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c'est arrive ce jour

10 novembre 1871 «Dr. Livingstone, I présume ?

10 novembre 1871
 

«Dr. Livingstone, I (Je) presume?

 

Le 10 novembre 1871 (note), un jeune Blanc arrive à Ujiji, une bourgade africaine sur la rive orientale du lac Tanganyika. Tandis que la population l'entoure avec curiosité, un autre Blanc au visage émacié et d'une extrême maigreur se dirige lentement vers lui, soutenu par deux serviteurs.

Le jeune homme ôte son chapeau et lance cette apostrophe aussi laconique qu'immortelle : « Dr. Livingstone, I presume ? » (« Vous êtes sans doute le Dr Livingstone ? ») 

Le missionnaire David Livingstone (58 ans), qui explorait l'Afrique orientale, n'avait pas rencontré d'Européen depuis cinq ans et passait pour disparu... quand il fut ainsi retrouvé par le journaliste Henry Morton Stanley, de son vrai nom John Rowlands (30 ans).

Un saint en Afrique

Livingstone et sa famille explorent le lac Ngami, au Kalahari, en 1850Issu d'une pauvre famille d'Écosse, de confession presbytérienne, David Livingstone travaille dès l'âge de 10 ans comme ouvrier dans une fabrique de coton. Il manifeste des dons intellectuels et un goût de la lecture qui lui valent de devenir médecin et pasteur protestant.

En 1840, il part en Afrique du sud et établit des missions dans le Bechuanaland, en limite méridionale du désert du Kalahari. Ayant épousé quatre ans plus tard la fille du célèbre missionnaire Robert Moffat, il accomplit avec elle deux traversées du Kalahari. Puis il l'envoie en Angleterre avec leurs trois premiers enfants et s'établit dans le pays des Makololo.

Révélations sur la traite orientale
Auprès des Makololo et de leur jeune roi Sekelutu, David Livingstone découvre les réalités de la traite orientale :
« Sekeletu reconnut qu’ils faisaient trafic de leurs prisonniers et échangeaient de jeunes garçons contre des fusils européens, le fusil étant un atout dans les guerres tribales – et parfois même une question de survie. Le jeune chef lui apprit également que, depuis quelque temps, des marchands arabes de Zanzibar venaient proposer des armes à feu aux chefs, en contrepartie de jeunes esclaves, refusant d’être payés en ivoire ou en bétail comme par le passé.
Ces révélations marquent le début de la croisade anti-esclavagiste de Livingstone. La traite lui apparaît désormais comme une redoutable gangrène sur laquelle doit porter l’effort missionnaire. Il repense alors à la conférence de Buxton qu’il avait entendue lors de ses études à Londres et, à partir de ce moment, il va prôner inlassablement l’ option économique selon laquelle il est important de désenclaver l’intérieur du continent noir pour ouvrir la voie au commerce licite et aux missions chrétiennes. Dans son journal, il écrit : Comme nous parlions de cela (de la traite) avec mes compagnons, l’idée nous vint que, si on fournissait légalement le marché des esclaves en produits européens manufacturés, alors la traite deviendrait impossible. Il serait alors plus facile d’échanger les marchandises – pour lesquelles à l’heure actuelle les gens se séparent de leurs serviteurs – contre de l’ivoire ou d’autres produits locaux, et d’enrayer ainsi le commerce à ses débuts, que d’essayer de l’arrêter lors d’étapes ultérieures. Ceci ne pourrait fonctionner que par l’ouverture d’une voie de pénétration de la côte jusqu’au centre du pays »

Pour le missionnaire, seule la mise en place d’un commerce légal pourrait détourner les chefs africains de l’odieux trafic. Et c'est pour essayer de trouver un débouché pour ces produits qu'il va essayer de trouver une voie d'accès d'abord vers l'Atlantique, puis, vu les difficultés rencontrées, vers l'océan Indien.

 

Livingstone part en exploration au nord du Kalahari. Simplement accompagné de vingt-sept compagnons africains « prêtés » par le roi des Makololo, il atteint l'Atlantique avec l'idée d'ouvrir un débouché commercial sur l'océan mais il se rend compte de l'inanité de ce projet et part pour une nouvelle exploration vers l'océan Indien avec cette fois 87 porteurs. Il découvre le 17 novembre 1855 les gigantesques chutes du Zambèze qu'il baptise du nom de la reine  Victoria.

Son retour à Londres est triomphal. Ses engagements chrétiens au service des Africains et contre la traite des esclaves par les Arabes et les Portugais lui valent en particulier une immense popularité (les entreprises coloniales n'ont pas encore à cette époque le caractère brutal qui sera le leur deux décennies plus tard).

David Livingstone et sa fille Anna Mary en 1864Livingstone repart dès 1858 aux frais du gouvernement.

L'objectif est de chercher des sites propices à l'établissement de nouvelles missions et d'évaluer le potentiel économique des régions traversées. Mais il échoue et, qui plus est, perd sa femme au cours de l'expédition.

En 1867, avec le concours de la Royal Geographical Society qui l'a chargé d'identifier enfin les sources du Nil, il se lance à nouveau à l'aventure avec, cette fois, un plus modeste équipement. Il veut explorer le lac Tanganyika où il espère trouver les légendaires « fontaines d'Hérodote » que l'on croit être à l'origine du Nil.

Mais, malade, il est abandonné par ses porteurs, sauf par les fidèles Susi et Chuma, qui seront encore à ses côtés à la rencontre avec Stanley.

Désespéré par les épidémies et les trafics d'esclaves qui ravagent la région, il doit se réfugier à Ujiji, qui est alors un centre prospère de la traite arabo-musulmane.

Six ans plus tard, retrouvé par Stanley, Livingstone fait un bout de chemin avec lui mais, trop fatigué et encore désireux de repartir à la recherche des « fontaines d'Hérodote », il refuse de suivre son sauveteur en Angleterre.

Il meurt en mai 1873, à l'âge de 60 ans dans la région des grands lacs. Ses amis africains Chuma et Susi enterrent son coeur et ses viscères au pied d'un arbre. Après avoir embaumé son corps, ils le ramènent jusqu'à la côte et le confient au consul de Zanzibar. Ils lui remettent aussi ses carnets de voyage, du moins ceux que Stanley n'avait pas déjà récupérés.

Livingstone sera inhumé en grande pompe dans l'abbaye de Westminster un an plus tard.

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10 novembre 1891 : mort du poète Arthur Rimbaud

10 novembre 1891 

Mort du poète  Arthur Rimbaud

L’auteur du fameux sonnet des Voyelles, le poète qu’Hugo nommait, dit-on, Shakespeare enfant, mourut comme il vécut, obscurément, étrangement, et si la poésie ne fut sans doute qu’un accident léger dans son existence, il fut le maître et le guide des derniers romantiques, un grand intérêt historique devant s’attacher à ses poèmes, si épars et si courts qu’ils soient

 

Il naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et ses quinze premières années furent vues en rébellion contre l’autorité familiale et universitaire. Son père, pour des compétitions de ménage, avait quitté le foyer, de sorte que l’éducation des quatre enfants (deux garçons et deux filles, une troisième fille née en 1857 étant morte un mois après sa naissance) demeurait aux soins exclusifs d’une mère dévote et autoritaire, impitoyable sur le chapitre de la discipline.

Mis au collège, Arthur, au contraire de son frère aîné Frédéric — né en 1853 — à présent conducteur d’omnibus, y fut maintenu parce qu’il marquait une vive intelligence aux études ; suivant le vœu maternel d’une préparation au baccalauréat, pour le but, maternel également, d’une Polytechnique ou d’une Normale quelconques. Arthur dira plus tard, dans les Poètes de sept ans, son âme alors « livrée aux répugnances » et, dans les Illuminations, qu’il fut à 12 ans, malgré son application à l’instruction religieuse, enfermé dans un grenier pour avoir lu un livre mal orthodoxe, mais que ce sévice lui fit connaître le monde et illustrer la comédie humaine.

Rimbaud montra une intelligence d’élite. Il buissonnait aventureusement par les environs de la ville et jusqu’à la frontière belge, sans que ses études pourtant en souffrissent. Sa juste et vraie bonté le faisait sans scrupules l’ami des contrebandiers, dans le même temps que, en classe de sciences où il répugnait, il écrivait pour ses camardes des vers latins sur un sujet de composition devant être par lui-même traité.

Ses professeurs de lettres, à l’encontre de ceux de sciences, l’aimaient, l’admiraient. Entre autres et particulièrement, Georges Izambard, son maître en rhétorique, s’émerveillait de sa précocité et de sa fièvre apte d’élève : il s’attacha à lui, l’encouragea ; si bien que Rimbaud, dès sa quinzième année, tout en traduisant Juvénal, Tibulle, Properce en vers français, connaissait Rabelais, Villon, Baudelaire, les Parnassiens, tous les poètes.

Arthur mena ainsi des études brillantes et passionnées. Sa supériorité, en vers latins, surtout, lui faisait pardonner son athéisme, son blanquisme et ses mœurs de « voyou ». Il se montrait déjà mauvais garçon et bon poète. « Intelligent tant que vous voudrez : finira mal », disait son professeur de quatrième. Sa veine personnelle de vers part de ce temps (1869-1870), et fut aussitôt abondante. La manière romantique et parnassienne s’y dénonce (Les Étrennes des orphelins, Sensation, Ophélie, Soleil et chair, À la musique, Ce qui retient Nina, Bal des pendus, Vénus anadyomède), et se ressentent d’influences républicaines, voire révolutionnaires (Le Forgeron, Le Châtiment de Tartuffe, Rages de Césars, Le Mal). Ses premiers vers nous le font en effet voir révolutionnaire comme Hugo, libertin et païen comme Alfred de Musset. Du Parnasse, il ne recueillait que cette manie d’habiller les noms grecs à la barbare ; mais que de souplesse et de passion déjà !

Ô grande Ariadné qui jettes tes sanglots
Sur la rive en voyant fuir là-bas sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
Ô douce vierge, enfant qu’une nuit a brisée,
Tais-toi. . . . . . . . . . . . . .
La source pleure au loin dans une longue extase,
C’est la nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé.
 

Rimbaud n’avait pas accompli sa seizième année. « Il lâchait Hugo », adoptait Baudelaire, « le roi des poètes, un vrai dieu », le Baudelaire de La Charogne et d’Une Martyre, le poète qui savait faire éclore de l’horreur « un nouvel ordre d’enchantements ». Aux vacances de 1870, il rencontra Verlaine. L’auteur de Fêtes galantes revenait à Paris : Rimbaud, dit-on, vendit ses prix et le rejoignit le jour même du 4 septembre.

La légende entourant Rimbaud affirme que, tombant en pleine émeute, l’adolescent se hâta de manifester ses sentiments hostiles à la police et à Trochu : on le mit à Mazas. Mais la sœur de l’illustre poète rapportera plus tard que ces derniers faits n’étaient qu’inventions. La mère d’Arthur et un de ses maîtres, Georges Izambard, l’ayant réclamé, il put revenir à Charleville : il annonça son intention de ne plus rentrer au collège et de courir les bois, malgré les uhlans, ce qu’il fit, en outre de quelques poèmes macabrement patriotiques ou doucement blasphématoires.

Après la capitulation, Rimbaud vendit sa montre et revint à Paris. Il alla trouver le dessinateur André Gill, qu’il ne connaissait pas, et lui tint à peu près ce langage : « Je suis un grand poète et je n’ai pas le sou ; mais je veux être votre ami. » Gill ne refusa point ; mais la misère ramena Rimbaud à Charleville. La Commune le rappela. Il fit la route de Paris à pied et s’engagea parmi les Vengeurs de Flourens. Ce furent quinze jours d’agréables ripailles à la caserne de Babylone. À la victoire des Versaillais, nouvel exode à Charleville.

C’est au mois de septembre qu’il s’installa tout à fait à Paris. L’excellent Théodore de Banville lui avait loué une chambre fort convenable. Rimbaud jeta la moitié des meubles par la fenêtre, vendit le reste et fit cent méchants tours. Au dîner du Bon Bock, ses reparties causaient de grands scandales. Ernest d’Hervilly le rappelait en vain à la raison. Le photographe Carjat le mit à la porte : Rimbaud attendit patiemment et Carjat reçut à la sortie un bon coup de canne à épée dans le ventre.

Les plus parfaits de ses poèmes sont de 1871 : Les Assis, Oraison du soir, Les Chercheuses de poux. Ce poète de 17 ans parfaisait d’admirables ironies lyriques. Sur des thèmes vulgaires, ignobles ou méchants, il savait éveiller des musiques délicieuses. Ainsi, dans Les Chercheuses de poux, ces vers ailés :

...deux grandes sœurs charmantes
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l’enfant devant une croisée
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

Il écoute chanter leurs baleines craintives
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés...

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter, parmi ses grises indolences,
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

« Lamartinien ! Racinien ! Virgilien ! » s’écriait là-dessus Paul Verlaine.. Il eût pu dire simplement : Baudelairien. C’est le procédé de Baudelaire un peu rajeuni, affiné et paré. Jean Richepin l’a bien vulgarisé depuis. À présent, il court les rues. Le sonnet des Voyelles fut écrit la même époque :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix de pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges,
— O, l’oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud ne prévoyait point qu’une bande de jeunes sots viendrait tirer de ce caprice une esthétique en forme. Il s’en fût réjoui ; car il aimait mystifier. René Ghil discutant avec sérieux ses jolies alliances de sensations l’eût profondément diverti : « I, disait Ghil, n’est aucunement rouge : qui ne voit qu’I est bleu ? Et n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O ? O est rouge comme le sang. Pour U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire et Rimbaud n’est qu’un âne, ayant voulu peindre U en vert. » Ghil ajouta aux couleurs des voyelles des associations musicales. A lui sembla rappeler les orgues ; E, les harpes ; I, les violons ; O, les cuivres ; U, les flûtes. Une quinzaine de poètes étudièrent cette gamme et la tinrent pour vraie. Ils s’appelèrent évoluto-instrumentistes. Ils firent chaque année un manifeste dans les feuilles et payèrent dix francs par an au directeur des Écrits pour l’Art.

Plus purement et plus mystérieusement, la poésie de Rimbaud se révélait aussi en deux larges fragments, Bateau ivre et Les Premières Communions. Essayez de goûter (sans trop chercher à voir l’exacte signification) les belles combinaisons de syllabes qui brillent en ces quatre vers :

Adonaï !... dans les terminaisons latines,
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
Et, tachés du sang pur des célestes poitrines,
De grands linges neigeux tombent sur les soleils.
Ce beau fracas de strophes cessa pourtant de satisfaire Arthur Rimbaud. Il cherchait autre chose et son compagnon d’alors, Paul Verlaine, éprouvait pour son compte les mêmes inquiétudes et les mêmes pressentiments.

Verlaine était Parnassien. Ni les coquetteries des Fêtes galantes, ni les fines tendresses de La Bonne Chanson n’annonçaient quelle voie nouvelle il devait adopter. Sans doute, en ces années de vie commune, 1871, 72, 73, les deux amis se furent d’un mutuel secours. De dix ans plus âgé, Verlaine possédait, avec une érudition considérable, le talent et le métier du versificateur. Où Rimbaud déployait sa « verve terrible », sa perception aiguë et prompte, Verlaine apportait sa science.

Rien de plus naturel que cette collaboration. Ardennais l’un et l’autre, les deux poètes se ressemblaient et se plaisaient. Verlaine parle encore avec enthousiasme de ce « visage parfaitement ovale d’ange en exil », de ces « jambes sans rivales et de « cette forte bouche rouge au pli amer : mysticisme et sensualité et quels ! » Certains trouvèrent cependant Rimbaud assez laid de sa personne, le nez camard, la bouche enflée, l’œil vague et pâle. Mais grand et vigoureux, tous ses traits respiraient une sensualité passionnée.

Ils partirent ensemble pour l’Angleterre. Rimbaud commençait à noter plusieurs des rythmes souples dont la pensée le poursuivait. Il travaillait, dit Verlaine, « dans le naïf, le très et l’exprès trop simple, n’usant plus que d’assonances, de mots vagues, de phrases enfantines et populaires. » Las des discours précis, de strophes continues, des images développées, il s’attachait aux sentiments indécis, cherchait de la grâce flottante, du rêve et de la mélodie :

Elle est retrouvée !
Quoi ? L’éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.
Dans la Chanson de la plus haute tour, composée un peu plus tard :

Oisive jeunesse
À tout asservie,
Par délicatesse
J’ai manqué ma vie.
Une partie de ces poèmes parurent en 1873 dans Une saison en enfer, chez Poot, 37 rue aux Choux, à Bruxelles. C’est seulement l’année suivante que Paul Verlaine donna les Romances sans paroles. Les méthodes de Rimbaud y étaient mises en usage et poussées à leur extrémité.

Un peu plus tard, dans Jadis et Naguère, Verlaine les codifia. Ce fut l’Art poétique de la nouvelle génération : « La musique avant toute chose », la préférence accordée au rythme impair, « plus vague et plus soluble dans l’air », la « chanson grise », « pas la couleur, rien que la nuance », « l’indécis », « l’imprécis », « la bonne aventure » opposée avec férocité à « la littérature », tous ces dogmes que nous associons au nom de Verlaine semblent avoir Rimbaud pour co-propriétaire. Il fut le premier père de la petite Église décadente. Il faut remonter à lui quand on veut savoir les auteurs responsables de la singulière déperdition spirituelle et du « gagaïsme » flagrant où tombèrent, à la fin du XIXe siècle, tant de jeunes poètes.

Les deux étranges compagnons ne se séparèrent point sans violence. Verlaine s’excuse ou se plaint quelque part « d’un revolver mal braqué ». Quoi qu’il en soit, le plus âgé fut retenu à Mons. Rimbaud, après avoir publié sa Saison en enfer, commença de nouveaux voyages en Angleterre et dans le sud de l’Allemagne. Chemin faisant, il s’efforçait de tout apprendre, les langues, les sciences, et il mettait au net les poèmes et les proses des Illuminations.

Ne vous méprenez pas : « le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées — coloured plates — ; c’est même le sous-titre que Rimbaud avait donné à son manuscrit. » Ainsi s’exprime Verlaine qui loue « la prose de diamant de ces vignettes, dont quelques-unes ont, en effet, une ardeur extraordinaire, une étrange brièveté. Pour les vers, le même juge les déclare « délicieusement faux exprès ».

Taine a défini quelque part William Shakspeare « l’Imagination et la Passion pures ». Dites « l’Imagination et la Passion troubles », et vous aurez Arthur Rimbaud vers sa vingtième année. Mais l’Imagination perdit bientôt sa liberté. Elle était asservie d’heure en heure et conquise par la Passion, par le désir violent d’exercer la force et d’en abuser, et par cet « orgueil de la vie » dont le poète était gonflé. Rimbaud quitta les jeux de l’art et se précipita dans la vie active. Il voulut contenter les appétits qu’il se sentait et qu’il avait décrits dans une belle et rude page :

« Ma journée est faite. Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l’herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant — comme faisaient ces chers ancêtres auprès du feu.

« Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé. »

Oui, un jour Rimbaud s’aperçut qu’il ne lui suffisait plus de transcrire ainsi ses désirs pour les apaiser. Il était à Stuttgart. Il confia à un ami le manuscrit des Illuminations, vendit sa malle et commença ses grands voyages. Ce fut en railroad, d’abord. Mais l’argent lui manqua. Il franchit à pied le Saint-Gothard, arriva à Milan et se remit en route pour Brindisi, d’où il espérait s’embarquer pour une île de l’Archipel. Une insolation le frappa entre Sienne et Livourne. Il fut rapatrié par les soins du consul français.

Tandis qu’il venait de souscrire à Marseille un engagement dans une bande carliste, il regagna presque aussitôt Paris. Vienne le tenta. Il y courut. Un cocher le vola et le roua de coups. La police autrichienne le renvoya dans son pays. Il n’y demeura pas. Il s’en fut en Belgique. Une légende que l’on tint pour vraie avant que sa soeur ne la démentît après la mort du poète, affirme qu’un racoleur hollandais l’emmena au Helder et, pour 1 200 francs, dont 800 payés sur-le-champ, l’embarqua pour Sumatra.

Là, toujours selon la légende, la salle de police désenchanta Rimbaud ; l’ennui le prit ; il déserta, erra dans l’île un mois entier ; un navire anglais le reçut à bord et malgré deux tempêtes dans les parages du cap de Bonne-Espérance et du Sénégal, Rimbaud revint à Charleville ; mais il regagna la Hollande et s’y fit à son tour racoleur. Les sujets du roi de Prusse souffrirent, dit-on, de son zèle ; mais il fit presque fortune et alla dissiper cet argent à Hambourg. Stockholm le vit receveur du cirque Loisset ; Chypre, chef de chantier.

Précisons une fois encore que ces détails rocambolesques tiennent tous de la légende. Isabelle Rimbaud, soeur du poète, adressa après la mort de ce dernier une lettre au Petit Ardennais, expliquant qu’Arthur n’eut rien d’un vagabond, ni du coureur de bois, ni du bohème dépravé que l’on a peint de cent façons. Sa participation à la Commune, sa saison à Mazas, tout cela n’est qu’un « abominable tissu de contes injurieux ». C’est en famille qu’il séjourna à Londres et à Paris. Dès 1874, « il ne s’occupait plus de Paul Verlaine ni de poésie ». Il n’alla point à Sumatra, mais à Java ; et il ne fut jamais au service de la Hollande. Il ne fit jamais le métier de racoleur ; Hambourg ne le compta jamais au nombre de ses hôtes.

« Jamais, poursuit Isabelle Rimbaud, Arthur Rimbaud n’a fait le commerce de coton et de peaux. Jamais il n’est parti avec aucune caravane. » Mais il trouva à Aden (au Yémen), dans une maison de commerce, « une position très honorable ». Il devint dans la suite l’associé de son patron, courut les monts et les vallées, au point que « la Société de Géographie lui fit à différentes reprises des avances flatteuses pour l’engager à publier ses récits de voyage ». À Marseille, sa tumeur au genou fut guérie rapidement. Mais une récidive se déclara dans l’aine et la hanche ; au bout de quelques mois il était mort, et mort « comme un saint » dans les bras de sa mère, le 10 novembre 1891.

Tandis qu’en 1879 il se trouvait en France après un séjour de quelques mois à Chypre qu’il avait quittée pour cause de fièvres, Arthur Rimbaud fit effectivement voile au printemps 1880 pour le Harar — aujourd’hui région d’Éthiopie — et la côte d’Aden. On ne le revit plus. En revanche, on rêva de lui. Ses « miscellanées » faisaient fermenter les jeunes cerveaux. Dans l’obscurité des cénacles, on se transmettait ses poèmes de vive voix, comme jadis les chansons homériques. Les habiles le copiaient et ne s’en vantaient point. Les autres le prenaient pour thème d’exégèse. Rodolphe Darzens collectionnait ses manuscrits. Paul Verlaine faisait avec amour le portrait du disparu dans le numéro 318 des Hommes d’aujourd’hui dans sa plaquette Les Poètes maudits. Il consacrait les plus belles pièces de Parallèlement au souvenir des courses faites jadis de compagnie.

Ainsi l’errant transfiguré devenait héros de légende. Il se détachait violemment sur des fonds d’or et d’ombre. Laurent Tailhade, Ernest Raynaud, Maurice du Plessys, Anatole Baju signaient « Arthur Rimbaud » leurs mystifications les mieux réussies. Ce nom représentait pour la foule des jeunes gens l’éloigné, l’absent chimérique, le navigateur sur la mer des magnifiques aventures, peut-être prisonnier, comme Ulysse et comme Merlin, dans les grottes de perle d’une fée d’Orient. On l’imaginait dévoré, autre Orphée, par des bacchantes noires.

Il semblait la figure la plus exacte et la plus vive de la poésie d’alors, bohème, vagabond, loin des lois, des usages et des pays civilisés. De fois à autre un voyageur venu de Taprobane ou d’Ophir semait des nouvelles fâcheuses. Alors Verlaine se levait de son lit d’hôpital et protestait passionnément :

Je n’y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux,
Ceux qui le disent sont des fous,
Mort, mon grand péché radieux !
..........
Mort ! allons donc ! tu vis ma vie !

Il n’était pas mort en effet. Un de nos fonctionnaires coloniaux qui passait par Aden en automne 1891 — peu avant la mort d’Arthur — recueillit des notes sommaires sur la vie de Rimbaud depuis 1880. Le poète s’était mis au service d’un négociant, Barden, pour le compte de qui il commandait des caravanes sur la côte abyssine. Son « érudition » avait frappé les bonnes gens du pays ; mais l’on admirait davantage son activité, son courage, son énergie infatigable. On lui confiait de la poudre d’or, des peaux et de l’encens.

Ces trafics l’enrichirent presque. Il avait amassé une cinquantaine de mille francs et s’était établi pou, son compte. Les espoirs de Verlaine et des jeunes hommes qui attendaient une édition ne varietur de la Saison en enfer n’auraient reçu aucun commencement de satisfaction sans la maladie qui affligea Rimbaud : une tumeur arthritique lui vint au genou droit ; une opération délicate devenant nécessaire, il dut se rembarquer pour la France.

À ce moment, et par une coïncidence qu’on peut trouver mystérieuse, les journaux parlèrent de lui. Vanier et Genonceaux le réimprimèrent. Cependant la nouvelle de sa mort survenue le 10 novembre 1891 ne parvint qu’avec retard aux rédactions. L’Écho de Paris du 6 décembre 1891 en fait mention. Quant au célèbre journal Le Gaulois, il consacre l’entrefilet suivant intitulé Échos de province dans son numéro du 22 décembre 1891 :

« Il vient de mourir à Charleville, un poète, Arthur Rimbaud, que l’école décadente avait adopté comme une sorte d’apôtre de l’art nouveau.

« Le curieux, c’est que le poète n’était connu que par ses premiers vers, non publiés, pour la plupart, mais colportés en manuscrits dans les petits cénacles.

« Il avait disparu depuis environ dix-huit ans sans se préoccuper de ses admirateurs. C’est le bruit fait récemment autour de son nom qui, attirant enfin l’attention d’une de ses sœurs, a décidé celle-ci à écrire à un journal une lettre — la lettre précédemment citée, adressée au Petit Ardennais — rectifiant pieusement certaines légendes trop fantaisistes. C’est par cette lettre qu’on a connu, à Paris, la mort du poète, survenue le 10 ou 12 novembre dernier. »

La mort d’Arthur Rimbaud n’avait à ce point pas été signalée à la presse que dans son numéro du 12 novembre 1891, soit deux jours après la disparition du poète, le journal Le Figaro consacre un article à la saisie du Reliquaire, volume de poésies de Rimbaud faisant l’objet d’une plainte de son préfacier. Inséré dans la rubrique Au jour le jour, l’article, signé Gaston Davenay et nous révélant qu’on ignorait complètement ce qu’était devenu Rimbaud, est ainsi libellé :

« Un fait assez rare, on pourrait même écrire exceptionnel en France, vient de faire naître une émotion extraordinaire dans le jeune monde littéraire : c’est la saisie, chez l’éditeur du livre, d’un volume de poésies intitulé Reliquaire, d’Arthur Rimbaud, avec une préface de Rodolphe Darzens, sur la requête de ce même Rodolphe Darzens, et ce, en vertu de l’article 3 de la loi du 19-24 juillet 1793, de l’article 1er de la loi du 25 prairial an III, et des articles 425-427 du Code pénal, visant la contrefaçon.

 

« En effet, notre confrère se plaint que les seize premières pages écrites par lui de cette préface sont suivies de onze autres contenant de grossières erreurs (notamment dans l’orthographe des noms propres), de flagrantes contradictions, et des passages ignominieusement pornographiques, qu’il n’a pas signé et ne pouvait signer. Nous avons sous les yeux un exemplaire du volume et il est bien évident qu’à partir de la seizième page de la préface, le style, jusque-là poétique et châtié, devient une copie informe qui dénote une plume inhabile ou hâtive.

« Ce n’est pas tout : M. Rodolphe Darzens se plaint encore qu’ayant traité avec l’éditeur pour un livre signé de son nom et intitulé : Étude sur Arthur Rimbaud, c’est un tout autre livre qui vient de paraître, dont il n’a pas été communiqué à notre confrère d’épreuves et pour lequel on ne lui a pas demandé de bon à tirer !

« Mais revenons au livre tel qu’il a paru. On connaît, parmi le monde littéraire et celui des amateurs bibliophiles, la personnalité du poète Arthur Rimbaud qu’a surtout révélé Paul Verlaine, en lui consacrant de curieuses pages dans ses Poètes maudits. Seulement un mystère entourait jusqu’ici cette figure : on ne savait pas au juste, ni où, ni quand, était né ce précurseur de la Décadence, on ne sait pas non plus ce qu’il est devenu, car il lui a plu de disparaître un jour de la circulation, sans laisser — ou à peine — de traces.

« M. Rodolphe Darzens, poussé par une curiosité que soutenait une inlassable patience, avait depuis tantôt six ou sept ans réuni nombre de notes sur cet être bizarre, tour à tour fort en thèmes, premier prix de Concours général, habitant de Mazas, professeur, carliste, volontaire de l’armée hollandaise, soldat à Sumatra, marin, racoleur militaire, employé de cirque, carrier, enfin marchand de cuirs, espèce d’extraordinaire Villon moderne ; mais à ces notes étaient venus s’ajouter des manuscrits inédits, des lettres autographes ; et c’est une partie — une partie seulement, par bonheur ! — qui a été publiée sous le titre de Reliquaire (titre « emprunté » à François Coppée) par un éditeur qui ne recule pas devant un peu de scandale.

« En effet, le public, friand de tout ce qui est défendu, a aussitôt demandé chez tous les libraires le livre saisi. Son attente sera déçue : la saisie a été radicale, et si l’on trouve quelques rares exemplaires, ils seront tronqués de la préface, qui en faisait le principal attrait et la seule curiosité.

« Un détail, pour finir, qui ne manque pas de piquant : le procès-verbal de saisie, fait par le commissaire de police du quartier Saint-Germain, porte que l’éditeur accusé de contrefaçon, quoique ayant boutique à Paris, est... étranger ! »

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9 novembre 1799 Le Dix-Huit Brumaire inaugure le Consulat

9 novembre 1799

Le Dix-Huit Brumaire inaugure le Consulat

Le 9 novembre 1799 (18 Brumaire An VIII, selon le calendrier républicain le général Napoléon Bonaparte  met fin au régime du Directoire par un brutal coup d'État. Il ouvre la voie à sa propre dictature et met fin à la Révolution proprement dite.

Vers une dictature de salut public

Dix ans après la prise de la Bastille, le gouvernement du Directoire est désemparé par les difficultés économiques et militaires, et menacé par un retour prématuré des royalistes. Ceux-ci multiplient les attaques de villes, notamment dans l'ouest.Sieyès, l'un des cinq Directeurs qui constituent l'exécutif, dit à qui veut l'entendre qu'il « cherche un sabre » capable de sauver ce qui reste de la Révolution... à commencer par les fortunes plus ou moins mal acquises des profiteurs (paysans et notables enrichis par l'acquisition des biens nationaux ou les fournitures aux armées).

Après que les généraux Joubert, Bernadotte ou encore Moreau eussent été pressentis, voilà que l'on annonce le retour d'Égypte du général Bonaparte ! Sieyès voit en ce jeune général couvert de gloire le dictateur de salut public dont la République a besoin pour éviter le retour de Louis XVIII  et de l'Ancien Régime. Il le rencontre le 1er novembre et concocte avec lui un coup d'État parlementaire qui passerait tout simplement par une révision de la Constitution.

Le 18 Brumaire se réunissent à Paris les députés de l'assemblée des Anciens favorables à la révision. Là-dessus, sous le prétexte d'un « complot des terroristes » (royalistes), on les convainc de se transporter, ainsi que les députés de l'assemblée des Cinq-Cents, au château de Saint-Cloud, à l'ouest de la capitale. Dans le même temps, la garde de Paris est confiée à Bonaparte.

En éloignant les députés de Paris, les comploteurs veulent de la sorte éviter que le peuple parisien ne perturbe leurs délibérations ! Pour témoigner de leur engagement en faveur de la révision constitutionnelle, trois des cinq Directeurs démissionnent : Sieyès, Barras et Ducos. Les deux autres, Gohier et Moulin, suspects de sympathies jacobines, sont destitués et arrêtés. 

Le lendemain, hélas, tout dérape cependant que la troupe boucle le château de Saint-Cloud. Réunis dans la salle de l'Orangerie, les élus des Cinq-Cents se refusent à modifier la Constitution comme on le leur demande.

Bonaparte, qui a déjà prononcé une médiocre harangue devant les Anciens, fait de même devant les Cinq-Cents. Sa déplorable prestation est accueillie par des huées et les cris : « À bas le dictateur ! »

Violemment pris à partie par les députés et même menacé d'arrestation, il a un moment de faiblesse. Il est sauvé par les grenadiers qui l'entraînent hors de la salle. Son frère Lucien qui préside fort opportunément l'assemblée sort à son tour et se rend au-devant de la troupe et de son général, Joacim Murat. Il fait valoir que son frère et les élus sont menacés d'assassinat.

Murat ne s'embarrasse pas de bonnes manières. « Foutez-moi tout ce monde-là dehors », ordonne-t-il à ses grenadiers, lesquels battent la charge et mettent baïonnette au canon. Les députés tout de rouge vêtus sautent à qui mieux mieux par les fenêtres et se dispersent dans le brouillard !

La nuit venue, sur les deux heures du matin, le Conseil des Anciens et quelques élus des Cinq-Cents que l'on a rassemblés manu militari votent enfin une révision de la Constitution. Ils nomment un gouvernement provisoire en la personne de trois Consuls, Napoléon Bonaparte, Emmanuel Joseph Sieyès et Roger Ducos. L'affaire est liquidée et chacun rentre à Paris.

Un Consulat inspiré de la Rome antique

Napoléon Bonaparte est soulagé même si le coup d'État parlementaire s'est transformé en vulgaire coup d'État militaire. Il fait rédiger à la hâte une nouvelle Constitution. Sieyès, qui se pique de droit constitutionnel, dirige le travail. On s'oriente vers une dictature à la romaine, la Rome antique étant la référence commune à tous les hommes cultivés de l'époque. Le terme inhabituel de consul est lui-même emprunté à l'Antiquité.

Le 12 décembre 1799, Bonaparte reçoit chez lui les deux commissions constitutionnelles. Il rejette les dispositions prévues par Sieyès, qui instaure notamment un Grand Électeur aux pouvoirs symboliques. Désavoué, l'ancien abbé comprend que l'heure de la retraite, pour lui, a sonné...

Le texte de la Constitution de l'an VIII est réécrit par Daunou, lequel écrit à ce propos : « Il faut qu'une Constitution soit courte et obscure ».

Conformément aux dispositions imposées par Bonaparte, le titre de Premier Consul et la réalité des pouvoirs sont octroyés au vainqueur du 18 Brumaire. Il a 30 ans. À ses côtés figurent deux Consuls qui n'ont qu'un rôle consultatif. Il s'agit de Cambacérès, un ancien conventionnel régicide, et Lebrun, un ancien député de la Constituante, aux penchants royalistes. Les trois consuls sont nommés pour dix ans.

Le pouvoir législatif est réparti entre trois assemblées : le Sénat conservateur, le Tribunat, et le Corps législatif, ainsi que le Conseil d'État. Les membres de ces assemblées sont choisis par le gouvernement parmi des listes de notabilités. Ces listes elles-mêmes résultent d'un vote des citoyens à plusieurs degrés. Autant dire que l'on est ici très loin de notre conception de la démocratie.

Le 15 décembre 1799 (24 frimaire an VIII), le Premier Consul peut fièrement proclamer : « La Constitution est fondée sur les vrais principes du  gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de  l'égalité, de la liberté. Les pouvoirs qu'elle institue sont stables et forts ». Et il conclut sur ces mots : « Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie » !

Ne nous méprenons pas sur le sens de la dernière phrase : elle signifie non pas que l'on tournerait le dos à la Révolution mais au contraire que la Révolution a achevé son oeuvre et que l'on peut désormais s'appuyer sur celle-ci pour construire l'avenir.

Le texte final est soumis au suffrage universel le 7 février 1800 par un plébiscite. Participent au vote tous les citoyens de sexe mâle sans condition de cens (ou de ressources financières), à l'exclusion des domestiques. Approuvé à une très forte majorité, il instaure un nouveau régime républicain, le Consulat, qui dissimule à peine la dictature personnelle de Bonaparte.

Premiers effets du coup d'État

La République française abordait l'année 1799 en position désespérée. Le régime du Directoire était aux abois, ses ennemis de la deuxième coalition croyaient déjà triompher, les Bourbons étaient persuadés de reprendre bientôt le pouvoir, Bonaparte était hors-jeu en Syrie. Le pape, qui s'était réfugié au Vatican par suite de l'instauration de la République Romaine, s'apprêtait à passer l'Église de France par pertes et profits...

Bonaparte, Premier Consul (1802, Antoine-Jean Gros, musée de la Légion d'Honneur, Paris)En quelques mois, voire quelques semaines, Bonaparte va bouleverser la donne. Il met fin à l'instabilité chronique et clôt pour de bon la Révolution tout en parachevant son œuvre. Soulignons-le, il ne se présente pas en homme de la rupture mais au contraire en continuateur : « J'assume tout, de Clovis au Comité de Salut public », aurait-il déclaré en 1799.

S'installant au palais de l'Élysée le 19 février 1800, il remet l'État sur pied et engage l'économie dans la voie de la prospérité. Ce miracle, il l'accomplit en s'entourant des hommes les plus talentueux de son temps (Chaptal, Cambacérès, Portalis...) et en menant à leur terme les réformes engagées par le Directoire.

Comme rien n'est plus important que la collecte des impôts, la loi du 3 frimaire An VIII (24 novembre 1799) crée l'administration des Contributions directes, avec des receveurs et des percepteurs nommés par l'État. Le banquier Perrégaux crée la Banque de France le 28 nivôse an VIII (18 janvier 1800) pour nourrir l'activité économique. Trois ans plus tard, ayant mis en confiance les épargnants, elle recevra le privilège d'émettre (avec prudence) du papier-monnaie. Dans le même temps, la loi du 7 germinal An XI (28 mars 1803) établira le franc comme unité monétaire de base avec une valeur qui ne variera pas pendant un siècle.

Le découpage administratif en départements, arrondissements et communes est conservé mais à la tête de chaque département est placé un préfet, agent tout-puissant de l'État central. Paris est découpé en trois arrondissements et perd son maire (on veut prévenir toute velléité d'insurrection). C'est l'aboutissement de l'œuvre séculaire de centralisation (loi du 28 pluviôse An VIII, 17 février 1800).

La justice est rebâtie par la loi du 27 ventôse An VIII (18 mars 1800), avec un juge de paix par canton, un tribunal de première instance et un tribunal correctionnel par arrondissement, un tribunal criminel par département, 29 tribunaux d'appel, enfin un tribunal de cassation à Paris. Les juges sont nommés par le Premier Consul mais inamovibles. Le 21 mai 1804 est publié le Code civil, fondement du droit moderne. Notons encore la création des lycées par la loi du 1er mai 1802.

Sur le plan militaire, le Premier Consul ébauche un accord de paix avec les chefs chouans (pas tous). Par ailleurs, il engage des négociations avec le Saint-Siège en vue de rétablir la paix religieuse, ce sera le Concordat, conclu le 15 juillet 1801. Enfin, il abat la troisième coalition au terme de deux campagnes décisives, en Italie (victoire de Marengo) et en Allemagne (victoire de Hohenlinden).

Précaire Triomphe

Un an après le coup d'État, fin 1800, tout a changé. La France compte 104 départements. Elle domine l'Italie, les rives de l'Adriatique et les îles Ioniennes, la Suisse, la moitié des principautés allemandes et la Hollande. Une grande partie de la classe aristocratique (Chateaubriand, Montmorency, Ségur) se rallie au nouveau régime. On pourrait croire au triomphe de la Révolution et de la France...

Cependant, les royalistes, très nombreux, ne baissent pas les bras. Après tout, la chute de la monarchie ne date que de huit ans. Ils espèrent que Bonaparte, fort de ses succès, clôturera la Révolution en rappelant le prétendant au trône, Louis XVIII, frère du malheureux Louis XVI. De leur côté, les Jacobins et les nostalgiques de la Révolution s'inquiètent du rapprochement entre le Premier Consul et les catholiques...

À la faveur de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, Bonaparte aura raison des uns et des autres. L'épopée napoléonienne commence. Pour le meilleur et pour le pire. L'Europe la paiera de deux millions de morts.

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Louis VIII le Lion (né le 5 septembre 1187, mort le 8 novembre 1226)

Louis VIII le Lion
(né le 5 septembre 1187,
mort le 8 novembre 1226)
(Roi de France : règne 1223-1226)
Publié / Mis à jour le SAMEDI 7 NOVEMBRE 2020, par LA RÉDACTION

Louis VIII a été surnommé Cœur de lion. Ce surnom fut une modification de celui de Lion qu’on lui donna après sa mort, parce qu’on lui appliqua une prophétie de Merlin qui se rapportait à l’année de sa naissance et suivant laquelle le Lion pacifique devait mourir au ventre du mont. On prétendit que le lion pacifique désignait le roi Louis et que la ville de Montpensier, où il mourut, était la panse ou le ventre du mont.

Louis VIII le Lion (1223-1226). Gravure de Jacques-Étienne Pannier publiée dans Galeries Historiques de Versailles (1845) et réalisée d'après une peinture de Henri Lehmann (1837)
Louis VIII le Lion (1223-1226). Gravure de Jacques-Étienne Pannier publiée dans Galeries
Historiques de Versailles
 (1845) et réalisée d’après une peinture de Henri Lehmann (1837)

Fils de Philippe-Auguste et d’Isabelle de Hainaut, qui descendait de Charlemagne, Louis VIII naquit le 5 septembre 1187, monta sur le trône au mois de juillet 1223, et fut sacré à Reims le 2 du mois suivant avec Blanche de Castille, sa femme. Louis VIII est le premier des rois de France de la troisième dynastie qui n’ait point été associé à la couronne par son prédécesseur : Philippe Auguste se contenta de le recevoir chevalier avec beaucoup de solennité.

Du reste le trône était de plus en plus considéré comme héréditaire ; par une conséquence nécessaire, Louis se saisit des rênes du gouvernement aussitôt après la mort de son père, et il agit en souverain avant d’avoir été sacré. Avant la mort de Philippe Auguste, ce prince avait été sollicité par les seigneurs anglais, révoltés contre Jean, de passer en Angleterre, et il s’était rendu dans cette contrée.

Malgré les vives oppositions du pape, qui le menaçait d’excommunication, et quoique Philippe eût l’air de désapprouver cette expédition, rien ne l’avait arrêté : il entra victorieux dans Londres, où il avait été proclamé roi. Par son activité, il avait soumis promptement ceux qui tenaient encore pour le monarque détrôné : mais ce malheureux prince étant mort, tous les vœux s’étaient portés sur son fils ; et Louis, abandonné par ceux qui l’avaient appelé, puis assiégé dans Londres, n’avait obtenu la permission de revenir en France qu’en promettant de rendre un jour aux Anglais tout ce que Philippe Auguste leur avait enlevé.

Ce traité fut la cause ou le prétexte que Henri III, roi d’Angleterre, donna pour ne pas paraître lui-même ou se faire représenter au sacre du roi de France, son seigneur suzerain : loin de là, le monarque anglais envoya des ambassadeurs sommer le nouveau roi d’exécuter ses engagements, en restituant la Normandie et les autres provinces confisquées sur Jean sans Terre.

Louis répondit que les Anglais avaient les premiers violé plusieurs clauses du traité ; et il fit surtout valoir les constitutions du royaume, qui ne permettaient pas au roi d’en démembrer les provinces sans le consentement des seigneurs. Aussitôt il rassembla une nombreuse armée, entra dans le Poitou, où il défit Savari de Mauléon, l’un des plus habiles capitaines de ce temps-là ; il s’empara ensuite de Niort, de Saint-Jean d’Angely, et vint mettre le siège devant La Rochelle, qu’il obligea de capituler malgré les efforts de Mauléon, qui s’y était jeté.

Il reçut le serment du vicomte de Limoges, du comte de Périgord, enfin de tous les seigneurs d’Aquitaine, jusqu’à la Garonne, et retourna triomphant à Paris. Au printemps il partit des ports d’Angleterre une flotte de 300 voiles, sous les ordres de Richard, frère du roi ; et ce jeune prince, étant débarqué à Bordeaux, réunit sous ses drapeaux un grand nombre de seigneurs, s’empara de Saint-Macaire, et alla mettre le siège devant La Réole, où il fut repoussé par les habitants.

Averti qu’il arrivait aux Français de puissants secours, il se hâta de se rembarquer pour l’Angleterre. Louis pouvait sans peine à cette époque soumettre tout le reste des possessions anglaises dans cette contrée ; et tel parut être son projet : ce fut en vain que Henri III lui fit écrire par le pape des lettres menaçantes. Mais le monarque anglais fut plus heureux dans l’offre de trente mille marcs d’argent, pour lesquels Louis accorda une trêve de quatre ans, au moment où tout semblait l’inviter à poursuivre ses conquêtes.

Le pape Honorius III, que les Anglais avaient mis dans leurs intérêts, redoubla d’efforts et d’intrigues : pour occuper Louis sur un autre point, il lui fit embrasser la cause de la maison de Montfort contre le comte de Toulouse, Raymond, et il le détermina à se mettre à la tête d’une croisade contre les Albigeois. Quelque franches et loyales que fussent les explications du comte de Toulouse, il fut déclaré hérétique par le légat du pape, qui donna au roi de France la possession de ses domaines.

Ce monarque assembla en conséquence une puissante armée, et il marcha contre les Albigeois, accompagné du légat. Mais en même temps qu’il faisait tous ses efforts pour conserver la paix, Raymond avait pourvu, avec autant de sagesse que d’habileté, à tous les moyens de défense ; et tandis que Louis entreprenait cette guerre inique sans aucune prévoyance, son ennemi se préparait avec une louable prudence à soutenir la cause la plus juste.

Avignon arrêta pendant trois mois le monarque français, qui ne devint maître de cette ville qu’après des assauts réitérés et lorsque le fer de l’ennemi, la disette et la contagion eurent détruit une grande partie de ses troupes. Enfin, la place capitula, et l’armée française pénétra dans le Languedoc, où tout se soumit jusqu’à quatre lieues de Toulouse. La saison était trop avancée pour le siège de cette ville : le roi se hâta de retourner en France ; mais il tomba malade en chemin et, ayant été forcé de s’arrêter au château de Montpensier en Auvergne, il y mourut le 8 novembre 1226, à l’âge de 39 ans.

Quelques historiens disent qu’il fut empoisonné par Thibault, comte de Champagne ; mais cela est peu vraisemblable. D’autres pensent que la maladie à laquelle il succomba venait d’un excès de continence. Guillaume de Puylaurens rapporte que les médecins, ayant imaginé d’introduire dans son lit une jeune fille pendant qu’il dormait, à son réveil elle lui exposa le motif de sa présence : « Non, ma fille, lui dit Louis, j’aime mieux mourir que de sauver ma vie par un péché mortel. »

On a beaucoup blâmé Louis VIII de s’être arrêté au milieu de ses triomphes pour aller soumettre les Albigeois, au lieu d’expulser entièrement les Anglais de la France ; mais il convient de dire, à la justification de ce prince, qu’il avait besoin de ménager l’empereur, qui, en consentant à ne former aucune alliance avec l’Angleterre, ne voulait pas cependant qu’on profitât de la jeunesse de Henri III pour le dépouiller : il était de même obligé de ménager les seigneurs, qui ne voyaient pas sans peine le plus grand vassal de la couronne traité avec tant de rigueur ; il devait craindre aussi que le pape n’intervînt en faveur des Anglais, qui d’ailleurs faisaient bonne résistance.

Au surplus la guerre contre les Albigeois, tout injuste et cruelle qu’elle fût, présentait dans l’avenir d’assez grands avantages sous le rapport de la politique : le comté de Toulouse devait être le prix de la victoire, et cette possession eût rendu l’expulsion plus facile ; enfin Louis ne pouvait pas s’attendre à une mort si prompte. Juger les opérations d’un monarque qui ne régna que trois ans comme s’il avait eu le temps d’accomplir ses projets est une grande injustice ; car de ce que Louis fit la paix après avoir enlevé aux Anglais la moitié des domaines qu’ils possédaient en France, on ne peut pas conclure qu’il ne pensât pas à leur arracher le reste, surtout dans un siècle où ces alternatives de paix et de guerre formaient toute la politique des deux nations.

Mort de Louis VIII (enluminure extraite des Grandes chroniques de France)
Mort de Louis VIII (enluminure extraite des Grandes chroniques de France)

Malgré la brièveté de son règne, ce prince a marqué sa place entre Philippe Auguste et Saint-Louis. Son expédition d’Angleterre annonce une âme ferme, au-dessus de toute crainte, même de celle des excommunications, si redoutables à cette époque ; il emporta l’estime de la noblesse anglaise, forcée d’admirer son courage, en se tournant contre lui. Pendant trois ans qu’il fut sur le trône, il ne cessa de combattre et de vaincre ; il augmenta les domaines de la couronne par ses armes et par d’heureuses acquisitions.

On prétend que Philippe Auguste avait dit dans les derniers moments de sa vie : « Les gens d’Église engageront mon fils à faire la guerre aux hérétiques albigeois ; il ruinera sa santé à cette expédition, il y mourra, et par là le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant. » Cette prophétie a bien l’air d’avoir été faite après l’événement.

Ce qui est certain, c’est que Louis VIII, comme le remarque le chroniqueur Matthieu Pâris, fut très dissemblable à son père. Il eut onze enfants de Blanche de Castille, avec laquelle il avait été marié fort jeune ; à sa mort il ne lui restait qu’une fille, qui prit le voile, et cinq fils, à savoir : Louis IX qui lui succéda, Robert, Alphonse, Charles et Jean ; ce dernier ne vécut que quatorze ans : des trois autres sortirent les branches d’Artois, d’Anjou, du Maine, de Provence et de Naples.

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13 octobre 1307 Arrestation des Templiers

13 octobre 1307

Arrestation des Templiers

Au matin du vendredi 13 octobre 1307, tous les Templiers de France, soit plusieurs milliers au total, sont arrêtés sur ordre du roi Philippe IV le Bel, petit-fils de saint Louis. 

Cet acte de violence arbitraire met fin à un ordre original de moines-soldats, vieux de près de deux siècles, qui s'est illustré en Terre sainte et s'est acquis puissance et richesse, s'attirant ainsi la jalousie des féodaux et la convoitise des souverains.

 

Un ordre monastique prestigieux

L'ordre du Temple est né en Terre sainte, en 1119, après la première croisade, à l'initiative du chevalier champenois Hugues de Payns qui voulait protéger les pèlerins se rendant à Jérusalem.

Il est officialisé par le concile de Troyes, neuf ans plus tard, à l'initiative de saint Bernard de Clairvaux.

Le prestige des moines-chevaliers au manteau blanc frappé d'une croix rouge est immense pendant les deux siècles que durent les croisades... malgré la trahison du grand maître Gérard de Ridefort à la bataille de Hattîn, en 1187.

La huitième et dernière croisade s'achève par la mort tragique du roi saint Louis devant Tunis en 1270. Dès lors, les dernières possessions franques de Terre sainte tombent définitivement entre les mains des musulmans.

Ceux-ci s'emparent de Saint-Jean-d'Acre le 28 mai 1291 malgré la résistance héroïque des Templiers autour du grand maître Guillaume de Beaujeu.

Au début du XIIIe siècle, l'ordre du Temple, chassé de Palestine, n'en dispose pas moins encore d'une force militaire impressionnante de quinze mille hommes, bien plus que n'aurait pu en lever n'importe quel roi de la chrétienté. Mais, de soldats, les Templiers se sont reconvertis en usuriers et ont complètement perdu de vue la reconquête des Lieux saints.

C'est que de considérables donations ont rendu l'ordre immensément riche et l'ont transformé en l'une des principales institutions financières occidentales... et la seule qui soit sûre. Il gère ainsi, en véritable banquier, les biens de l'Église et ceux des rois d'Occident (Philippe le Bel, Jean sans Terre, Henri III, Jaime Ier d'Aragon...).

Les Templiers en Europe

Les commanderies templières couvrent l'ensemble de l'Europe médiévale d'une véritable toile d'araignée. Elles abritent les moines-soldats, avec aussi une vocation caritative.

On peut voir au sud d'Angoulême, à Cressac, une chapelle rescapée de l'une de ces commanderies et ornée de peintures murales qui évoquent les croisades.

L'opinion européenne commence à s'interroger sur la légitimité du Temple. Le roi Philippe le Bel lui-même a souvenance que les Templiers ont refusé de contribuer à la rançon de Saint Louis lorsqu'il a été fait prisonnier au cours de la septième croisade. Il entend aussi quelques méchantes rumeurs sur les moeurs prétendument dépravées et diaboliques des moines-chevaliers...

Qu'à cela ne tienne. Suivant une idée déjà ancienne, évoquée par Saint Louis et les papes Grégoire X, Nicolas IV et Boniface VIII, Philippe le Bel souhaite la fusion de l'ordre du Temple avec celui, concurrent, des Hospitaliers afin de constituer une force suffisante pour préparer une nouvelle croisade à laquelle le roi de France et le pape Clément V sont très attachés.

L'affaire est mise à l'ordre du jour de plusieurs conciles et l'on élabore même en 1307 un projet dans lequel Louis de Navarre aurait été grand maître du nouvel ordre. Son dramatique échec résulte de l'opposition obstinée du grand maître Jacques de Molay ainsi que de l'agressivité du ministre du roi, Guillaume de Nogaret.

Le drame

Déçu dans ses attentes, le roi de France presse le pape d'agir contre l'Ordre. Clément V ouvre une enquête le 24 août 1307 pour laver les moines-chevaliers de tout soupçon mais l'affaire traîne en longueur et Philippe le Bel prend l'affaire en main. Il décide d'arrêter les Templiers sous l'inculpation d'hérésie, sans prendre la peine d'en référer au pape.

C'est ainsi que tous les Templiers de France sont arrêtés au petit matin par les sénéchaux et les baillis du royaume au terme d'une opération de police conduite dans le secret absolu par Guillaume de Nogaret. Ils sont interrogés sous la torture par les commissaires royaux avant d'être remis aux inquisiteurs dominicains.

Parmi les 140 Templiers de Paris, 54 sont brûlés après avoir avoué pratiquer la sodomie ou commis des crimes extravagants comme de cracher sur la croix ou de pratiquer des « baisers impudiques ». L'opinion publique et le roi lui-même y voient la confirmation de leurs terribles soupçons sur l'impiété des Templiers et leur connivence avec les forces du Mal.

Pour ne pas donner l'impression d'être désavoué, le pape choisit la fuite en avant et, le 22 novembre 1307, ordonne à son tour l'arrestation des Templiers dans tous les États de la chrétienté et l'ouverture d'une enquête sur leurs crimes supposés. 

Le roi obtient de Clément V la suppression de l'ordre, au concile de Vienne, en 1312. Elle est officialisée le 3 avril 1312 par la bulle  « Vox in excelso », bien qu'il soit tout à fait exceptionnel qu'un ordre religieux soit purement et simplement dissous.

Le 3 mai 1312, le pape affecte le trésor des Templiers à l'ordre concurrent des Hospitaliers, à l'exception de la part ibérique qui revient aux ordres militaires locaux. Le roi de France et ses conseillers plaident en faveur de cette solution, respectueuse de la volonté des nombreux bienfaiteurs du Temple.

En 1313, sur la base de documents comptables, l'ordre de l'Hôpital restitue 200.000 livres au trésor royal pour solde de tout compte. Le successeur de Philippe, Louis X,  réclamera toutefois un supplément, estimant que son père a été floué. L'affaire est close en 1317, quand le nouveau roi Philippe V reçoit 50.000 livres supplémentaires.

Avec l'affaire du Temple, la monarchie capétienne montre qu'elle entend suivre son intérêt politique et ne plus se comporter en vassale de l'Église.

La malédiction du grand maître

Au terme d'un procès inique, le grand maître des Templiers, Jacques de Molay, est lui-même brûlé vif à la pointe de l'île de la Cité le 19 mars 1314, ainsi que le commandeur de Normandie Geoffroy de Charnay. Une plaque rappelle le triste sort de cet homme qui ne sut pas réformer son ordre quand il en était temps.

Une légende reprise par Maurice Druon dans son célèbre roman-fleuve Les rois maudits veut qu'à l'instant de succomber dans les flammes, Jacques de Molay ait lancé une malédiction à l'adresse du roi et du pape, les invitant à le rejoindre dans la mort avant la fin de l'année. Or, c'est pourtant ainsi que les choses vont se passer.

Alban Dignat
Publié ou mis à jour le : 2020-02-08 10:23:39

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8 septembre 1855 Prise de Malakoff

8 septembre 1855

 

Prise de Malakoff

Le 8 septembre 1855, le général de Mac-Mahon s'empare avec ses zouaves de la tour Malakoff, qui surplombe la citadelle de Sébastopol. Ce succès laisse entrevoir la fin de l'épuisante guerre de Crimée  entamée un an plus tôt

Insupportable enlisement

Entamée dix-huit mois plus tôt, la guerre de Crimée s'est très vite enlisée dans des combats meurtriers mais inutiles comme la charge de la Brigade légère. À Londres et Paris, l'opinion s'exacerbe. Un consommateur parisien est interpellé pour avoir lancé dans un café : « C'est ici comme à Sébastopol, on ne peut rien prendre ! »

Sur le front, le général Aimable Jean Pélissier succède en mai 1855 au général François de Canrobert à la tête du corps expéditionnaire français. Il renforce aussitôt la pression sur les Russes de Sébastopol.

Le général Patrice de Mac-Mahon va débloquer le conflit en attaquant la tour de Malakoff. Il prend la tête des colonnes d'assaut et se jette un combat acharné. Le général Pélissier apprend là-dessus que la position a été minée. Craignant le pire, il enjoint à cinq reprises à Mac-Mahon de renoncer. Mais ce dernier s'entête... et finalement remporte la position. Selon une aimable légende, il aurait informé son supérieur de sa volonté de tenir la tour coûte que coûte en lui télégraphiant ces simples mots : " J'y suis, J'y reste"   .

La chute de Malakoff va décider du sort de Sébastopol et de l'issue de la guerre. Les Russes se retirent de la citadelle deux jours plus tard, après l'avoir proprement incendiée.

Aimable, dites-vous ?

Commandant en chef du corps expéditionnaire français en Crimée, le général Aimable Pélissier avait déjà servi en Espagne, en Morée (Grèce) et en Algérie, sous les régimes précédents.

Il s'était illustré pendant la guerre contre Abd el-Kader en assumant la responsabilité de l'« enfumade » des grottes du Dahra. Cet « exploit » lui avait valu d'être promu par le général Bugeaud du grade de colonel à celui de général de division.

Officier particulièrement dur, Pélissier n’avait d’aimable que le prénom.

En Crimée, il est arrivé qu'un soldat, excédé par ses brimades, le mette en joue et tire. Incident de tir, le coup ne part pas. Le général, qui a tout vu, inspecte l’arme et constate un manque d’entretien. Il punit le soldat pour ce motif… et celui-là seul.

Pélissier est récompensé de la prise de Malakoff en devenant dès le 12 septembre 1855 le premier Maréchal de France du Second Empire. Napoléon III prolonge de la sorte  une tradition instaurée par son oncle.

Comblé d'honneurs et de rentes, le maréchal Pélissier est nommé qui plus est sénateur et reçoit le titre de duc de Malakoff. Vice-président du Sénat, puis ambassadeur à Londres et grand chancelier de la Légion d'Honneur, il termine sa carrière en 1860 en Algérie, le lieu de ses premiers exploits, comme gouverneur général.

25 octobre 1854

La charge de la Brigade légère

Le 25 octobre 1854 s'engage l'une des premières grandes batailles de la guerre de Crimée, autour de Balaklava.

Les alliés franco-anglo-turcs veulent faire de ce petit port de Crimée, entouré de hautes falaises, le point de départ de leur offensive sur la citadelle russe de Sébastopol, à quelques kilomètres plus au nord.

André Larané
L'offensive de Balaklava

Au matin de ce jour, les Russes lancent une puissante attaque contre les batteries turques des falaises. Ils s'en emparent mais ne peuvent aller plus loin du fait de la résistance stoïque des Écossais du 93e Highlanders de Sir Colin Campbell.

Un détachement de cavaliers russes tente de contourner le régiment par la droite mais il tombe nez à nez avec la Brigade lourde du général Sir James Scarlett. Celui-ci, dont c'est à 55 ans la première expérience du feu, fait aligner ses troupes comme à la parade avec tuniques rouges et bonnets à poils. Les Russes sont décontenancés et reculent.

Le général en chef britannique Lord Raglan veut consolider ce succès. Il demande à Lord Lucan, commandant de la cavalerie, de déloger au plus vite les Russes des hauteurs pour protéger les batteries de leurs alliés turcs.

Le combat de trop

Lord Lucan, qui a mesuré la puissance des défenses russes et ne peut compter sur un soutien de l'infanterie, refuse de bouger. Mais son général en chef insiste.

Lord Lucan transmet alors l'ordre à son beau-frère (qu'il déteste !). Celui-ci, Lord Cardigan, commande une Brigade de cavalerie dite légère.

Lui aussi comprend l'inanité de la mission mais il n'ose se défiler devant un ordre écrit du général en chef. Il n'ose pas davantage s'en expliquer devant lui ni réclamer des précisions sur les objectifs, qui demeurent flous.

Lord Cardigan, qui aurait dû se contenter de la notoriété conférée à son nom par un sweater, conduit ses 673 lanciers au combat. Ils ont un peu plus d'un kilomètre à parcourir au fond d'une vallée avant d'atteindre les batteries russes disposées à l'extrémité de celle-ci. Au total,  dans la vallée et sur ses contreforts, les Russes alignent 20 bataillons et une cinquantaine de pièces d'artillerie.

La première moitié du parcours se déroule comme à la parade sous lles yeux stupéfaits de l'ennemi. Lord Raglan s'émerveille devant un Lord Cardigan « aussi courageux et fier qu'un lion ».

Mais voilà que les canons russes ouvrent le feu. 20 minutes plus tard, la Brigade légère laisse 113 morts et 247 blessés sur le terrain ! « C'est magnifique mais ce n'est pas la guerre », commente sobrement le général français Pierre Bosquet.

Ce fait d'armes inutile a été immortalisé par un poème de Lord Tennyson (1864) et un film de Tony Richardson (1968). Il a aussi introduit dans notre langue le cardigan et le raglan (paletot à pèlerine), d'après le nom du général en chef britannique. Les Anglais ont aussi retenu le mot balaclava pour désigner un passe-montagne.

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22 août 1975 La Corse ensanglantée

22 août 1975

La Corse ensanglantée

Le 22 août 1975, en Corse, pour la première fois en France en temps de paix depuis 150 ans, on tire sur les forces de l'ordre.

Le docteur Edmond Simeoni et un militant indépendantiste pendant l'occupation de la cave d'Aléria (DR)La veille, des militants de l'ARC (Action de la Renaissance de la Corse), un groupuscule dirigé par le médecin Edmond Simeoni, ont occupé une cave viticole de la plaine d'Aléria, sur la côte orientale de l'île.

Cette cave avait la particularité d'appartenir à un rapatrié d'Algérie.

Quand les pieds-noirs ont été chassés d'Algérie, treize ans plus tôt, le gouvernement français a invité plusieurs anciens exploitants agricoles de la Mitidja à remettre en culture les friches de la plaine d'Aléria, autrefois grenier à blé de la ville de Rome ! 

Il a commis ce faisant une maladresse en les dispensant de rembourser leurs prêts d'installation, privilège dont ne bénéficient pas les jeunes agriculteurs de l'île. 

Les militants de l'ARC ont donc occupé la cave afin d'exiger que soient pris en considération les intérêts des Corses et qu'il soit mis fin à une certaine « colonisation » de l'île. Ils ont dénoncé également une supposée escroquerie autour des prêts publics alloués aux dirigeants de la cave viticole. 

L'assaut

Le gouvernement ne veut rien entendre. Le matin du 22 août, plusieurs escadrons de gendarmerie et de CRS venus du continent, au total un millier d'hommes, prennent position autour de la cave, avec des hélicoptères et des véhicules blindés. Une réaction de fermeté qui surprend par sa démesure, de la part du gouvernement de Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing étant président de la République et Michel Poniatowski ministre de l'Intérieur.

Face aux forces de l'ordre, les militants sont au total moins d'une cinquantaine, armés de fusils de chasse. Ils refusent de se rendre et l'assaut est donné à 16 heures. Plusieurs assiégés sont blessés. Deux gendarmes sont tués.

Quelques jours plus tard, une manifestation à Bastia fait à nouveau un mort dans les forces de l'ordre. Edmond Simeoni est condamné à 5 ans de prison dont deux avec sursis. C'est le début d'une longue période de troubles dont l'île de Beauté est à peine sortie au début du XXIe siècle.

Le 5 mai 1976, des nationalistes corses créent le Front National de Libération de la Corse (FLNC). Ils tiennent une conférence de presse à Orezza, dans le couvent Saint-Antoine de Casabianca où le héros Pascal Paoli proclama l'indépendance en 1755. Le FLNC va reprendre à son compte les revendications indépendantistes et multiplier les attentats avec l'espoir que la répression policière fasse basculer la population en leur faveur.

 

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16 août 1861 Victoire Daubié ouvre le baccalauréat aux femmes

16 août 1861

Victoire Daubié ouvre le baccalauréat aux femmes

Le 16 août 1861, sous le règne de Napoléon III, Julie-Victoire Daubié, une institutrice de 36 ans, militante entêtée des droits de la femme, passe avec succès le baccalauréat à Lyon. Elle est la première Française dans ce cas.

Le ministre de l'Instruction publique refuse de signer le diplôme au prétexte qu'il « ridiculiserait le ministère de l'Instruction publique » ! Son successeur Victor Duruy montrera beaucoup plus d'ouverture d'esprit en faisant voter en avril 1867 une loi qui impose l'ouverture d'une école primaire réservée aux filles dans chaque commune de plus de 500 habitants. C'est un premier pas vers la féminisation du baccalauréat.

Isabelle Grégor
« La Bachelière du quartier Latin »

Aussi appelée « L'Examen de Flora », cette chanson écrite par Paul Burani en 1874 reflète l'image de la pauvre aspirante au bac de la fin du XIXe siècle. Outrageusement « sexiste », elle vaudrait aujourd'hui à son auteur le pilori sinon pire...

« La Bachelière ou l’examen de Flora », fin XIXe siècle.Mamzell' Flora passait pour un' savante
Depuis Bullier jusqu'au carr'four Buci
Si bien qu'un jour ell' devint étudiante
Mais on n'peut pas dire tout c'quelle apprit.


Refrain :
C'est la bachelière du quartier Latin
Rein'de la chaumière et pays voisin
Elle a passé son baba
Elle a passé son chot chot
Elle a passé son bachot
Y a pas de bobo […]

Connais-tu l'grec ? Qu'un professeur lui d'mande.
Elle répond, sans lui manquer d'respect :
C'est un coiffeur si j'en crois la légende
Puisque l'ont dit : « s' fair' peigner par les Grecs ».

Un autre lui demande c'que c'est qu'une Olympiade
Quelqu'un lui souffle « un espac' de quatre ans »
Mais v'là Flora qui perd la trémontade
Et qui répond « une espèc' de cadran » […].

Aux professeurs ell' fait perdre la tête
Et, comm' Phryné d'vant les juges jadis,
Ell' leur fait voir ses jamb's dans une pirouette
Si bien qu'elle eut douz' boul's blanches sur dix.

V'la la moral' faut pas que ça vous blesse,
C'est au beau sex' qu'elle s'adressera :
Quand c'est des vieux qui jugent une jeunesse
C'est pas malin, le baccalauréat.

Chères bachelières...

Si François Villon fait allusion à de « jeunes bachelettes » dans sa « Double ballade » (XVe siècle), le mot désignait alors simplement une jeune fille qui présentait tous les avantages pour devenir épouse. Laissons aussi l'ironique Voltaire qui se moque des femmes savantes en général et d'Ève en particulier, « la première bachelière, puisqu'elle tâta de l'arbre de la science avant son mari » (Histoire de Jenni, 1775) !

Le XIXe siècle n'est guère plus indulgent puisque pour Le Dictionnaire de la langue verte de Delveau (1883) une bachelière est « une femme du quartier latin qui est juste assez savante pour conduire un bachot [petit bac] en Seine et non pour passer en Sorbonne ». Mais cette définition nous rappelle quand même que l'idée de filles passant le baccalauréat faisait son chemin !

Le premier lycée pour filles a ouvert à Paris en 1870, à l'extrême fin du Second Empire. Situé près des Invalides, il porte aujourd'hui le nom du ministre qui a promu la cause féminine. C'est le lycée Victor Duruy (désormais ouvert aux garçons comme aux filles).

Il n'empêche que, même au début de la IIIe République, passer le baccalauréat passait encore pour une idée farfelue...

Hérodote.FR

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25 juillet 1909 : première traversée de la Manche en aéroplane, réalisée par Louis Blériot

25 juillet 1909 : première traversée
de la Manche en aéroplane,
réalisée par Louis Blériot

 

Depuis octobre 1908, le journal britannique Daily Mail offre la somme de 1000 livres sterling au premier aviateur qui réussira cette traversée. Sans boussole ni carte, Louis Blériot décolle à 4h35 du matin en ce jour d’été 1909 du lieu-dit « Les Baraques » à Sangatte, près de Calais : son vol, qui se déroule sans souci, s’achève par un atterrissage assez violent, sans conséquence pour le pilote, près de Douvres dans la région du Kent, après un parcours de 38 km effectué en moins de 30 minutes

Dans son numéro du 26 juillet 1909, Le Figaro, sous la plume du sportif, journaliste sportif et secrétaire général du Comité national des sports François-Étienne Reichel dit Frantz-Reichel, narre, en témoin de l’exploit réalisé pour la première fois par Louis Blériot la veille, au lever du soleil, les passionnantes péripéties de cette traversée de la Manche en aéroplane

L’exploit est accompli, consigne Frantz-Reichel dans son compte-rendu le jour même de la prouesse. Le vol merveilleux est réalisé. Blériot a ce matin, dans l’or du soleil levant et poursuivant la brume qui fuyait symboliquement devant lui franchi la Manche et, parti de France, atterri en Angleterre par l’audacieux chemin des airs. C’est un événement, une date ; des horizons nouveaux et troublants sont d’un seul coup d’aile ouverts à l’humanité. Fier de son enthousiasmante conquête, pour la première fois un homme, par l’espace qui nous enveloppe, saute les frontières et, pour commencer, la plus redoutable de celles qui séparent les peuples, la mer.

Traversée de la Manche par Louis Blériot (1872-1936). Timbre émis le 1er septembre 1934 dans la série Poste aérienne. Dessin d'Achille Ouvré
Traversée de la Manche par Louis Blériot (1872-1936). Timbre émis
le 1er septembre 1934 dans la série Poste aérienne. Dessin d’Achille Ouvré

Depuis aujourd’hui on peut dire que l’Angleterre a cessé d’être une île. De son admirable et inoubliable envolée, Blériot l’a reliée au continent. Son exploit fera sensation. en Angleterre qu’elle va troubler profondément. Il y a quelque chose de changé ; après les champs, après les arbres, après les villes, voir la mer franchie ! les frontières tombent une à une. La route est tracée. D’autres maintenant l’emprunteront indéfiniment.

Rien n’a manqué à la tentative. Elle a eu le beau, le grandiose et le dramatique ; dramatique certes quand des hauteurs de Sangatte où subitement éveillé par les acclamations qui saluaient Blériot, Latham, désespéré, désolé, abattu et tout en larmes, assista à l’envolée sublime de son rival portant la libellule d’or dans le flamboiement du jour naissant vers l’Angleterre endormie et qu’il allait surprendre au lit.

La tentative, vous le savez, avait été décidée tard dans la nuit. Blériot et Latham avaient résolu de l’affronter ensemble, le premier des Baraques, l’autre de Sangatte. Tout aussitôt, on prit dans les deux camps les dispositions de départ. Le vent avait faibli dans la soirée. La mer s’était apaisée. Une occasion pouvant se présenter, il fallait en profiter. Blériot en profita victorieusement. Latham la manqua. Il dormait. Trompés par la brise du cap Blanc-Nez, ses amis ne crurent pas devoir troubler son repos ; il perdit ainsi la glorieuse et unique .partie.

À deux heures du matin, ce fut au camp Blériot un réveil tumultueux, à coups de poing et de pied dans les portes, le saut fébrile du lit, la toilette rapide, maladroite, la galopade par les couloirs, les uns se rendant aux Baraques, les autres à l’hôtel de la Gare Maritime où loge Blériot, afin d’y cueillir le dernier renseignement et de prendre place à bord des navires convoyeurs, les deux torpilleurs pour Latham, le contre-torpilleur Escopette pour Blériot. Il souffle une légère brise du Sud-Ouest, le ciel est couvert, la mer et les nuages immobiles dans les ténèbres douteuses de la nuit qui finit. Les trois bateaux de guerre s’apprêtent ; on active les feux, les chaudières halètent, crachent le feu ; des ombres courent, s’agitent ; des ordres se croisent, impressionnants.

Trois heures sonnent au gai carillon de Calais ; elles sonnent allègrement dans la lumière lunaire des globes électriques qui jalonnent le port. Un groupe s’avance : c’est celui de Blériot qui va doucement gagner, au pas lent de ses béquilles, l’automobile qui le conduira à sa volière des Baraques. Mme Blériot l’accompagne. Son collaborateur Leblanc et quelques amis le suivent, graves, silencieux, émus ; c’est l’instant de la séparation : elle fut simple, courageuse, émouvante : « Au revoir ! » dit-il. « À tout à l’heure, à Douvres », répondit Mme Blériot. Un baiser, et tandis que lui, qui dans quelques minutes allait dans un vol de mouette planer au-dessus des flots, par l’espace conquis, se hissait péniblement sur l’automobile, Mme Blériot se rendait à bord de l’Escopette où je me rends aussi, pour suivre du cœur et des yeux, dans son audacieuse traversée, son intrépide mari.

En mer
Le jour se lève. Nous partons. Du haut de sa passerelle, le commandant Pioger étudie, la mer.

— Calme plat, crie-t-il joyeusement, l’occasion est bonne !
— Oui, commandant, répond son second, l’enseigne de vaisseau Filbien ; mais le baromètre descend, dans deux heures il sera trop tard.

L’Escopette quitte les jetées désertes, appuie à gauche, et se tenant à deux ou trois kilomètres de la côte, se met à décrire des cercles en attendant que lui vienne de terre, donné par un timonier placé au sémaphore des Baraques, le signal de l’envol de Blériot.

Traversée de la Manche par Louis Blériot (1872-1936). Timbre émis le 27 juillet 2009 dans la série Poste aérienne. Dessin de Jame's Prunier et Yves Beaujard
Traversée de la Manche par Louis Blériot (1872-1936). Timbre émis le 27 juillet 2009
dans la série Poste aérienne. Dessin de Jame’s Prunier et Yves Beaujard

L’Orient peu à peu s’enflamme, la côte s’éclaire, se précise sur le ciel bleu ; maintenant Calais et les Baraques, tapis derrière les dunes que l’aurore rosit, donnent une vision de Venise. Nous interrogeons fiévreusement, anxieusement ces dunes derrière lesquelles Blériot s’apprête et d’où il doit surgir. Nous l’apercevons tout à coup filant comme au ras des dunes, puis des prairies, qui montent en marches lentes et longues vers les crêtes de Sangatte qu’encombrent déjà d’innombrables curieux qui, croyant plus à Latham qu’à Blériot, sont d’un peu partout accourus là-haut. Ce sont leurs bravos qui réveilleront Latham consterné. Blériot vire, revient, disparaît. Un long moment se passe.

— Commandant, crie une vigie, on signale de terre que Blériot est prêt.
À dix-sept nœuds, ordonne le commandant.

L’Escopette achève sa courbe et, dans un frémissement de toute sa carcasse, fonce sur Douvres. Une émotion nous étreint. Mme Blériot a pâli. L’instant est solennel. Nous nous taisons. Soudain à l’est surgit le soleil, et voici qu’au-dessus des dunes, avec lui, mais en face de nous, apparaît, s’élève comme lancé vers le ciel, le Blériot. Il est 4h35. L’Escopette hâte sa marche ; le commandant rugit ses ordres : « À vingt nœuds ! à vingt-trois ! à vingt-cinq nœuds ! »

L’étrave du bateau éventre les flots qui, en pluie, s’abattent sur nous, indifférents, la jumelle aux yeux, penchés aux bastingages, haletant nos émotions d’exclamations courtes, hachées, enthousiastes. Nous suivons l’homme et l’oiseau dans leur état sublime.

Sans hésiter, Blériot a pris tout de suite la mer et, guidé par nous, mis le cap sur Douvres. Il longe la côte, monte à cent mètres, passe entre nous et Sangatte, où nous devinons le drame douloureux qui se joue, franchit le promontoire de Blanc-Nez. Aidé par le vent, le Blériot vole merveilleusement, gagne sur nous avec une rapidité foudroyante, nous atteint, nous déborde et, hardiment, poursuit sa course vers l’Angleterre dont les falaises nous échappent encore. À le voir si sûr dans son vol, prodigieux de stabilité, Mme Blériot a repris confiance. Elle gravit maintenant l’échelle de la dunette pour mieux suivre du regard l’oiseau magnifique qui s’éloigne, s’éloigne à tire d’hélice.

Que le voici donc loin ! et ceci nous effare. Il diminue à vue d’œil. Nous le voyons rectifier sa ligne, venir par le travers à droite. Il n’est bientôt plus qu’une petite chose blanche qu’on confond avec les mouettes et les canards sauvages. Il n’est plus qu’un point. Nos yeux fatigués nous font mal, pleurent. Il a disparu et l’anxiété nous reprend. Maintenant, ce n’est plus le ciel que nos regards interrogent, fouillent, mais les flots, par peur d’y voir flotter tout à coup l’homme et l’oiseau.

Que l’Angleterre est donc loin de la France ! Dans la brume, ses côtes s’estompent, grandissent, approchent ; mais le vent a tourné, souffle violent déjà de l’Ouest et nous avons peur maintenant que l’intrépide Blériot n’ait pas atteint Douvres qui nous apparaît sombre entre ses falaises blanches.

Premier signal
Nous sommes à bord six amis de Blériot, MM. Fournier, Guyot, Maes, Robert Guérin du Matin, de Lafreté de l’Écho de Paris et moi. Nous sommes dans l’anxiété la plus profonde. Aucun signal ne vient de terre. C’est dimanche, nous le savons, mais tout de même nous pressentons l’angoisse de Mme Blériot. Mon Dieu ! mon Dieu ! Pourvu qu’il ait pu atterrir puisque rien ne flotte sur la mer mauvaise. Allons ! Ce n’est pas possible. Il a réussi. Il faut qu’il ait réussi. Et, payant d’audace, l’un de nous crie : « Une bombe ! Regardez au-dessus de Douvres. Une bombe ! Hourra ! hourra ! Il a gagné. Une bombe ! Encore une bombe ! Hourra ! hourra ! »

Un défilé solennel de destroyers et de sous-marins anglais forcent l’Escopette à un long détour et nous voici, tout de même et enfin, en vue du port dans lequel nous entrons bientôt, émus, prêts à l’enthousiasme, mais aussi sous une étrange impression d’angoisse. Les digues, les jetées, les plages de Douvres sont désertes. Le port aussi. Nous nous pensions attendus et nous arrivions dans une côte morte. Oh ! l’effroyable émotion que nous valut l’effrayant et admirable respect anglais du repos dominical ! La déchirante idée nous vint, brutale et douloureuse, que Blériot était tombé à la mer, que nous ne l’avions pas vu et que nous l’avions, nous, chargés de son secours, laissé en détresse.

Ce furent des minutes affreuses, crispées. Ne voulant pas croire à l’abominable idée, Mme Blériot attendait que l’autorisation de l’odieuse formalité de débarquer nous fût donnée par l’amirauté britannique pour courir aux nouvelles et soulager ou désoler à coup sûr son pauvre cœur. La baleinière qui va aux ordres vient d’accoster. Trois hommes courent vers le pilote de l’Escopette que nous voyons exécuter une gigue. Mais il pense à nous et agite avec une joie enthousiaste sa casquette.

Traversée de la Manche par Louis Blériot. Carte maximum portant le timbre émis le 27 juillet 2009 dans la série Poste aérienne
Traversée de la Manche par Louis Blériot. Carte maximum portant le timbre
émis le 27 juillet 2009 dans la série Poste aérienne

Ouf Blériot a traversé la Manche ! Blériot nous attend en Angleterre ! Blériot est sain et sauf ! Blériot a triomphé ! Quelle joie fut alors la nôtre et comme nous l’avons davantage aimé, le brave, le modeste, le noble Blériot, qui, par sa science, son travail et son courage, venait, en illustrant notre pays, de nous rendre bien fiers d’être Français.

L’article rapporte plus loin le récit du héros lui-même.

« Aussitôt après avoir quitté ma femme et le groupe des amis qui montaient à bord de l’Escopette, je me suis, conduit par mon ami et collaborateur Le Blanc, que je ne saurais trop remercier pour son dévouement, rendu aux Baraques. Mon appareil fut immédiatement conduit de la ferme Grignon où il dormait, dans la plaine de l’artillerie, au-dessus de laquelle j’avais décidé de faire au préalable un essai de contrôle. Le plein d’huile et d’essence fut fait et, tout ayant été vérifié, j’exécutai mon vol d’essai. Il fut remarquablement satisfaisant, tellement que l’espoir du succès, que j’avais en moi fortement déjà, devint une quasi certitude.

« Conformément à ce qui avait été convenu j’envoyai alors sur la dune le fidèle Le Blanc d’où, à l’aide d’un drapeau blanc, il devait me signaler l’apparition du soleil à l’horizon. Je serrai d’innombrables mains et, au signal, je donnai l’ordre du laissez aller. Mon appareil s’élança, prit rapidement son élan et, tandis que m’accompagnaient les acclamations et les bons souhaits de la foule, considérable en ce moment, je quittais terre au bout de vingt-cinq mètres et, piquant droit vers les dunes, franchissais les fils télégraphiques, et fonçais-au-dessus de la mer.

« À 2 ou 3 kilomètres devant moi, j’aperçois le contre-torpilleur qui crachait des volutes énormes de fumée. Je pris ma marche parallèle à la sienne, filant par suite entre lui et la côte d’abord ; mais ma vitesse bien supérieure à la sienne me porte vivement à sa hauteur. J’allais, je le sentais, superbement dans un équilibre parfait, à 80 ou 100 mètres d’altitude. Mon moteur rendait admirablement. Je devinais la victoire, à moins d’une fatalité. Le contre-torpilleur était maintenant derrière moi. J’avais eu le soin, avant de le semer, de prendre sa direction en rectifiant la mienne par un vigoureux à droite. Je calais la barre, car j’étais seul, tout à fait seul, sans guide, entre la mer et le ciel.

« J’allai ainsi pendant dix ou quinze minutes qui me parurent assez longues, puis soudain, dans la brume, m’apparut à droite la côte anglaise. Je me dirigeai, immédiatement sur elle en filant maintenant avec le vent légèrement de côté. Cette manœuvre me conduisit malheureusement hors de la route de Douvres, erreur que je ne reconnus que près de la côte, en découvrant de hautes et interminables falaises. Mais, par bonheur, je croisais un assez grand nombre de vapeurs de commerce et de navires de guerre. Ils filaient à gauche. Je pensai qu’ils se rendaient à Douvres.

« J’évoluai donc, virai à gauche pour, en longeant la falaise, aller atterrir au point que j’avais choisi, la plage de Shakespeare Hills. Je dus alors marcher vent debout contre un vent assez violent, même agrémenté de fâcheux remous. Pour me protéger autant que possible contre les coups d’air, je montai un peu plus et, filant le long de la falaise, poursuivis mon vol vers Douvres dont j’apercevais enfin les jetées. J’appuyai fortement à gauche, je décrivis une boucle qui me conduisit vers la mer, au-dessus du port, toujours décidé à gagner la plage de Shakespeare Hills.

« Le vent et ses remous augmentaient d’une inquiétante façon. J’avisai soudain à ma droite un vallonnement dans la falaise, le creux de Folcland. Il m’offrait un champ d’atterrissage et c’était, je le reconnus, un des points que j’avais choisis. Je me dirigeai aussitôt vers ce point. Placé au milieu d’une prairie hérissée de bâtiments rouges, se tenait précisément un ami, M. Fontaine, qui m’avait averti qu’il s’y tiendrait et y agiterait un immense drapeau tricolore.

« La vue du cher drapeau m’alla au cœur, je fus ravi d’avoir renoncé à la plage, et puis, il me sembla que c’était beaucoup mieux d’aller là-haut, sur l’altière falaise, prendre contact avec le sol ami de l’Angleterre. Passant par-dessus le port et ses magnifiques navires de guerre, je piquai droit sur le point on l’on m’appelait, et quelques minutes après j’atterrissais dans le creux de Folcland, un peu violemment, par suite de coups, de vent qui affolèrent mon aéroplane. Dans le choc, j’ai faussé une roue et brisé mon hélice. Qu’importe, j’avais triomphé.

Louis Blériot atterrit sur la falaise de Douvres, le 25 juillet 1909. Illustration de couverture du Supplément illustré du Petit Journal du 8 août 1909
Louis Blériot atterrit sur la falaise de Douvres, le 25 juillet 1909.
Illustration de couverture du Supplément illustré du Petit Journal du 8 août 1909

« Il n’y avait là que deux personnes, M. Fontaine et un autre de nos amis, M. Marmier. Quelques paysans accoururent bientôt, il est vrai. On plaça sous leur garde mon oiseau blessé et je montai dans une automobile, je me rendis en toute hâte à Douvres, pour avoir des nouvelles de ma femme et de l’Escopette, à bord de laquelle elle se trouvait. Au Lord Warden hotel, où était installé le contrôle du Daily Mail, on ignorait mon arrivée. On savait seulement que j’étais parti et l’on m’attendait encore en se basant sur la venue du contre-torpillleur, que je débarquais déjà à l’hôtel pour me faire contrôler. La bienvenue me fut souhaitée par M. Ker Seymour, délégué de l’Aéro-Club de Grande-Bretagne, puis après par M. et Mme Hart O. Berg et peu après par mon ami, M. de Lapeyrouse, qui vous contera par quelles transes il a passé.

« Mais vous arrivez. L’Escopette ayant jeté l’ancre, je devinais l’anxiété de ma femme. J’avais hâte de la rassurer. Une barque se détachait du bateau français. Je suis allé, moi, arrivé par le chemin des airs vous recevoir, vous venus par la voie de la mer. »

Au journaliste l’interrogeant sur l’éventuelle appréhension d’un accident, Louis Blériot répondit : « Pas un moment je n’ai douté de la réussite. Pour éviter qu’il s’échauffât, je graissais fréquemment et abondamment le moteur. Trop d’huile l’a fait à deux ou trois reprises faiblir, et comme je sentais aussitôt mon appareil baisser et se rapprocher de la mer, je cessais immédiatement la manœuvre et avec elle s’en allait l’appréhension de l’échec. »

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Assassinat d’Anne-Antoinette-Cécile Clavel, dite madame Saint-Huberty

22 juillet 1812 : assassinat
d’Anne-Antoinette-Cécile Clavel,
dite madame Saint-Huberty
(D’après « Éphémérides universelles, ou Tableau religieux, politique,
littéraire, scientifique et anecdotique, etc. » (Tome 7), édition de 1834)
 
Antoinette Saint-Huberty fut à son époque la meilleure actrice-cantatrice qu’on ait jamais connue. Elle jouait admirablement ce qu’elle chantait ; cette qualité lui valut l’approbation de Louis XVI, qui ne pouvait pas souffrir l’opéra.

Ainsi, Louis XVI lui donna deux mille francs de pension, après qu’elle eut joué Didon, à Fontainebleau, devant toute la cour. Elle n’était pas belle, mais, comme Le Kain, son rare talent l’embellissait.

Née à Strasbourg le 15 décembre 1756, fille d’un ancien militaire qui ne lui laissa aucune fortune, elle monta sur le théâtre en Pologne et en Prusse. Un chevalier de Croisy l’épousa à Berlin, la conduisit à Strasbourg, et enfin à Paris, où elle débuta, en 1777, par un petit rôle, qui lui fut confié dans le chef-d’œuvre de Gluck, Armide.

Ce grand compositeur devina les brillantes destinées qui attendaient l’humble débutante : il la protégea. Madame Croisy faisait vivre son mari avec des appointements si modiques que le ménage ne pouvait habiter, dans la rue du Mail, qu’une mansarde, dont un grabat et une malle servant de chaise, composaient tout le mobilier. Cette détresse, loin d’exciter le respect des princesses de l’Opéra, était pour elles matière à raillerie, et un jour que la pauvre Saint-Huberty arriva à la répétition, vêtue de son éternelle robe noire : Ah ! voici madame la Ressource, s’écrièrent ses rivales. Oui, dit aussitôt Gluck, avec sa franchise brusque et sa voix brutale, oui, vous avez raison, la Ressource de l’Opéra.

Antoinette Saint-Huberty. Détail d'une peinture d'Élisabeth Vigée Le Brun (vers 1780)
Antoinette Saint-Huberty. Détail d’une peinture d’Élisabeth Vigée Le Brun (vers 1780)

Ginguené dit quelque part en parlant de madame Saint-Huberty : « Le talent de cette actrice prenait sa source dans son extrême sensibilité. On peut mieux chanter un air ; mais on ne peut donner ni aux airs, ni aux récitatifs, un accent plus vrai, plus passionné. On ne peut avoir une action plus dramatique, un silence plus éloquent. On n’a point oublié son terrible jeu muet, son immobilité tragique, et l’effrayante expression du son visage, pendant la longue ritournelle du chœur des prêtres, à la fin du troisième acte de Didon, et pendant la durée de ce chœur. Quelqu’un lui parlant de l’impression qu’elle avait paru éprouver, et qu’elle avait communiquée à tous les spectateurs : Je l’ai réellement éprouvée, répondit-elle : Dès la dixième mesure, je me suis sentie morte. »

Pendant douze ou treize ans, madame Saint-Huberty obtint les plus beaux succès. Un soir, à la Comédie italienne , les spectateurs l’apercevant dans une loge , se levèrent spontanément, et l’applaudirent avec transport en s’écriant : voilà Didon ! Voilà la reine de Carthage ! Ce jour même, elle avait réconcilié Gluck et Piccini. Cette actrice est la première qui ait été couronnée sur la scène.

Des intrigues la dégoûtèrent du théâtre. Vers le commencement de la Révolution, elle suivit, dans l’émigration, le comte d’Entraigues, et l’épousa. Elle le sauva, en Italie, de la colère du général Bonaparte ; ses efforts et son éloquence firent rendre à d’Entraigues la liberté, et sa femme conserva aussi courageusement des papiers essentiels à la cause des Bourbons. Le roi Louis XVIII lui donna la décoration de Saint-Michel.

Un assassinat horrible termina ses jours et ceux de son mari. La police de France ayant appris qu’il existait une liaison entre Canning et d’Entraigues, envoya des émissaires en Angleterre, qui parvinrent à corrompre un Piémontais, domestique de d’Entraigues, et qui, jusque là fidèle, possédait la confiance de ses maîtres. Ce malheureux, avant d’aller porter les dépêches dont d’Entraigues le chargeait souvent pour Canning, les déposait, pendant quelques heures, entre les mains des agents français. Le 22 juillet 1812, d’Entraigues demanda sa voiture pour aller ajouter verbalement quelques renseignements à ceux qu’il venait d’envoyer à Canning, par son domestique, dans la matinée même ; le traître, à qui les espions n’avaient pas encore donné le temps de faire sa commission, jugea que son infidélité allait être découverte et perdit la tête. Egaré par la honte ou le désespoir, il poignarda le comte et son épouse, avant de se tuer lui-même.

Ainsi périt madame Saint-Huberty à l’âge de 56 ans.

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