant pis pour ceux qui ne sentent pas le prix de cette distinction.

Cet enfant du Midi était un silencieux. Son occupation préférée, c’était de pêcher à la lune. Il a lui-même décrit, un jour, cette pêche, la plus belle qui soit au monde. Le rêveur faisait prévoir le poète. L’auteur dramatique aussi s’annonçait. Il y avait, à Marseille, de l’autre côté de la rue, un marchand de pupazzi. Edmond traversait souvent la rue et ramenait quelque vedette nouvelle pour la troupe de marionnettes dont il s’était fait l’imprésario.

Citons enfin, puisqu’il a lui-même éprouvé le besoin de l’évoquer dans une circonstance solennelle, l’une des influences qui semblent avoir le plus agi sur lui : celle du « correspondant » qui le faisait sortir pendant ses années de collège. Il « arrivait brusque, pimpant, la moustache ébouriffée, l’œil bleu : je le vois encore. Il m’enlevait gaiment, me transportait dans des paysages bien choisis, et me contait de belles histoires de guerre et d’amour. Il me ramenait ébloui et reposé ; il m’avait appris de tout sans avoir l’air de rien ; j’entends encore sa voix charmante ; il s’appelait Villebois-Mareuil. » C’était l’époque où Rostand était à Paris pour y achever ses études.

Que furent ces études ? Je puis en témoigner, écrit René Doumic, n’ayant jamais oublié ce matin de novembre 1884, où le petit Marseillais de quinze ans débarqua dans la Rhétorique que je professais alors au collège Stanislas. Sur l’exemplaire des Musardises que je tiens de son amitié, je lis, tracé de sa main, que ce souvenir est celui d’un « mauvais élève. » Il le disait en souriant ; d’autres l’ont répété gravement, parce qu’il est convenu que, pour devenir un maître de la langue française, il importe de n’avoir pas commencé par en apprendre la grammaire. La vérité est qu’Edmond Rostand fut un brillant rhétoricien. Il se peut qu’il eût un Victor Hugo dans son pupitre et qu’il crayonnât des vers dans les marges. Il se peut qu’il n’ait pas eu pour tous les exercices scolaires la même ardeur. C’est qu’il réservait le meilleur de son jeune labeur à la composition française. Ses « discours », lus tout haut en classe, lui valurent les « premiers feux de la gloire. » Nous comptions bien qu’à la fin de l’année il aurait le prix d’honneur au Concours général : il n’eut pas un accessit , dix collégiens, ce jour-là, furent tenus pour meilleurs écrivains qu’Edmond Rostand. Tout de même, il savait faire les « discours » : on le vit bien, le jour qu’il prononça sous la Coupole son éblouissant discours de réception.

C’est vrai que son premier livre passa inaperçu. Mais c’est vrai aussi que les Musardises de 1890 (Les Songes Creux, — Poésies diverses, — Le livre de l’Aimée), si elles contenaient des développements agréables et faciles sur des thèmes romantiques et de jolis vers d’amour, ne se présentaient pas comme un recueil fort original. C’est à distance qu’il est curieux de les relire parce que nous avons assisté à l’épanouissement de ce qui n’y était qu’en germe. La première pièce, qui sert de dédicace au volume, célèbre les ratés, les génies incomplets et ridicules, poursuivants d’un idéal qu’ils n’atteindront jamais ! Puis c’est le « vieux pion » surnommé Pif-Luisant, poète et nasigère, — déjà ! Puis le « vieux poète » qui meurt incompris, et dans le Chien et le loup, le bohème féru de son indépendance. Ainsi s’ébauchait, dans les Musardises, la figure du raté sublime auquel l’auteur de Cyrano devait bientôt conférer l’illustration.

Son vrai début, ce furent les Romanesques (1894), qui sont ses Contes d’Espagne et d’Italie. Le poète s’y rattache à une longue tradition littéraire : ce sera toujours une des caractéristiques de son oeuvre. Il y a là beaucoup de Musset et un peu de Banville, mais il y a aussi du Marivaux et du Florian, et du répertoire classique et de la comédie italienne. Au pays bleu, de bons vieillards et de gentils petits amoureux se jouent des tours innocents : ils sont honnêtes et ils amusent, ils ont de la vertu et ils ont de l’esprit. Et quand on a tout dit à l’éloge de cette jolie pièce, on n’en a pas encore dit le principal attrait : c’est la jeunesse. Non pas la jeunesse impertinente et piaffante et qui plaît par ses défauts même, mais cette autre jeunesse, tendre et confiante, qui est la fleur de l’âme au matin rose de la vie. La gaieté y pétille.

À la première représentation, la pièce faisait spectacle avec le Voile de Rodenbach. Le Voile c’était encore Bruges la morte : j’ai dans l’oreille un glas de cloches, de soupirs et de gémissements. Cela ne manquait pas de talent, mais cela manquait de gaieté. On écoutait le Voile avec respect, en silence ; les applaudissements éclataient aux Romanesques. On ne put jamais ôter à Rodenbach l’idée qu’il y avait là-dessous de la cabale. Une atmosphère d’optimisme faisait de cette pièce souriante « un repos naïf des pièces amères. » Il y avait longtemps que le romanesque chez nous était discrédité : cela datait du jour où Flaubert avait fait cette belle découverte qu’il mène sûrement aux pires turpitudes. Edmond Rostand, dans l’allégresse de ses vingt ans, rapportait à ses compagnons d’âge le droit au romanesque.

Comme je le félicitais de cette brillante, vive et spirituelle entrée qu’il venait de faire dans la littérature, je me rappelle l’insistance qu’il mit à me répéter qu’il ne fallait pas le juger sur cette première oeuvre, qu’il avait autre chose en tête, tout à fait autre chose, qu’on verrait, qu’on serait surpris, que ce serait une autre manière, une autre teinte. Cette autre teinte, dont il était aisé de deviner qu’elle lui agréait davantage, cette autre manière dont il faisait plus de cas, c’était celle de la Princesse lointaine (1895).

Quatre actes de mélancolie, c’est un peu long ; et ce Moyen Age de légende et de chevalerie ne laisse pas d’être conventionnel. Mais l’idéal du poète commence à se préciser. C’est, déjà sa conception de l’amour, du seul qu’il ait voulu accepter dans son oeuvre, l’amour pur, noble, source de toutes les fiertés. C’est sa conception de la vie : Frère Trophime professe que le Seigneur gagne tout à toute chose grande et désintéressée. Et c’est la foi qu’il a dans les humbles, les petits, les obscurs, pour deviner, par un instinct qui est en eux, les inspirations les plus grandioses, et y répondre par un dévouement sans limites. Les mariniers « cœurs d’azur dans des piquants sauvages » qui, en prenant pour eux les souffrances d’une navigation périlleuse, permettent à Geoffroy Rudel d’accomplir son pèlerinage d’amour, sont les ancêtres de ces autres grands cœurs et de ces cœurs simples qu’incarnera Flambeau.

Pour ce qui est de la Samaritaine (1897), j’avoue n’avoir jamais pu m’y plaire. Au surplus, si ce fut de la part du poète une concession à la mode et au goût d’une grande artiste, on la lui a assez cruellement reprochée. On lui en a voulu d’avoir dit sur l’Évangile de si jolies choses. On a raillé sans pitié ce Jésus dilettante qui s’amuse à décrire l’anse que dessine sur le ciel le bras levé des filles de Jacob. On a feint de s’étonner qu’un auteur pût se tromper si complètement sur lui-même et ne pas comprendre que certains sujets lui sont interdits. C’est à ces détracteurs qu’il répond fièrement : « Il y a des sujets qui sont trop beaux ? Il y a des sujets qui sont trop grands ? Qui a dit cela ? Ce n’est pas un poète. Les pêcheurs de lune lancent leurs filets sans jamais désespérer de ramener l’astre. » Rostand n’avait eu cette fois que l’honneur du filet hardiment lancé ; maintenant il allait ramener l’astre.

Représentations de l'immense succès Cyrano de Bergerac. Affiche publicitaire de 1898 composée par Lucien Métivet (1863-1932)


Représentations de l’immense succès Cyrano de Bergerac. Affiche publicitairede 1898 composée par Lucien Métivet (1863-1932)
Ce fut la merveille de Cyrano (1897). Pour expliquer le succès de Cyrano, on a écrit des volumes et on s’est ingénié en mille manières. On a répété, à satiété et sans bienveillance, que l’œuvre était venue à son heure et qu’elle avait eu grande chance, comme si ce n’était pas la coutume des chefs-d’œuvre de venir à leur heure et comme si ce genre de chance, ils ne le devaient pas à eux seuls ! Il eût été si simple de constater tout bonnement que Cyrano est un chef-d’œuvre !

Ce qu’on entend par chef-d’œuvre, c’est l’œuvre achevée, qui réalise la perfection d’un genre, l’exacte adaptation de la forme à la matière. Heureuse réussite que produit, à l’appel du génie, la rencontre de maintes conditions. Harmonie d’abord entre l’auteur et son sujet. On a justement noté l’étroite parenté d’esprit qui existe entre Rostand et les poètes de l’époque Louis XIII. Il rejoint leur romantisme à travers le romantisme de 1830. Il a comme eux le goût de l’héroïque et comme eux le goût du grotesque. Il se place entre Corneille et Scarron. Cette société qu’il évoque, il semble qu’il y ait vécu. Sentiments et tour d’esprit, il les trouve en lui-même. Il en parle naturellement le langage. Et non seulement il est du temps, mais il est du pays.

À vivre en Gascogne, il a pris l’humeur gasconne : Ce sont les cadets de Gascogne... Harmonie entre les deux éléments, lyrique et dramatique, qui trop souvent, au théâtre, se contrarient au lieu de s’accorder. Cyrano est une oeuvre toute lyrique, parce que l’auteur s’y est mis lui-même, avec sa nature, sa sensibilité personnelle, sa tendresse, ses alternatives de gaieté et de tristesse, ses aspirations au sublime et sa complaisance pour la bouffonnerie. Lyrique par la qualité de l’air qu’on y respire, par une sorte de fièvre qui y court et d’exaltation légère ; lyrique par l’ivresse verbale qui multiplie les tours d’une même idée, fait jaillir les mots pittoresques et drôles, crée les néologismes hauts en couleur ou de plaisante invention ; lyrique par la profusion des images neuves et originales et par les prouesses de rime. Ballades et rondeaux peuvent s’insérer dans la trame du dialogue : ils n’y sont pas dépaysés.

Et tandis que les drames de Victor Hugo dont on n’admirera jamais assez le lyrisme, sont du plus mauvais théâtre, Cyrano est « du théâtre » dans la plus complète et dans la meilleure acception du terme. Non pas seulement par la vie qui circule à travers toute la pièce, par le mouvement des scènes et du dialogue, par l’art de tout rendre sensible, concret et « en scène », mais surtout par la création de ce personnage de Cyrano qui est le type lui-même du personnage de théâtre, celui sur lequel se concentrent tous les regards et auquel vont toutes les sympathies.

Il est, ce Cyrano, tout action : c’est lui qui conduit la pièce. Et il est tout cœur, ayant les délicatesses et les raffinements de la plus précieuse sensibilité. Et il est tout esprit et toute présence d’esprit, ayant toujours sur les lèvres le mot prêt à partir, la riposte prompte et la réplique triomphante. Il a toutes les vertus, sans rien de ce qui parfois nous rend injustes pour la vertu. Il est brave, il est loyal, il est généreux, il a du talent ; et comme toutes ces belles qualités ne l’ont mené à rien, cela fait que nous ne pouvons lui en vouloir. Il est sublime, et comme d’ailleurs il est ridicule, on est ébloui, sans être humilié par cette vaine sublimité. Il a toujours raison, quoique absurde. Il est plus spirituel, plus courageux, plus gentilhomme qu’aucun de ses spectateurs : ils s’en consolent en songeant qu’ils n’ont pas le nez aussi long. Ils se consolent d’avoir à l’admirer en se souvenant qu’ils ont à le plaindre. Pauvre diable et diable d’homme, assez avisé pour corriger chacune de ses qualités par un défaut qui les empêche d’être haïssables ! Toute la salle, toutes les salles ont pour lui les yeux que Roxane devrait avoir.

Ainsi le seul Cyrano a réalisé au XIXe siècle la perfection de la comédie héroïque. Les romantiques s’étaient appliqués, suivant les conseils du maître, à opposer le tragique et le comique, et ils y avaient si bien réussi que les deux éléments, joints dans une même pièce, y faisaient contraste et discordance et juraient d’être rapprochés. Dans Cyrano le passage se fait naturellement de l’un à l’autre, tant les nuances en sont finement assorties ! Le théâtre romantique avait la prétention d’être une évocation de l’histoire, et n’en était que le travestissement.

Mais Rostand avait « fait ses études » et, qu’il fût poète, cela ne l’empêchait pas d’avoir l’esprit critique. Plus encore que de l’histoire, ce qui a cruellement manqué au théâtre romantique, c’est la connaissance de la vérité humaine : chaque sentiment qui s’y exprime est en désaccord avec le caractère du personnage autant qu’avec la situation où il se trouve, et l’expression ajoute sa fausseté propre à celle du sentiment. Sous la truculence ou sous la folie des propos, il y a dans Cyrano un fond d’humanité qui en a fait et continuera d’en faire le succès durable.

Ce qui achève de classer l’œuvre, c’est qu’elle n’appartient pas seulement à l’histoire du théâtre français : elle appartient à l’histoire de l’âme française. Parlant de l’émotion qui étreignit les cœurs le soir de la Fille de Roland, l’auteur de Cyrano a écrit : « Il y a des paroles qui, prononcées devant des hommes réunis, ont la vertu d’une prière ; il y a des frissons éprouvés en commun qui équivalent à une victoire ; et c’est pourquoi le vent qui sort du gouffre lumineux et bleuâtre de la scène peut aller faire claquer des drapeaux. »

Il en a été ainsi de Cyrano et c’est par là que l’enthousiaste soirée du 28 décembre 1897 — date de la première représentation de Cyrano — fut une soirée historique. Notre défaite de 1870 avait eu pour lendemain cette littérature de défaite qui fut tour à’ tour le roman naturaliste, la poésie et le drame symbolistes et décadents. Nous étions restés longtemps ensevelis dans le brouillard et dans le froid. Enfin l’esprit français sortait de ce suaire livide ; il se redressait brillant et hardi dans sa fierté lumineuse. La race s’était réveillée. C’était le signal d’un relèvement dont nous savons aujourd’hui qu’il ne devait plus s’arrêter sur la route glorieuse.

D’autres auraient été grisés, gonflés, d’un tel succès. Rostand eut seulement le sentiment qu’il lui créait de nouveaux devoirs. Car on lui a fait porter, dans l’opinion, le poids du formidable banquisme organisé autour de son nom. Ceux qui l’ont connu, savent qu’il y fut complètement étranger. Au lieu de se plaire à tout ce bruit, il ne songea qu’à le fuir. Il se réfugia dans la solitude de son lointain Cambo. Il garda toute sa simplicité gracieuse de jadis et toute sa modestie. Il n’eut plus qu’un souci : remplir sa renommée. Souci qui fut souvent une angoisse, et qui désormais domine toute son oeuvre.

La foule avait reconnu en lui quelques-unes des plus authentiques qualités de la race ; aussi l’avait-elle justement et sans qu’il l’eût cherché, salué poète national. Il rêva d’épopée. La France d’alors se reprenait de goût pour les gloires napoléoniennes : il les cueillit dans l’air. Ce fut l’Aiglon (1900). Pouvait-on rendre quelque couleur à la pâle figure du duc de Reichstadt ? Rostand voulut que, dans cette conscience partagée entre deux hérédités, celle des Bonaparte et celle des Habsbourg, un drame se soit joué qui ait eu quelque chose de shakespearien. Il a fait du fils de l’homme un autre Hamlet et n’a pas omis même les visions et les hallucinations.

Mais sans doute le « pauvre enfant » était trop frêle pour supporter le poids d’une telle création. Le rôle était trop purement imaginaire et factice et ne reposait pas sur ce minimum de réalité, dont ne peut tout de même pas se passer un personnage historique. Au contraire, depuis l’instant où Flambeau fait son entrée dans la pièce, — une des plus superbes entrées qu’il y ait au théâtre — le drame est déséquilibré, l’intérêt se déplace, il va tout entier au personnage secondaire qui émerge au premier plan ; la vague silhouette du prince souffreteux disparaît devant la solide carrure du grognard, qui revient de si loin, qui a fait le tour de l’Europe en combattant, et qui n’est pas fatigué ! C’est que ce rôle-là plonge ses racines dans le sol. Il est un résumé d’histoire. Il fait mieux que d’expliquer, il montre, il rend sensible aux yeux ce dévouement des petits, grâce auquel a été possible l’épopée impériale. Et, comme tout se tient dans l’histoire d’une nation, ce rôle qui incarne tout un passé glorieux allait être la préface de lendemains aussi épiques. Tout ce qui est dit dans l’Aiglon des grognards de l’Empire, peut se redire et s’est vérifié pour les poilus de la Grande Guerre.

J’ai toujours pensé, poursuit René Doumic, que si Rostand avait tant hésité et tant tardé à nous donner son Chantecler (1910), c’était non pour aucune des difficultés accessoires et d’ordre matériel qu’on a mises en avant, mais parce qu’il ne pouvait se décider à livrer au public une pièce qui, dans ses parties essentielles, est une ardente confession. Car tout le rôle de Chantecler n’est pas autre chose, et c’est un des plus poétiques symboles par lesquels on ait jamais traduit la fonction du poète éveilleur d’aurore.

Chantecler c’est le poète, à la façon dont le conçoit Rostand, et que lui-même il s’est efforcé d’être. Comme le coq enfonce ses griffes dans le sol pour jeter vers le ciel son cri qui monte des entrailles de la terre, ainsi le poète qui porte en lui l’âme d’une race lui donne une voix pour traduire ses aspirations les plus généreuses. Et peut-être le coq ne fait-il pas lever le jour, mais le poète fait lever l’idéal que créent son imagination et sa sensibilité. Tâche magnifique et douloureuse. Car le poète y pourra-t-il suffire ? Le souffle qu’il attend reviendra-t-il ? Et la page qu’il vient d’écrire n’est-elle pas la dernière ?... C’est là le véritable drame d’une vie d’artiste : la terreur de se survivre à soi-même. Pour l’avoir rendu avec tant d’intensité et tant d’éclat, on peut bien pardonner au poète cette débauche de lazzis, contre-partie et peut-être rançon du rôle de Chantecler.

Edmond Rostand avait vu venir la guerre : j’ai dit ailleurs son émoi devant l’horizon qu’il voyait se charger de nuages. Désormais il n’a plus su que crier sa haine de l’Allemagne et dire sa tendresse pour la France. Le Vol de la Marseillaise (1915) est à coup sûr un des plus beaux poèmes patriotiques qu’il y ait dans notre langue. Il fallait le lui entendre réciter, en merveilleux diseur qu’il était, avec cette diction de théâtre plus encore que lyrique, détachant, martelant les syllabes, jouant le poème, en faisant vivre toutes les colères et tous les enthousiasmes. D’un mouvement spontané, les milliers d’auditeurs qui emplissaient la grande salle de la Sorbonne aux Matinées nationales se trouvaient debout : ce que nous acclamions alors, en même temps que le poète, c’était le Destin de la France que nous sentions passer sur nos têtes.

Dans le volume auquel le Vol de la Marseillaise a donné son nom et où on a recueilli la production de guerre de Rostand, toutes les pièces ne sont pas de même valeur. Il suffit que quelques-unes soient de purs joyaux. Telles, la Vitre, le Faucheur basque, qui disent avec une émotion si intime ce que c’est que la France, toute la France, et les Ruches brûlées où l’abeille, « chaste buveuse de rosée », a inspiré Rostand comme elle avait inspiré le Victor Hugo des Châtiments. Telle l’Étoile entre les Peupliers, catéchisme d’une religion à laquelle on ne saurait tolérer un infidèle, la religion de la patrie, hymne qui contient ce splendide fragment épique : le dénombrement de tous ceux qui, en tous les temps et sous tous les costumes, se sont battus et sont morts pour la France. Encore doit-on rappeler qu’il faut un peu de temps et quelque recul, pour que se dégage la somme de poésie enclose dans les plus grands drames de l’histoire. Rostand n’a pu que jeter, au milieu même des événements, un premier cri de souffrance, de haine et d’espérance.

C’est d’une autre manière encore que son nom s’insérera dans le souvenir de la guerre de 1914. Dans un livre excellent sur le Théâtre de Rostand, un jeune écrivain, Jean Suberville, a écrit : « Les Saint-Cyriens qui partaient au feu avec la plume à leur casoar, réalisaient devant la mort le héros que le poète avait rêvé. Telle division s’appelait la division Cyrano ; tel corps d’armée avait pour insigne le coq Chantecler. L’immortel Cadet de Gascogne réapparaissait inlassablement sur le théâtre du front... Rostand a été aimé par les poilus de 1914. » On peut le dire en toute sûreté de conscience : c’est l’hommage dont il eût été le plus fier.

Edmond Rostand en habit d'académicien (élu en 1901 et reçu en 1903). Photographie prise vers 1915


Edmond Rostand en habit d’académicien (élu en 1901 et reçu en 1903). Photographie prise vers 1915
Le même écrivain constate : « À vrai dire, le solitaire de Cambo n’a pas créé d’école littéraire ; il vivait en marge, trop indépendant et trop désintéressé. Voilà pourquoi sa mort a suscité plus d’émotion dans la foule que dans les cénacles ; voilà pourquoi le grand public n’a pas trouvé dans les revues littéraires un digne écho du regret général, ni une louange égale à l’admiration de la France entière. Sa véritable influence apparaît dans l’âme de la jeunesse française. » Et cela vaut mieux ainsi.

Il est exact que, depuis la mort de Rostand, on a peu écrit sur lui, et qu’il s’en est trouvé quelques-uns, hélas ! pour le dénigrer sottement. Mais il faut avouer que depuis ce début de décembre 1918, trop de soucis nous ont détournés de la pure littérature. L’œuvre de Rostand a pour elle tout l’avenir. Parmi les exégèses qu’on lui consacrera, il en est une que nous appelons de tous nos vœux. Un fin lettré, Louis Labat, a été, pendant vingt ans, pour Edmond Rostand, l’ami de tous les jours, le confident de toutes les pensées. En revivant pour nous les entretiens du poète, en nous initiant à ses projets comme à ses procédés de travail, il élèverait à la chère et grande mémoire un monument qu’attendent de lui et que lui demandent tous les amis et tous les admirateurs de Rostand.

Ce qui apparaît dès maintenant dans cette oeuvre où il n’y a pas une fausse note et pas une dissonance, c’en est la forte unité. Et le même trait en fait l’originalité certaine. On peut interroger tous ses héros : ils sont de la même famille. Le Contrebandier des Musardises, en qui nous avons vile fait de reconnaître notre vieil ami Don Quichotte, s’il veut à toute force passer la frontière et rentrer en France, c’est pour y rapporter « les héroïsmes superflus. » Ce que représente Cyrano, c’est non pas la bravoure, mais ce qui la complète et la parc d’élégance.

« Qu’est-ce que le panache ? Il ne suffit pas pour en avoir d’être un héros. Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif et d’un peu frisé. C’est l’esprit de la bravoure. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, celte grâce suppose tant de force que tout de même c’est une grâce que je nous souhaite. » Flambeau ne se contente pas d’être brave entre les braves et de faire tout son devoir : il « fait du luxe. » Ils auraient pu être des héros de Rostand, ce colonel Doury qui donnait pour mot d’ordre à ses hommes : le sourire, — et ces cuirassiers, célébrés par Albert de Mun, qui chargeaient dans les roses. Le trait qu’ils ont tous en commun, c’est qu’ils personnifient l’héroïsme à la française.

C’est Rostand qui l’a fait rentrer dans notre littérature. Tous les dons qu’il avait reçus de la nature et de la vie le destinaient à remplir celte mission. Il y fallait l’éclat du verbe, la vivacité de l’émotion, l’ampleur de l’imagination ; mais il y fallait aussi la gaieté, l’esprit et la grâce. Il fallait à ce pur Français tout ce qui lui est venu de sa Provence avec tout ce qui lui est venu de sa Gascogne. Et voici quelle a été sa récompense. Comme, jadis, une société était sortie de la Comédie humaine, de l’œuvre de Rostand il est sorti une jeunesse nouvelle à l’image de ses héros : celle de nos combattants de 1914. C’est sa gloire, — et dans toute l’histoire des lettres, je n’en sais pas de plus enviable.

Voir les commentaires

Publié depuis Overblog et Twitter
Puits miraculeux de Paris
et légende du Puits-qui-parle
(D’après « Légendes du vieux Paris », paru en 1867)
Publié / Mis à jour le LUNDI 30 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
 
Parmi les puits miraculeux que possédait Paris, et notamment la plupart des anciennes églises de la capitale, l’histoire retient le Puits-qui-parle de la rue éponyme renommée au XIXe siècle rue Amyot. Si l’une des quatre versions a été popularisée par Victor Hugo pour expliquer la propriété singulière de ce puits dont le nom est plus qu’explicite, une autre est moins connue, s’appuyant sur des faits remontant au IXe siècle et mettant en scène deux soeurs dont l’une était promise à un chevalier de renom cependant que l’autre connut un sort funeste...
Dans l’église de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, on voyait jadis un puits situé au fond du sanctuaire et nommé puits de saint Germain, parce qu’il était placé auprès du tombeau de ce saint. Ses eaux avaient la réputation de guérir miraculeusement plusieurs maladies. Abbon, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands, rapporte plusieurs traits qui attestent la vertu merveilleuse de l’eau de ce puits.

Dans l’église de Saint-Marcel, il y avait aussi un puits près duquel était la pierre du tombeau de ce vénérable évêque. Suivant un antique usage dont parle saint Grégoire de Tours (VIe siècle), on raclait cette pierre, et la poudre ainsi obtenue, infusée dans un verre d’eau du puits, dévotement avalée après avoir entendu une messe, passait pour un puissant spécifique contre plusieurs maladies. On cite l’exemple d’un chanoine de Beauvais qui, se croyant empoisonné, trouva dans la raclure de cette pierre un antidote souverain.

L'église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle
L’église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle

Il y avait aussi des puits particuliers réputés pour la bonté de leurs eaux. Le Puits Censier, le Puits de l’Ermite, le Bon Puits, le Puits du Diable que l’on croit ainsi nommé à cause d’une tête de diable gravée sur sa margelle ; le Puits d’Amour, aux environs des Halles, où les servantes et les ménagères allaient puiser de l’eau et se laissaient conter fleurette par les varlets. Il y avait aux Halles, appartenant à un nommé Lori, un puits acheté par la municipalité ; on y bâtit un gibet qui tira son nom du puits de Lori, d’où l’on a fait Pilori, nom qui fut adopté ensuite par toute la France pour désigner les lieux patibulaires ou les poteaux auxquels la justice attachait les condamnés.

On voyait au haut de la montagne Sainte-Geneviève une rue nommée la rue du Puits-qui-parle, et dont l’origine a tourmenté la cervelle de plus d’un chroniqueur tant il était difficile de faire sortir la vérité de ce puits-là. On cite à ce sujet quatre légendes différentes.

Selon les uns, c’était tout simplement un écho bien réussi, qui redisait parfaitement les paroles ; et, comme tout paraissait mystérieux au populaire peu éclairé et que la science n’était pas encore capable de l’expliquer, on en fit un événement qui attira la foule et passa à l’état de tradition. Tout le monde disait : « Allons voir le puits qui parle » ; d’où le nom.

Selon d’autres, et notamment Victor Hugo, il y avait sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce de Job qui chanta pendant trente ans les sept psaumes de la pénitence, sur un fumier, au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras.

Une troisième légende nous raconte qu’un mari trop peu débonnaire, fatigué des criailleries de sa femme, la jeta dans ce puits et s’en retourna tranquillement au logis, la croyant morte, et lui, débarrassé. La peur le fit revenir le lendemain, pour s’assurer si le cadavre était au fond et ne trahirait pas son crime. Mais à peine penché sur la margelle, il entendit une voix terrible arrivant du fond du puits et triplée par l’écho, qui lui cria trois fois : « Assassin ! assassin ! assassin ! » Réfugiée dans une des cavités latérales, la victime attendait patiemment que la providence vînt à son secours. Foudroyé par cette voix vengeresse qui sort du gouffre pour le dénoncer, le coupable tombe à la renverse, les voisins accourent, les archers paraissent, on délivre la femme qui le dénonce ; bref, il est pendu. Ce fait rendit le puits célèbre, et tout le monde raconta l’histoire du Puits-qui-Parle.

Enfin une quatrième version plus ancienne et qui paraît la véritable, raconte longuement un événement encore plus tragique. C’était vers la fin du IXe siècle. La gloire de Charlemagne, après avoir jeté l’éclat du soleil, allait en déclinant comme un beau jour qui finit. La prédiction du grand empereur s’était accomplie. Un jour qu’il était sur le bord de la mer et qu’il voyait les grandes barques des Normands approcher des côtes, il s’était mis à pleurer en disant à son fidèle Alcuin : « S’ils osent déjà, moi vivant, venir jusqu’ici, que sera-ce quand je ne serai plus ! »

En effet, ces redoutables pirates, montés sur leurs drakkars, avaient, en remontant le cours de la Seine, longé la grande île qui renfermait Paris. Après un siège mémorable dans lequel les Parisiens se conduisirent en héros tandis que leur roi se conduisait en lâche — Charles le Gros, en 888 —, une paix honteuse, par lui conclue, les éloigna gorgés d’or et de butin, et laissant les campagnes dévastées ; mais la menace de ces terribles brigands pesait toujours sur la ville, Sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, alors presque sauvage, s’élevait un vieux couvent de Bénédictines, aux murs duquel était adossé le modeste castel du comte d’Argile. Un puits, entouré de grands chênes, derniers vestiges d’une vaste forêt, était mitoyen, et fournissait aux deux maisons l’eau nécessaire aux usages journaliers.

Le vieux comte, couvert de blessures glorieuses faites par l’épée des Normands, habitait cette résidence avec ses deux filles, Irmensule et Odette. On chassait la monotonie de cette solitude en recevant belle et noble compagnie. Parmi les hôtes accoutumés du manoir se trouvait un jeune gentilhomme aux belles manières, grand ami du comte, qu’il avait sauvé de la mort sur le champ de bataille ; c’était le chevalier Raoul de Flavy. Le comte nourrissait l’espoir de payer sa dette de reconnaissance en lui donnant la main de sa fille aînée, Irmensule.

Le Puits-qui-parle
Le Puits-qui-parle

Mais les pères proposent et l’amour dispose. Le cœur du chevalier, froid auprès d’Irmensule, battait à tout rompre sous le doux sourire de la gente Odette. Déjà des gages d’affection s’étaient échangés mutuellement, déjà l’on s’était juré un amour éternel, déjà même on avait échangé en secret l’anneau des fiançailles, quand le comte s’aperçut qu’Irmensule était délaissée, et que, du train qu’y allait le trop galant gentilhomme, il faudrait, un jour ou l’autre, rompre avec lui ; car jamais, au grand jamais, il n’aurait consenti à violer les lois de la véritable hiérarchie en mariant la cadette avant l’aînée. C’eût été bouleverser toutes les prérogatives des familles seigneuriales, et le vieux comte était trop entiché de ces nobles préjugés pour les oublier un seul instant, même en faveur de celui qui lui avait sauvé la vie.

Un matin, le chevalier ne trouva plus la gente Odette : la colombe avait quitté le castel ; le comte lui apprit qu’une de ses tantes de Bretagne, d’un grand âge et de beaucoup d’infirmités avait réclamé la compagnie de sa nièce, qui devait rester quelque temps auprès d’elle. Les mois se succédèrent. Raoul soupirait et Odette ne revenait pas. Mais, comme dit le bon La Fontaine : « Sur les ailes du temps la tristesse s’envole » ; et le chevalier félon oublia la dame de ses pensées.

Or, il advint qu’un jour d’été, par une chaleur suffocante, le comte, sa fille, le chevalier et les commensaux habituels du manoir s’étaient retirés sous les épais massifs des chênes, qui, avec la fraîcheur qu’exhalait la bouche du puits, rendaient le poids du jour plus supportable. Raoul de Flavy, vaincu par les raisons de son ami et les œillades enivrantes d’Irmensule restée sans rivale, était assis avec la future châtelaine sur un banc de gazon adossé au mur du couvent et proche du puits.

La nuit était venue, et de larges gouttes d’eau, précurseurs infaillibles d’un terrible orage, mouchetaient les allées du jardin. C’est alors que, cherchant un refuge, le chevalier prit la main d’Irmensule effrayée, qu’il pressa plus amoureusement que de coutume, et la conduisit vers la margelle du puits, afin que le petit clocheton construit au-dessus de l’orifice pût abriter sa tête. Mais à peine y étaient-ils arrivés, qu’un affreux éclat de la foudre, accompagné de grêle et d’éclairs, ébranla la montagne Sainte-Geneviève, et qu’une voix sortie du puits, triste et lamentable, prononça cet affreux anathème : « Hommes pervers, soyez maudits ! maudits ! maudits ! »

A ces mots, qui semblaient s’adresser à lui, Raoul pâlit, et, emportant dans ses bras la jeune fille à moitié morte d’effroi, il quitta ce lieu lugubre et arriva ruisselant au château, où il raconta la terrible malédiction sortie du puits. La sinistre nouvelle circula par la ville, et le lendemain matin on entoura le puits. Le plus courageux y descendit, et n’y vit qu’une eau calme et limpide, dormant du sommeil de l’innocence, et de vieilles pierres enveloppées de mousse. On en conclut que c’était le diable qui était venu s’y loger pour tourmenter les nonnes et le châtelain. C’était alors l’affaire des chanoines, et le clergé de Sainte-Geneviève vint, bannières déployées, suivi de nobles et vilains, exorciser cette nouvelle retraite de Satan.

On psalmodia des psaumes, on jeta des seaux d’eau bénite dans le puits, et pour compléter la cérémonie, le chanoine s’avança vers l’orifice. Mais à peine eut-il étendu la main pour faire le signe de la croix, qu’une voix s’en échappa, vibrante et terrible, et répéta : « Hommes pervers, nobles et moines, soyez tous maudits ! maudits ! maudits ! » La panique fut générale. Chacun s’enfuit en poussant des cris ; on jeta les bannières pour se sauver plus vite, les chapes furent déchirées ; en un clin d’oeil le jardin du manoir fut désert.

Les échevins firent entourer d’un mur ce lieu sinistre, et le soir les passants entendirent encore pendant quelque temps des cris et des lamentations. Ils pressaient le pas et se signaient en recommandant leur âme à Dieu. Puis, un jour, on n’entendit plus rien. Le comte quitta cette résidence et rentra dans Paris avec sa fille ; le chevalier resta plongé dans une noire mélancolie.

Au bout d’un an, le calme revint dans les esprits, et les noces du chevalier Raoul de Flavy et de noble demoiselle Irmensule d’Argile se célébrèrent à Saint-Germain-l’Auxerrois, nouvelle paroisse du comte. Le fait, passé à l’état de légende, fut transmis de bouche en bouche ; tout le monde y vit l’œuvre du diable. L’abbesse et le comte seuls connurent le secret de cette voix sinistre.

Odette n’était pas en Bretagne ; son père, pour sauver les lois de la hiérarchie seigneuriale, avait confié sa fille à la mère abbesse des bénédictines, dans l’espoir que le calme glacial du cloître éteindrait le feu qui la dévorait, et qu’il aurait le temps de marier Irmensule. Mais il arriva que la réclusion avait exaspéré la jeune fille ; ses imprécations furent telles que l’abbesse, dans la crainte d’être compromise, la mit dans un cachot, affreuse oubliette qui touchait aux parois du puits. La pauvre Odette, qui ne vivait que d’amour, de fleurs et de soleil, n’y souffrit pas longtemps. Ses soupirs, ses cris, ses malédictions, s’échappant par une fissure du puits cachée par une touffe de lierre, avaient produit tout le remue-ménage que nous venons de raconter.

Quand, plus tard, on fit des réparations au couvent, on trouva la crevasse, mais les coupables se gardèrent bien de raconter le drame qui s’était passé dans cette froide cellule, et tout le monde crut que c’était le diable qui avait parlé. Les guerres et les révolutions rasèrent la montagne Sainte-Geneviève ; le couvent et le château disparurent, mais le puits resta. Le bon populaire de Paris allait le voir, en contant des récits diaboliques ; puis, peu à peu, des maisons se construisirent à droite et à gauche avec les pierres mêmes du couvent détruit, et ainsi se forma la rue du Puits-qui-Parle, devenue rue Amyot par arrêté

Voir les commentaires

30 novembre 1921 : condamnation à mort d’Henri-Désiré Landru, « le Barbe-Bleue de Gambais »

30 novembre 1921 : condamnation
à mort d’Henri-Désiré Landru,
« le Barbe-Bleue de Gambais »
(Extrait du « Figaro » du 1er décembre 1921)
Publié / Mis à jour le DIMANCHE 29 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Landru est coupable... — un des plus grands coupables qu’on ait jamais vus — il est l’assassin de dix femmes et d’un jeune homme ; il les a tués pour les voler, écrit l’avocat et littérateur Georges Claretie (1875-1936) dans Le Figaro du 1er décembre 1921, au lendemain de l’annonce du verdict de condamnation à mort, à l’issue d’un procès auquel on venait assister en masse dans une ambiance rappelant celle des spectacles

Il n’a aucune excuse, aucune circonstance atténuante, et il a été condamné à mort. C’est logique, affirme Claretie. Depuis plusieurs jours, depuis la déposition des experts, on pouvait s’y attendre, et il fallait être atteint d’une sorte de manie du doute, d’un pyrrhonisme paradoxal pour penser autrement. Rien ne peut donner l’idée de ce que fut cette dernière audience, terminée à dix heures moins le quart, après trois heures de délibération du jury, au milieu d’une foule frénétique et qui ressemblait à un public d’exécution capitale.

Me de Moro-Giafferi vient de finir ; magnifiquement il a plaidé pendant près de cinq heures. « Landru, avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ? » Landru se lève, sans émotion. Jamais, jusqu’ici, il n’en a eu. Il n’en aura point. Cet homme est sans nerfs, écrit Georges Claretie ; et c’est peut-être cela qui explique tout. Il regarde ses juges, et d’une voix sèche : « J’ai une déclaration à faire. M. l’avocat général, dans son réquisitoire d’hier, m’a donné pas mal de défauts, de vices et même de crimes, mais il a eu l’obligeance, et je l’en remercie, de dire qu’il me restait un sentiment noble, l’affection des miens, qui est la base de la famille et de la société, l’amour des enfants et du chez soi. J’affirme sur ce sentiment que jamais je n’ai tué personne. Voilà ce que j’ai à dire. »

Le procès de Landru. Dessin paru dans Le Petit Journal illustré du 20 novembre 1921
Le procès de Landru. Dessin paru dans Le Petit Journal illustré du 20 novembre 1921

La réponse est tombée dans un silence de glace. Les gendarmes emmènent Landru. Les jurés se retirent pour délibérer sur les quarante-huit questions posées. Il est six heures et quart. La salle est remplie, bondée. Du public partout, sur les poêles et les rebords des fenêtres, pendu en grappes humaines. On boit, on mange, des sandwiches et des bouteilles thermos circulent ; on fume. Un odeur de mangeaille et de tabagie surgit du prétoire, il y a des relents de cabarets de nuit.

Et ce sont des cris ; on frappe du pied comme au théâtre pour faire venir le jury qui tarde ; on pousse des hurlements d’animaux ; l’un s’amuse à imiter le chant du coq, l’autre le miaulement du chat. Sous la lumière électrique, on aperçoit des bras nus, des fourrures qui s’agitent, des cols nus, des lèvres trop rouges qui sourient. Tout à l’heure, M. le président Gilbert a rappelé à l’ordre le public « qui n’est que toléré », et dans quelques instant, M. Godefroy criera à la foule : « Mais taisez-vous donc, un homme va être condamné à mort ! Qui donc vous a amenés ici ? » rappelant le public à la pudeur.

Le temps passe, les demi-heures s’envolent, puis les heures. Que se passe-t-il ? La plaidoirie du défenseur a-t-elle fait naître le doute ? Quel argument a donc frappé le jury ? On discute, on palabre. Quoi ? Se pourrait-il que Landru fût acquitté ? Non, c’est impossible, on douterait alors de soi-même et de sa raison. Et pourtant les jurés ne reviennent pas. Un photographe installe une lampe électrique juste au-dessus de la place où Landru viendra tout à l’heure, pour guetter et photographier son dernier rictus. Et les cris recommencent ; et la fièvre agite la foule ; les chevelures blondes des femmes qui ont enlevé leurs chapeaux se mêlent aux casques bleus des soldats qui gardent le prétoire. Un coup de sonnette ! C’est le jury. Les cris redoublent : « Assis ! Assis ! Chapeau ! »

Voici le chef du jury qui lit le verdict. « II a été répondu à la première question : Oui ». C’est la condamnation. La première question était l’assassinat de Mme Cuchet. « Oui » encore sur toutes les autres, sauf le vol au préjudice de la jeune Babelay (un petit portefeuille). Pas de circonstances atténuantes. C’est donc la mort.

« Faites entrer l’accusé ! » Et une grande rumeur surgit de la foule. La petite porte s’ouvre par laquelle depuis vingt et un jours paraît l’accusé. Il va s’asseoir à sa place ordinaire, au bout du banc, de son même pas rigide. Il apparaît sous la lumière crue de la lampe. Les appareils fonctionnent. Quelles ont été ses pensées pendant les trois longues heures d’attente ? Son œil fixe regarde le jury intensément. Me de Moro-Giafferi s’approche de lui, et on entend : « Courage ! C’est mauvais ! Très, très mauvais ! »

Landru n’a pas bronché. Il écoute debout la lecture du verdict. Pas un muscle ne tressaille sur son visage de marbre. Il n’est pas plus pâle que de coutume ; ses carotides n’ont pas une pulsation de plus ; ses maigres épaules ne sont pas soulevées par une respiration plus forte. Ses mains pâles sont posées sur la barre, sans se crisper, comme s’il posait délicatement ses doigts sur les touches d’un piano. Ses yeux fixes semblent seulement cernés d’un peu de rouge.-Le verdict est lu et il s’assied, posant comme d’ordinaire ses deux coudes sur les appuie-bras en fer qui sont dans le box. Tel qu’il était hier, avant-hier, toujours !

Plaidoirie de l'avocat de Landru, Me Vincent de Moro-Giafferi
Plaidoirie de l’avocat de Landru, Me Vincent de Moro-Giafferi

« Avez-vous une observation à faire sur l’application de la peine ? — Aucune, monsieur le président ! » Rien ne bat donc dans le cœur de cet homme ! écrit Georges Claretie. Oh ! les jurés peuvent être pleinement rassurés. Pas un cri d’innocence, rien, rien. Un mannequin de cire qui parlerait. La cour délibère. Landru se penche vers ses défenseurs. Il a même esquissé un sourire. Le premier depuis ces longs débats. Des dessinateurs s’approchent, font des croquis hâtifs ; des avocats, des journalistes essaient de se glisser vers Landru qui, tranquillement, placidement, parle avec ses avocats ; on cherche à saisir une dernière parole échappée des lèvres de cet assassin, le plus mystérieux qu’on ait vu. Rien ne tressaille en lui. Il n’a pas peur de la mort, car il l’a trop donnée.

Me de Moro-Giafferi rédige en hâte un recours en grâce ; il le porte aux jurés qui le signent. On s’étonne. On cherche à comprendre. Comprenne qui pourra ! Ils auraient pu donner des circonstances atténuantes à cet homme : ils les ont discutées, pesées et refusées ; ils ont mis trois heures pour cela. Et maintenant ils signent ! Politesse sans doute pour le bel effort du défenseur. Me de Moro-Giafferi demande à Me Lagasse de faire aussi signer sa cliente, la sœur de Mme Pascal, assassinée. Elle hésite, elle pleure, et enfin, elle aussi signe. Ce sont là choses difficiles à refuser. Et pourtant ? Elle est en larmes.

La Cour rentre. Un gendarme fait signe à Landru de se lever. Il obéit. Le voilà debout, immobile dans son paletot mastic, comme un de ces mannequins qui dans les champs servent d’épouvantails aux oiseaux. On lui lit la liste de ses onze crimes, de ses vols, de ses faux. Il ne bouge point. « La Cour ordonne qu’il soit conduit sur une place publique de Versailles pour avoir la tête tranchée... »

C’est fini. Et soudain Landru parle, comme si tout l’heure il avait oublié de dire quelque chose d’important. Et de la même voix qui, la veille, lançait des railleries, de la même voix coupante et sèche, où rien ne vibre : « J’ai un mot à dire : le tribunal s’est trompé. Je n’ai jamais été un assassin ! » La phrase tombe dans le silence ; elle a eu des sécheresses de couperet. Cette fois, c’est bien fini. Ses avocats lui serrent la main. Il met son chapeau et redescend le petit escalier, qu’il ne gravira plus, du même pas lent, mesuré, placide, son pas de tous les jours, lorsqu’il venait, les dossiers sous le bras, discuter comme un comptable les chiffres de son petit carnet.

Me de Moro-Giafferi avait fait pourtant l’impossible pour le sauver, et il faut louer son effort. Il avait discuté les expertises, disant que la découverte des ossements trouvés dans la seconde perquisition ne signifiaient rien, puisqu’on n’en avait pas trouvé dans la première. Quelqu’un, peut-être, les avait déposés. D’ailleurs, ces ossements pouvaient provenir d’un cimetière ; et on brûle, dans les campagnes, les détritus des champs de repos. « J’ai, dit-il, la certitude qu’ils ont été déposés à dessein. » Les expertises sont, dit-il, d’ailleurs douteuses, et « le seul chemin qui mène à la certitude est le doute permanent. »

Ensuite, il discute les témoignages des gens qui ont vu des flammes, senti des odeurs délétères. Ce sont, pour lui, « des commérages ». Il croit à l’impossibilité de brûler des cadavres dans un poêle. Il cherche, en étudiant le carnet de Landru, à démontrer que les victimes ont survécu au jour fixé pouf leur disparition. Et enfin, explique Claretie, il apporte une hypothèse sur ces disparitions, hypothèse pour lui « plus vraisemblable que le crime ». La voici. On l’avait d’ailleurs déjà formulée. Landru aurait fait la traite des blanches. Pourquoi les disparues ne parlent-elles pas ? Parce que, sans doute, chacune d’elles compte sur les autres pour sauver Landru ; nulle ne voulant en prendre la responsabilité, afin d’éviter les railleries du public.

« Si Landru gardait des papiers de femmes, c’est qu’il les gardait pour je ne sais quel métier ; laissez-moi le définir d’un mot brutal et grossier : un marchand de chair. Elles sont peut-être dans de lointaines Amériques. Comprenez-vous alors pourquoi elles se taisent ? » Et Landru aurait pour cela un complice ou des complices qu’il ne veut pas nommer. Les heures marquées au carnet, lors des disparitions, seraient les heures d’expédition en Amérique.

Mais cela n’explique rien. Pourquoi, avec cette hypothèse, Landru les aurait-il fait venir à Gambais ? Et pourquoi ne pas parler ? La traite des blanches est un tout petit délit à côté de ses crimes. Il est relégué et ne risque plus rien ; tandis qu’il risque sa tête, en ne parlant pas.. Sauver un complice ? Quel complice ? Un des siens ? Mais on a enquêté sur eux et on n’a rien trouvé. Et cette hypothèse n’explique pas les fiançailles. Ces femmes étaient âgées, Mme Jaume était chrétienne. Et l’hypothèse ne paraît pas convaincante.

Henri-Désiré Landru en 1921
Henri-Désiré Landru en 1921

Un appel à la pitié ; un suprême appel au doute : « Que demain revienne seulement une de ces femmes, et quelle fierté alors pour vous de dire : Je n’ai pas tué ! Ne faites pas l’irréparable ; écartez de vos nuits chaudes ou glacées le spectre du revenant disant : J’étais innocent ! Si en marge de cet arrêt l’histoire devait dire : Ils ont donné la mort. Ils se sont trompés ! Quelle charge pour votre conscience ! »

Un suprême argument enfin. Landru est poursuivi pour faux. Qu’on lui donne vingt ans de travaux forcés, et qu’on l’acquitte pour les assassinats. La plaidoirie fut très belle : mais les disparitions des femmes, leur silence, leurs meubles et leur argent trouvés chez Landru, les ossements et les cendres du jardin étaient des charges impossibles à combattre ; à moins de n’admettre jamais la culpabilité humaine, si le criminel n’avoue point.

Landru n’avait point avoué. Mais son système de défense précisément le condamnait : « Je sais, mais je ne veux rien dire ! » Jusqu’au bout, il avait essayé de railler la justice, et de finasser avec l’évidence. Cela n’a pas réussi ; Landru n’en parut ni étonné, ni ému. C’est l’homme le plus insensible qu’on ait jamais vu, conclut Georges Claretie. Et quand pour la dernière fois, il franchit le pas de la petite porte qui s’ouvre dans la muraille pour le conduire en prison, on songeait au mot du vieux conteur qui, en ce procès, devient effarant : « Le Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher. ».

Voir les commentaires

28 novembre 1721 : supplice du brigand Louis-Dominique Cartouche

28 novembre 1721 : supplice du brigand
Louis-Dominique Cartouche
Publié / Mis à jour le VENDREDI 27 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTI
 
Cartouche annonça de bonne heure ce qu’il serait un jour : il avait à peine onze ans, que dans le collège où il faisait ses classes, il commettait une multitude de petites friponneries. S’étant évadé du collège et de la maison paternelle, il erra quelque temps dans les provinces, et acheva de se perfectionner dans une bande de voleurs qui ravageait la Normandie.

Il revint ensuite exercer son métier dans la capitale, avec un succès qui passa ses espérances ; mais, malgré toute son habileté, ayant su qu’il était déjà signalé, il va trouver hardiment d’Argenson, lieutenant de police, et lui propose de lui découvrir tous les voleurs qui étaient dans la capitale ; d’Argenson accepte et lui assigne un écu par jour. Mais bientôt Cartouche s’engage et part pour le régiment ; c’est là qu’il devint un brigand consommé.

Revenu dans la capitale après la fin de la guerre, avec plusieurs soldats, il leur persuada de s’associer avec lui, pour exercer en commun leurs brigandages. On s’occupa d’abord d’augmenter le nombre des associés, et en peu de temps il devint considérable. Cartouche leur dit alors qu’il fallait élire un chef et faire un code de discipline. On convoqua à cet effet une assemblée générale, dans un lieu désert, quoique voisin de Paris. Cartouche y harangua sa troupe avec une éloquence qui lui mérita, par acclamation, le titre de chef suprême, avec le droit de vie et de mort sur chacun des membres. Ils se lièrent tous ensuite par les serments les plus terribles.

Bientôt on n’entendit parler dans Paris et les environs que de vols et de meurtres effroyables. Les magistrats ne pouvant parvenir à faire arrêter Cartouche, firent proclamer une récompense à ceux qui le mettraient dans les mains de la justice. Cartouche ayant découvert qu’un membre de sa troupe avait été ébranlé par l’appât de la récompense, résolut de faire un exemple qui effrayât les autres. Il convoqua une assemblée générale ; il dit à celui qu’il soupçonnait de le trahir d’approcher ; après lui avoir fait les reproches les plus violents sur sa lâcheté, il ordonne qu’on l’égorge, ce qui est exécuté sur-le-champ.

L’exemple que venait de faire Cartouche fut inutile : un de ses camarades le trahit encore et le fit prendre dans un cabaret situé entre Belleville et Ménil-Montant, pendant qu’il dormait étendu sur un mauvais grabat ; il fut mis dans un cachot de la tour de Montgommery. Interrogé sur ses complices, il répondit qu’il n’en avait point : lorsqu’on lui confronta ceux qui étaient dans les prisons de la Conciergerie, il nia hardiment qu’il en connût aucun ; et ceux-ci, à leur tour, dirent qu’ils ne le connaissaient pas.

Il soutint toujours que son nom était Charles Bourguignon, fils de Thomas Bourguignon, et qu’il était originaire de Bar-sur-Seine. Un jour qu’on l’interrogeait, il demanda une bouteille de vin de Bourgogne, et dit en plaisantant : « Mon amour pour ce vin prouve que je suis du même pays que lui, et que je suis bon patriote. »

Il avait toujours affecté une contenance ferme et tranquille ; mais un accident imprévu vint déconcerter toute sa sécurité. On trouva dans la poche d’un de ses habits un passeport signé du duc de Lorraine ; on lui montra ce passeport qu’il croyait déchiré depuis longtemps ; on lui demanda d’où il l’avait ; il pâlit à cette demande imprévue : aussitôt parurent sa mère et son frère cadet ; on leur demanda s’ils le connaissaient, ils assurèrent que oui, et qu’il était Louis-Dominique Cartouche. Le pauvre Cartouche, étourdi d’un pareil coup, fit tous ses efforts pour se remettre, et leur répondit qu’ils étaient des imposteurs gagés pour le perdre ; mais malgré toutes ses dénégations, comme on avait acquis des preuves plus que suffisantes, il fut enfin condamné à être rompu vif.

Cartouche dans sa prison, exhorté au repentir par deux moines


Cartouche dans sa prison, exhorté
au repentir par deux moines
Avant d’aller au supplice, Cartouche fut appliqué à la question ; mais on ne put lui arracher un seul mot contre ses complices ; son confesseur ne réussit pas mieux. Cartouche traita de lâche et de parjure un de ses compagnons qui avait succombé à la huitième pinte d’eau.

Le moment fatal étant enfin arrivé, il fut conduit à la Grève sur les cinq heures du soir. Toutes les fenêtres étaient pleines, et les places retenues depuis plus d’un mois. Cartouche, en arrivant sur la place, voyant quatre roues et deux potences environnées d’archers du guet à pied et à cheval, dit tout haut : « Voilà un vilain aspect. » Son confesseur voulut profiter de ce moment de frayeur pour l’engager à satisfaire à sa conscience et à la justice, par une déclaration entière de ses crimes et de ses complices ; mais il protesta qu’il n’avait rien à dire, et monta d’un air intrépide sur l’échafaud. Alors il regarda de tous les côtés pour voir si ses complices ne venaient pas le délivrer, comme ils s’y étaient tous engagés par les plus forts serments. Voyant que la terreur leur avait fait oublier leurs promesses, il se crut lui-même dégagé des siennes ; il demanda son confesseur, et lui dit qu’il voulait parler à ses juges, et qu’il avait des secrets importants à leur communiquer avant de mourir ; on le conduisit sur-le-champ à l’Hôtel de Ville.

Il commença par reconnaître tous les crimes dont on l’avait accusé, et en déclara qu’on ignorait ; il dénonça ensuite ses complices, détailla les crimes de ceux qui étaient déjà prisonniers, et déclara où l’on trouverait ceux qui ne l’étaient pas encore ; en attendant que ces derniers fussent pris, il se retira dans un coin de la salle avec son confesseur, dont il écouta les exhortations avec beaucoup de ferveur et de repentir.

Cependant les archers qu’on avait envoyés de tous côtés dans Paris pour arrêter ses camarades, en surprirent un grand nombre, et les conduisirent à l’Hôtel de Ville. « Messieurs, leur dit Cartouche, mon confesseur m’a commandé, de la part de Dieu, de faire à la justice une déclaration entière de ce que je savais ; je le ferai avec d’autant plus de raison, que vous avez manqué à la parole formelle que vous m’aviez donnée de me délivrer au péril de votre vie. » Alors il désigna les noms de chacun en particulier, et déclara leurs crimes. Il nomma en outre plus de quatre-vingts personnes qui avoient déjà pris la fuite. Il dénonça quarante personnes qui s’étaient mises à la suite de mademoiselle de Montpensier, qui allait en Espagne.

Il indiqua la demeure de ses maîtresses, et l’on envoya sur-le-champ des archers qui les amenèrent devant lui : il en avait trois. L’une était une fille, grande, bien faite, qu’il appelait sa Sœur grise. Il déclara qu’elle avait eu plusieurs enfants de lui, et qu’elle en avait tué un. Sur les preuves qu’il en donna, elle fut conduite dans un cachot.

Sa seconde maîtresse, qu’il appelait la Sultane régnante, parut ensuite d’un air hardi, et avec des habits magnifiques, toute couverte de pierreries ; il ne chargea point celle-là. Ainsi, on se contenta de la raser en sa présence et de la renfermer pour dix ans.

La troisième était une de ces fameuses poissonnières, de la Halle, qu’il accusa d’avoir recelé ses vols. En effet, on trouva chez elle une montre et un collier, dont il l’avait priée de se charger.

Enfin, il désigna un endroit au Bois de Boulogne, où l’on trouverait des hardes enfouies, avec beaucoup de vases sacrés et de bijoux : on y envoya sur-le-champ des personnes qui trouvèrent ces effets, et les rapportèrent. On le ramena ensuite à l’échafaud, où il subit le supplice qu’il n’avait que trop mérité.

Voir les commentaires

26 novembre 1781 : François de Bouillé enlève l’île de Saint-Eustache aux Anglais

26 novembre 1781 : François de Bouillé
enlève l’île de Saint-Eustache
aux Anglais

 

(D’après « Histoire de la Martinique depuis la colonisation
jusqu’en 1815 » (par Sidney Daney) Tome 4 paru en 1846
et « Nouveau dictionnaire historique des sièges et batailles mémorables,
et des combats maritimes les plus fameux de tous les peuples
du monde, anciens et modernes, jusqu’à nos jours » (Tome 2) paru en 1808)
Publié / Mis à jour le MERCREDI 25 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Observant la marche des Anglais qui en février précédent s’étaient emparé non sans déprédations de l’île hollandaise de Saint-Eustache, François de Bouillé, gouverneur de la Martinique, fait secrètement voile avec quelques centaines d’hommes vers la possession anglaise et y parvient dix jours plus tard à la nuit tombée...

Depuis qu’elle était passée en 1678 sous le contrôle de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, l’île de Saint-Eustache, faisant partie des petites Antilles, appartenait aux Hollandais auxquels l’Angleterre avait déclaré la guerre en 1780, sur le motif qu’un traité secret avait été conclu entre la Hollande et les États-Unis.

Le 3 février 1781, l’île avait été surprise par treize vaisseaux et quatre mille hommes de troupes aux ordres du général anglais Vaughan ; un butin immense était tombé entre les mains des Anglais qui s’y livrèrent à une déprédation donnant lieu, en Angleterre, à de longs procès et à de nombreuses récriminations. L’amiral Rodney qui commandait la flotte fut accusé de détournement à son profit, et il fut reconnu que les Anglais des îles voisines y vendaient leurs marchandises aux ennemis en guerre avec l’Angleterre.

La prise de Saint-Eustache par les Anglais en février 1781. Gravure de Johann Baptist Bergmüller (1781)
La prise de Saint-Eustache par les Anglais en février 1781.
Gravure de Johann Baptist Bergmüller (1781)
Celle-ci ne devait cependant pas jouir du fruit de sa conquête. Car François de Bouillé — gouverneur de la Martinique et gouverneur des colonies françaises des îles du Vent depuis 1777, il avait pris en juin 1781 le commandement de la flotte française du comte de Grasse lors de la prise de l’île anglaise de Tobago dans le cadre de la guerre d’indépendance des États-Unis — conçut, de ce moment, le projet d’arracher l’île aux mains des Anglais. Mais, comme ces derniers s’étaient fortifiés avec soin sur ce rocher qu’ils appelaient le Gilbraltar de l’Amérique et qu’une surprise seule pouvait en venir à bout, il garda sur son dessein le plus profond silence, en attendant le moment propice à son exécution.

En novembre 1781, et après s’être procuré tous les renseignements dont il avait besoin, il avait arrêté son plan et terminé ses préparatifs. Durant la nuit et tandis que la jeunesse créole dansait à un bal brillant qu’il avait donné à son gouvernement, il sortit mystérieusement et s’embarqua avec environ trois-cent cinquante hommes du régiment Walch, d’Auxerrois et de Royal Contois, commandés par Dillon, colonel du régiment de son nom. Le marquis de Bouillé avait fit courir le bruit qu’il allait au-devant de notre armée navale. Mouillées sur la rade de Fort-Royal, trois frégates — la Médée, l’Amazone et la Galathée —, la corvette l’Aigle et quatre goélettes armées qui portaient ses troupes reçurent le gouverneur de la Martinique et toute sa suite, et mirent immédiatement à la voile le 15 novembre 1781.

François-Claude-Amour, marquis de Bouillé. Peinture de l'École française datée du 14 novembre 1800


François-Claude-Amour, marquis de Bouillé. Peinture
de l’École française datée du 14 novembre 1800
Ce ne fut qu’alors que les officiers de terre et de mer, encore en habit de fête, apprirent qu’ils allaient à la conquête de Saint-Eustache. Cette île, comme toutes celles du golfe du Mexique, n’était facilement abordable que par la partie sous le vent ; mais cette partie était défendue par un fort construit sur un roc escarpé, et que les canons des vaisseaux que les bas-fonds ne permettaient pas d’en approcher, auraient pu à peine atteindre. Ce fort était gardé par une bonne garnison munie abondamment de moyens de défenses. Une attaque de ce côté offrait trop de résistance : on se décida à aborder par la partie du vent.

Après mille contrariétés qu’opposèrent au marquis de Bouillé les vents et les courants, il arriva devant cette île dans la nuit du 26 novembre : les chaloupes furent mises à la mer ; mais des lames furieuses, qui battaient une plage escarpée, menaçaient de les briser si elles tentaient d’accoster. Les bâtiments légers et la corvette devaient en effet mouiller, cependant que les frégates devaient rester sous voiles, à porter d’envoyer des troupes à terre.

Le seul bateau où était le comte de Dillon put effectuer un débarquement de cinquante chasseurs. Un raz-de-marée inattendu, qui régnait sur cette côte, fit perdre les chaloupes qui furent brisées sur les roches dont elle était couverte. Le canot dans lequel le marquis de Bouillé vint à terre, fut renversé ; mais on parvint à en tirer les troupes. On découvrit enfin un lieu de débarquement moins dangereux, et on y mit à terre une partie des troupes.

Les frégates avaient été en dérive une heure avant le jour ; la plupart des canots et chaloupes brisés sur la plage ne laissaient aucun espoir de réunir le reste des troupes. Le général français, privé de tout moyen de retraite, n’avait de ressource que celle de vaincre un ennemi dont les forces étaient presque doubles des siennes. Les soldats étant pleins d’ardeur et de courage, il se décida à attaquer.

Surprise de Saint-Eustache le 26 novembre 1781. Dessin de Clément-Pierre Marillier (1740-1808)
 

Surprise de Saint-Eustache le 26 novembre 1781.
Dessin de Clément-Pierre Marillier (1740-1808)
Il était quatre heures et demie du matin ; les Français étaient éloignés de près de deux lieues du fort et des casernes, lorsqu’ils se mirent en marche au pas redoublé. À la tête des soldats, le marquis de Bouillé gravit, au milieu des ténèbres et d’un terrain hérissé de difficultés, le roc qui les séparait de la forteresse. Il donna ordre au comte de Dillon d’aller, avec les Irlandais, droit aux casernes, d’envoyer un détachement pour prendre le gouverneur dans sa maison ; au chevalier de Fresne d’escalader le fort avec une centaine de chasseurs s’il ne pouvait en forcer les portes ; et au vicomte de Damas de soutenir son attaque avec le reste des troupes.

À l’aube du jour, vers six heures, le comte de Dillon parvint aux casernes et rencontra une compagnie d’Anglais faisant l’exercice et qui, trompée par l’uniforme rouge du régiment de Dillon, les prit pour des compatriotes et les laissa approcher. Mais s’apercevant bientôt de son erreur, elle prit la fuite et se précipita du côté de la forteresse dont elle leva le pont-levis. Les Français s’attachèrent à ses pas et de Fresne parvint à s’emparer du pont-levis. Les fuyards jetèrent l’épouvante dans la forteresse, et les Anglais se croyant surpris par une armée nombreuse se rendirent à trois cent cinquante Français. Le gouverneur anglais Cockburn avait été fait prisonnier par O’Connor, officier irlandais.

Tandis que les Anglais s’étaient comportés envers les Hollandais, comme des flibustiers et des déprédateurs et méritaient qu’un sort semblable les frappât, les Français les traitèrent en vainqueurs généreux. Parmi le reste du butin fait sur les Hollandais et dont on exigea la restitution, se trouva un million en espèces caché chez le gouverneur anglais Cockburn, qu’il avait levé sur les habitants. Ce gouverneur fut accusé en Angleterre d’avoir livré la colonie. On apprit quelques temps après que des navires qu’ils avaient expédiés pour l’Angleterre, chargés des dépouilles de Saint-Eustache et escortés par le commodore Hotham, étaient tombés entre les mains de la Motte Picquet et que vendus en masse au commerce de Bordeaux, ils avaient produit huit millions.

Estampe satirique anglaise dirigée contre lord Cockburn, gouverneur anglais de Saint-Eustache surpris et fait prisonnier par le marquis de Bouillé le 26 novembre 1781. Estampe de Kobon (1782)
Estampe satirique anglaise dirigée contre lord Cockburn, gouverneur anglais de Saint-Eustache
surpris et fait prisonnier par le marquis de Bouillé le 26 novembre 1781. Estampe de Kobon (1782)
Le vicomte de Damas, colonel d’Auxerrois et qui avait pris part à l’expédition, fut envoyé par le marquis de Bouillé à Saint-Martin dont il fit prisonnière la garnison anglaise. Saba subit la même destinée. Les Français relevèrent, dans ces trois îles, le pavillon des États-Généraux. Fitz Maurice, commandant du bataillon de Walsh, fut laissé gouverneur militaire à Saint-Eustache, et Chaber, Français né à Saint-Eustache et qui avait fourni au marquis de Bouillé les renseignements qui l’avaient guidé, reçut le gouvernement civil.

Lorsque les Martiniquais, qui ignoraient d’abord où s’était dirigé leur gouverneur et qui avaient pensé qu’il se portait au-devant de l’escadre du comte de Grasse, attendu de l’Amérique, apprirent ce nouvel exploit accompli avec tant d’audace et de célérité, ils firent éclater leur joie, et la petite flotte conquérante fut reçue au milieu d’acclamations de triomphe. Le marquis de Bouillé rentra à Fort-Royal avec près de 800 prisonniers, sans compter les femmes et les enfants. Il y trouva l’armée du comte de Grasse qui avait terminé sa glorieuse campagne de l’Amérique septentrionale.

Voir les commentaires

En 885 : siège de Paris par les Normands

25 novembre 885 : siège de
Paris par les Normands
(D’après « Histoire générale de France depuis les temps les
plus reculés jusqu’à nos jours » par Abel Hugo (Tome 2), paru en 1837)
Publié / Mis à jour le MARDI 24 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTION
Après leur défaite par les milices de la Neustrie, en 884, les Normands restèrent pendant une année sans reparaître sur les rives de la Seine. Ils y revinrent en 885, et entrèrent dans le fleuve avec sept cents vaisseaux à voiles, et un nombre d’autres petits navires si considérable qu’ils « couvraient les eaux de la Seine sur un espace d’un peu plus de deux lieues ».
La flotte ennemie était sous les ordres de Sigfried, chef viking auquel les historiens contemporains donnent le titre de roi. Elle remonta la Seine. Arrivé près de Paris, Sigfried, avec quelques-uns de ses compagnons, se présenta le 25 novembre 885 devant l’évêque Gozlin et le comte Eudes
— qui deviendra roi des Francs en 888 —, fils de Robert le Fort —  ancêtre de la lignée des futurs Capétiens — et qui était chargé de la défense de la cité ; il leur demanda de laisser ses vaisseaux franchir les deux bras de la Seine, barrés par les ponts fortifiés qui joignaient alors Paris à ses faubourgs ; il promettait, si cela lui était accordé, de ne causer aucun dommage aux Parisiens, et de porter plus loin ses dévastations. L’évêque et le comte repoussèrent généreusement la demande du roi normand, qui se retira en proférant d’horribles menaces contre les défenseurs de Paris.

« Le lendemain [26 novembre], rapporte le moine Abbon de Saint-Germain-des-Prés qui fut un témoin oculaire du siège, et dès le lever de l’aurore, Sigfried entraîne les Normands au combat. Tous se jettent hors de leurs navires, courent vers la tour [la tour dont il est ici question existait sur remplacement où s’éleva plus tard le grand châtelet, et servait de tête au pont principal], l’ébranlent violemment par leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une grêle de traits. La ville retentit de cris, les citoyens se précipitent, les ponts tremblent sous leurs pas, tous volent et s’empressent de porter des secours à la tour. Ici brillent, par leur valeur, le comte Eudes, son frère Robert [qui deviendra roi des Francs sous le nom de Robert Ier en 922 — et le comte Ragenaire [Ragenold, comte du Maine et marquis de Neustrie] ; là se fait remarquer le vaillant abbé Ebble, neveu de l’évêque. Le prélat est légèrement atteint d’une flèche aiguë ; Frédéric, guerrier à son service, dans la fleur de l’âge, est frappé du glaive ; le jeune soldat périt ; le vieillard, au contraire, guéri de la main de Dieu, revient à la santé.

Siège de Paris par les Normands

Siège de Paris par les Normands
« Beaucoup des nôtres voient alors leur dernier jour ; mais, de leur côté, nos braves Parisiens font aux ennemis de cruelles blessures ; les Normands se retirent enfin, emportant une foule des leurs à qui reste à peine un souffle de vie. Déjà le soleil avait cessé de briller sur l’horizon... La tour ne présentait plus rien de sa forme primitive et complète ; il n’en restait que les fondements et les créneaux inférieurs ; mais, pendant la nuit même qui suivit le combat, cette tour fut revêtue dans toute sa circonférence de fortes planches, et s’éleva beaucoup plus haut qu’auparavant. Une nouvelle citadelle fut pour ainsi dire posée sur l’ancienne.

« Le lendemain encore [27 novembre], le soleil et les Danois saluent en même temps et de nouveau la tour ; les Normands livrent aux fidèles Parisiens d’horribles et cruels combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle ; du haut des airs, les frondes et les pierriers déchirants mêlent leurs coups aux javelots... La ville s’épouvante, les citoyens poussent de grands cris, les clairons les appellent à venir sans retard secourir la tour tremblante. Les chrétiens combattent avec un ferme courage.

« Parmi nos guerriers, deux, plus hardis que les autres, se font remarquer : l’un est comte, l’autre abbé. Le premier, le victorieux Eudes, ranime l’ardeur des siens et rappelle leurs forces épuisées ; il parcourt incessamment toutes les parties de la tour et écrase les assaillants. Ceux-ci tâchent de couper le mur à l’aide de la sape, mais il les inonde d’huile, de cire, de poix enflammées ; mêlées ensemble, elles coulent en torrents d’un feu liquide, dévorent, brûlent et enlèvent les cheveux des ennemis. Plusieurs Danois expirent dans d’horribles tourments ; d’autres sont forcés de chercher un secours à leurs maux dans les ondes du fleuve. Les chrétiens s’écrient ironiquement en les y voyant courir : Malheureux brûlés, courez vers les flots de la Seine, tâchez qu’ils vous fassent repousser une autre chevelure mieux peignée...

« L’abbé Ebble se montre le digne compagnon et le rival en courage d’Eudes. D’un seul javelot il perce sept Danois à la fois, et ordonne, par raillerie, qu’on les porte à la cuisine. Nul ne devance ces deux guerriers (Eudes et Ebble) au combat, nul n’ose se placer au milieu d’eux, nul même ne les approche et n’est à leur côté, tous les autres cependant méprisent la mort et se conduisent vaillamment. Mais que peut une seule goutte d’eau contre des milliers de feux ?

Les barques des Normands. Gravure pour l'Histoire de France de François Guizot, par Alphonse-Marie-Adolphe de Neuvi Les barques des Normands. Gravure pour
l’Histoire de France de François Guizot,


par Alphonse-Marie-Adolphe de Neuville
« Les braves fidèles étaient à peine deux cents, et les ennemis, au nombre de quarante mille, renouvelaient les uns après les autres leurs attaques contre la tour... Les cruels redoublent sans cesse les fureurs de la guerre ; des clameurs et des frémissements s’élèvent dans l’air ; de grands cris frappent le ciel ; les boucliers peints tremblent sous les pierres qui les accablent ; Ies écus gémissent sous les coups, les casques crient, percés par des traits. Bientôt les cavaliers, revenant du pillage, accourent se joindre au combat ; frais et rassasiés de nourriture, ils marchent vers la tour : et beaucoup d’entre eux, frappés et mourants, regagnent leurs vaisseaux, sans avoir eu le temps de lancer contre la tour leurs pierres et leurs traits.

« Quant à ceux qui cherchent un remède à leurs brûlures dans les douces ondes du fleuve, les Danoises, en les voyant, s’arrachent les cheveux, fondent en larmes, et chacune crie à son époux : Où cours-tu ? Fuis-tu d’une fournaise, pour fuir ainsi ? Quoi ! fils du démon, aucun effort victorieux ne pourra-t-il te rendre maître de cette tour ? Ne t’ai-je pas assez gorgé de vin, de pain et de venaison ? Pourquoi, sitôt épuisé de fatigues, cherches-tu ici un abri ? Honte à toi, vil glouton, et à tous ceux qui comme toi renoncent au combat.

« Cependant un fourneau, tracé avec adresse, étend ses sinuosités sous le pied de la tour, et de sa bouche vomit de cruels désastres [Abbon décrit une espèce de mine alors en usage. On creusait sous les remparts qu’on voulait renverser des galeries souterraines dont la voûte était soutenue par des piliers en bois, puis on mettait en même temps le feu à tous les piliers, les galeries s’affaissaient et les remparts s’écroulaient]. La brèche qu’il a faite, les assiégeants s’efforcent de l’agrandir, en coupant le bas du rempart. Tout à coup se laisse voir une ouverture funeste, large, immense. Les guerriers chrétiens se montrent à tous les yeux ; ils voient les ennemis couverts de casques, eux-mêmes sont vus des assiégeants ; leurs regards peuvent compter un à un les Danois, qui n’osent entrer dans la tour, et que la frayeur repousse de ce fort que leur audace n’a pu emporter.

« Bientôt on lance sur eux, du haut de la tour, le moyeu arrondi d’une roue, qui précipite dans les enfers six hommes à la fois. L’ennemi attache alors aux portes de la tour des matières enflammées. Un horrible bûcher s’élève, une noire fumée étend ses nuages sur nos guerriers ; la forteresse est enveloppée d’ombres épaisses, mais seulement pendant une heure environ ; puis le vent rabat la fumée du côté des ennemis. Le feu s’éteint ensuite... Le combat recommence avec plus de violence ; deux porte-enseignes accourent de la ville et montent sur la tour, portant sur leurs lances le drapeau couleur de safran, si redoutable aux yeux des Danois ; cent catapultes de leurs coups rapides étendent, privés de sang et de vie, les corps de cent ennemis, et ces morts, traînés par les cheveux, vont revoir leurs vaisseaux et y chercher un dernier asile...

« Le brave chevalier Robert, heureux jusqu’alors, expire frappé d’un trait cruel ; là, périssent aussi, de notre côté, quelques hommes du commun, mais en petit nombre, grâces à la bonté de Dieu. Honteux alors comme un loup dévorant qui, n’ayant pu se saisir d’aucune proie, regagne le plus épais du bois, les assiégeants prennent la fuite en toute hâte et pleurent la perte de trois cents des leurs. »

Ces deux combats avaient eu lieu les 26 et 27 novembre 885 ; malgré le double échec qu’ils venaient d’éprouver, les Normands ne renoncèrent cependant point à leur entreprise, établissant leur camp près de Paris et lançant une nouvelle attaque en janvier 886.


Siège de Paris par les Normands


Les Normands donnèrent à la ville huit assauts successifs, l’assiégèrent pendant plus de treize mois, en pillèrent et en dévastèrent tous les environs. C’est seulement alors que le roi Charles le Gros vint enfin au secours des Parisiens, à la tête d’une armée qu’il fit camper sous Montmartre ; mais, n’osant risquer une bataille, il conclut, le 30 novembre 886, un traité honteux, par lequel il s’engageait à donner aux Normands quatorze cents marcs d’argent, payables en mars 887.

Cet acte contribua à discréditer la dynastie carolingienne et à favoriser l’avènement de ce qui deviendra la dynastie capétienne. L’évêque Gozlin était mort pendant le siège. Eudes monta sur le trône, du vivant même de Charles le Gros. Les Normands, ayant remonté leurs barques par terre au-dessus de Paris, allèrent piller tous les pays arrosés par la Seine et autres rivières : au terme fixé, ils se présentèrent pour toucher la somme promise, et ne reparurent plus. Cette visite des barbares avait été la dernière.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 > >>