Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

impot sur les portes fenetres

ma page d'histoire de France

24 novembre 1798

Ramel crée l'impôt

sur les portes et fenêtres

 

Dominique Ramel, dit Ramel de Nogaret, député de l'Aude et ministre des Finances du Directoire, remet à plat le système fiscal hérité de la Révolution.

Après la « banqueroute des deux tiers », il instaure le 24 novembre 1798 un nouvel impôt sur les portes et fenêtres, qui a l'avantage de pouvoir être établi depuis la rue par les agents du fisc sans contestation possible. Il fait référence à un précédent britannique et mieux encore à l'ostiarum, un impôt créé par Jules César !

Croyant à une mesure temporaire, le gouvernement français réhabilite à cette occasion le nom ancien d'impôt au lieu du nom plus convenable de « contribution » introduit par l'Assemblée Constituante dix ans plus tôt. Dans les faits, le nouvel impôt ne sera aboli que par le Cartel des gauches, en 1926.

Très impopulaire en Angleterre et dans les pays européens où les armées révolutionnaires vont l'introduire, l'impôt sur les portes et fenêtres a pour effet de réduire le nombre d'ouvertures dans les habitations, au détriment de la santé publique. À Londres, une hausse de cet impôt en 1820 a pour conséquence le développement du rachitisme, aussitôt qualifié de « mal anglais ». Autre conséquence dommageable : les fenêtres à meneaux héritées de la Renaissance sont détruites en masse car, pour les agents du fisc, elles équivalent à quatre fenêtres !

En France, on peut mesurer le rejet de ce système dans l'opinion publique à ce passage des Misérables (1862) de Victor Hugo :

«Il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies ! Hélas !  Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend!»

La géopolitique, une invention française

Entretiens avec le géographe Yves Lacoste

 

Né en 1929 à Fès (Maroc), Yves Lacoste devient agrégé de géographie en 1952 puis part enseigner en Afrique du Nord. Membre du parti communiste jusqu’en 1956, il contribuera à l’indépendance de l’Algérie.

De retour en France, il enseigne à l’Université et publie en 1976 La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, livre qui avait pour mission d'extraire sa matière de prédilection du ronronnement scolaire. Il fera aussi une analyse des bombardements américains au Vietnam qui lui vaudra une forte renommée.

Fondateur en 1976 de la revue Hérodote (note ) qui se démarque dans le paysage intellectuel par ses analyses géopolitiques, il sera aussi le créateur du Centre de Recherche et d’Analyse Géopolitique (CRAG), devenant ainsi le père de l’école française de géopolitique. Pour Herodote.net, il revient sur la genèse de cette notion mais aussi sur ses méthodes et leur utilité pour mieux comprendre le monde actuel ainsi que ses évolutions.

Erwan Barillot


Yves Lacoste chez lui, entre son globe terrestre, sa bibliothèque et une maquette de B-52,
souvenir de la guerre du Viêt-Nam.

« La géographie telle qu’on nous l’enseignait à cette époque était d’un ennui mortel »
  - Ier entretien : à l’école de la géopolitique
Yves Lacoste, bonjour. Pour commencer cet entretien, une question nous vient immédiatement à l’esprit : qu’est-ce que la géopolitique ?
Je définis la géopolitique comme l’étude des rivalités de pouvoir sur du territoire.

Votre définition de la géopolitique fait autorité. Elle est régulièrement citée, non seulement dans le milieu universitaire mais aussi chez les acteurs des relations internationales, comme récemment Hubert Védrine (Dictionnaire amoureux de la géopolitique, Plon, 2021). Toutefois, cette définition interroge. Signifie-t-elle que sur tout territoire, il y ait forcément des rivalités de pouvoir, et donc des enjeux géopolitiques ?
Tous les territoires ne font pas l’objet de rivalités de pouvoirs – il existe des territoires abandonnés. En revanche, chaque territoire est susceptible de relever d’enjeux géopolitiques dès lors qu’il devient le lieu de rivalités de pouvoirs. Ces rivalités sont de natures multiples. Elles peuvent avoir pour objet soit le territoire en tant que tel, soit un élément du territoire, par exemple l’accès à la ressource en eau.

On a le sentiment que le concept de « rivalités de pouvoir » est archaïque, qu’il ne s’applique plus aujourd’hui dans l’aire géographique où nous nous trouvons – la région parisienne. Ici, l’accès à l’eau est garanti !
Certes, mais des rivalités de pouvoir peuvent naître pour d’autres motifs. Restons dans le cadre de la région parisienne. On voit bien que certains territoires peuplés depuis longtemps peuvent brusquement devenir un enjeu géopolitique, dès lors que de nouvelles « frontières » se forment entre plusieurs groupes de pouvoir. Ces groupes prennent conscience d’eux-mêmes dans l’affrontement pour le contrôle du territoire. Ils deviennent des acteurs géopolitiques.

Pouvez-vous donner un exemple ?
Façade de la basilique Saint-Denis, Seine-Saint-Denis. Agrandissement :


Nef de la basilique Saint-Denis (XIIIe siècle).

Les phénomènes migratoires provoquent, dans certains quartiers, des rivalités de pouvoir. Si un nombre conséquent de personnes issues de l’immigration investit ces quartiers et, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, se constitue en communautés homogènes opposées aux populations locales, alors il y a nécessairement conflit.

D’un côté, les populations autochtones considéreront que les étrangers n’ont pas leur place sur le territoire ; de l’autre, les populations allogènes souhaiteront, non seulement demeurer sur le territoire en question, mais accroître encore le contrôle qu’elles en ont. Ce conflit peut s’illustrer de manière violente, à la rubrique des faits divers, ou de façon plus symbolique.

Souvenez-vous quand, en mars 2018, des « sans-papiers » épaulés par des militants d’extrême-gauche avaient investi la basilique de Saint-Denis. Leur objectif était d’occuper un territoire symbolique : il s’agissait d’un acte éminemment géopolitique !

Un conflit entre plusieurs groupes sur un même territoire est-il nécessairement un conflit de nature géopolitique ?
Oui. La géopolitique opère à tous les niveaux. À petite échelle, les États et les multinationales se disputent le contrôle des mers et des oléoducs… À grande échelle, les groupes rivaux se disputent l’accès à des portions de territoire. Il peut s’agir d’une cathédrale, comme nous venons de le voir, mais aussi d’une rue, voire d’un hall d’immeuble.

La petite échelle concernerait les États et la grande échelle les rues ? Ne serait-ce pas plutôt l’inverse ?
Non. C’est une erreur couramment répandue que de confondre la petite échelle et la grande. Plus le territoire est vaste, plus il faut le « réduire » sur la carte.

Pour une carte du monde, on choisira par exemple l’échelle 1 /40 000 000ème. C’est une très petite échelle. En revanche, pour représenter un quartier, on pourra choisir l’échelle 1 /10 000ème. C’est une échelle assez grande. Il faut noter que la petite échelle (le monde) peut avoir des incidences sur la grande (le quartier), et inversement.

Mappemonde de Bartelli, 1593. Agrandissement : Mappemonde en deux hémisphères, dressée par J. Forest, 1925, Paris, BnF, Gallica.

Dans quels cas, par exemple ?
Prenons le cas du lycée de Conflans-Sainte-Honorine dans lequel enseignait le professeur d’histoire-géographie Samuel Paty. L’échelle était très grande, mais on y décomptait deux groupes antagonistes : d’un côté les professeurs laïcs, emmenés par Samuel Paty, qui souhaitaient préserver l’enseignement de l’influence de la religion ; de l’autre un certain nombre de parents d’élèves musulmans, soutenus par quelques professeurs, qui estimaient au contraire qu’il fallait borner la laïcité pour ne pas « offenser la religion ».

Portrait de Samuel Paty. Cette rivalité de pouvoir était une conséquence locale du conflit entre la République française, laïque depuis 1905, et certains États dont les dirigeants cherchent à élargir leur sphère d’influence par la promotion à l’étranger de leur conception de l’islam. Cette rivalité de pouvoir, qui s’exerçait localement au lycée de Conflans-Sainte-Honorine, a culminé avec l’assassinat du professeur Samuel Paty, dont l’identité avait été divulguée sur les réseaux sociaux par un parent d’élève musulman.

Cet évènement a amené les acteurs internationaux à se positionner. Le président de la République Emmanuel Macron a défendu le « droit à la caricature » tandis que nombre d’États musulmans se faisaient fort de le présenter en créature de Satan.

Au Pakistan par exemple, les manifestations massives contre la France ont failli provoquer le départ de l’ambassadeur. Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, les enjeux locaux et internationaux relèvent de la même approche géopolitique : ils sont dans les deux cas l’expression d’une rivalité de pouvoir sur du territoire – le territoire change d’échelle, mais la rivalité demeure !

Vous êtes à l’origine d’une méthode d’analyse géopolitique : l’analyse par « diatopes ». Vous y avez recours en particulier dans votre Atlas de Géopolitique (Larousse, 2013) les « diatopes » figurent d’ailleurs en couverture de l’ouvrage. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cette méthode ?
 

Yves Lacoste, Atlas Géopolitique, Larousse, 2013.Un « diatope », c'est la superposition de cartes d’échelles différentes : le local en bas, le planétaire en haut.

Cette représentation en perspective cavalière met en évidence les différents attributs géopolitiques propres à un territoire, qui n’apparaîtraient pas tous si on bornait l’étude à une échelle unique.

Cette méthode m’a été très utile pour étudier le Tiers-monde [Unité et diversité du tiers monde : des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain, La Découverte, 1984]. En matière militaire également, la plupart des batailles se livrent sur des théâtres aux dimensions relativement réduites.

Dans quelle mesure la carte influence-t-elle la perception d’un territoire ? Est-ce que cette perception change avec le GPS ?
Je vais vous faire une confidence : je suis incapable de me servir d’un GPS ! Toute ma vie, je n’ai travaillé qu’avec des cartes. Et les rares fois où j’ai cherché à manier le GPS, notamment dans quelques lieux isolés, eh bien cet appareil ne fonctionnait tout simplement pas (Rires).

Vos expériences de terrain ayant fortement nourri votre approche de la géopolitique, nous aimerions revenir avec vous sur les moments marquants de votre vie. Vous êtes né en 1929 à l’hôpital militaire de Fès, au Maroc. Votre père était géologue. Sa profession a-t-elle influencé votre choix de devenir géographe ?
Certainement ! Mon père était géologue en chef à la société chérifienne des pétroles. Souffrant de tuberculose, il avait besoin de changer d’air. Alors en 1939, mon père, ma mère, mes deux petits frères et moi-même nous sommes installés dans les Alpes. Je précise que notre départ d’Afrique de Nord s’est effectué tout à fait sereinement : nous n’avons pas connu l’exode dramatique de certains pieds noirs, plus tard, notamment en Algérie.

Le marché de Fès, vers 1932, Walter Mittelholzer, Zurich, ETH Library.

Portrait du Docteur Trioson donnant une leçon de géographie à son fils, Anne-Louis Girodet, 1803, Montargis, musée Girodet. Agrandissement : Vue de Chamonix-Mont-Blanc depuis l’Aiguille du Midi.À bien des égards, notre installation dans les Alpes a déterminé mon attrait pour la géographie puis pour la géopolitique. Je me rappelle qu’à notre arrivée, mon père m’avait fait le plaisir de m’emmener en randonnée au-dessus de Chamonix. Face au mont Blanc, il m’a fait un cours particulier de géologie sur le thème de la formation des montagnes.

Dans le même temps, la radio traitait de problèmes géopolitiques – même si, à l’époque, le terme n’existait pas. On avait appris par exemple que l’Allemagne revendiquait Dantzig. Tandis qu’il me parlait de la formation des montagnes, mon père m’expliquait aussi le conflit.

Après notre retour en région parisienne, un jour d’août 1939, je me rappelle lui avoir demandé ce qui allait se passer si la Pologne refusait de céder Dantzig. Mon père m’a répondu : « Ce sera la guerre ». La guerre est une catastrophe, certes, mais le garçon de dix ans que j’étais a pensé à ce moment-là : « ça va être rudement intéressant ! » (Rires)

Quelle expérience personnelle Gardez-nous de la guerre ?
Je me souviens qu’au début du mois de mai 1944, quand nous avons appris que les Américains allaient arriver à Paris par le sud, nous avons décidé avec mes deux frères de creuser des tranchées dans les immenses plates-bandes qui bordaient la route derrière notre maison. Mon père était décédé en 1942 de sa tuberculose.

Le grand-père d’une dame chargée de l’urbanisme était venu nous voir et à moi l’aîné, il avait demandé : « Est-ce que vous êtes brave ? ». Je n’avais que quatorze ans à l’époque, mais j’ai répondu que oui, bien sûr, j’étais brave. Alors le vieil homme a envoyé quelqu’un pour nous aider à creuser : un monsieur un peu austère équipé de pelles et de pioches. C’était le fossoyeur municipal (Rires) !

Et finalement, vous avez pu terminer vos tranchées à temps ?
Oui. Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, les chars américains sont remontés depuis Antony, par l’endroit que j’avais prévu. Mais des divisions SS s’étaient retranchées à Bourg-la-Reine, et les combats ont duré toute la nuit.

Un char Sherman du 13e/18e Royal Hussars contre les troupes allemandes utilisant des planeurs Horsa écrasés comme couverture près de Ranville, le 10 juin 1944. Agrandissement : Char américain M4A4 Sherman baptisé Bourg-la-Reine en souvenir des combats qui eurent lieu dans cette ville sous les yeux du jeune Yves Lacoste.

Je me souviens par exemple qu’au moment où nous sommes remontés dans la cuisine, des obus ont été tirés. J’ignore quels étaient ces obus, mais ils passaient relativement lentement. Un obus a été tiré devant notre maison pour venir frapper la nationale 20, juste derrière.

Vers quatre heures du matin, ma mère, alertée par le bruit, m’a prévenu que les tanks arrivaient. J’ai eu beaucoup de chance qu’elle ne me défende pas de participer au combat final ! Elle a accepté que je prenne part à la guerre. Je me souviens que j’étais le seul petit garçon au milieu d’un groupe d’hommes.

Un char américain brûlait sur le bas-côté de la nationale 20. Nous avons vu arriver de drôles de voitures, des modèles qu’on ne connaissait pas : c’étaient des Jeep, en route vers Paris. Dans l’une d’entre elles, il y avait un soldat au volant avec, à côté de lui, un civil à moustache. J’ai su plus tard que cet homme était Ernest Hemingway !

Nous nous attendions à voir les soldats américains mais à la place, nous avons vu arriver des halftacks avec des militaires portant des pompons rouges : c’était les marins français de la division Leclerc ! Nos tranchées auront été utiles, même si nous ne les avons utilisées que de nuit et qu’elles étaient infestées de moustiques.

Libération de Paris - Défilé de chars de la 2e division blindé, du groupement tactique Langlade de la Division Leclerc, avenue des Champs-Elysées, 26 août 1944, Paris, musée Carnavalet.

En 1952, vous terminez premier à l’agrégation de géographie. Vous rappelez-vous votre sujet d’examen ?
(Yves Lacoste se lève et, en un clin d’œil, extrait de son immense bibliothèque l’ouvrage « Charles-Quint et son temps » de Karl Brandi, publié en 1951 aux éditions Payot)

Une partie de la question d’Histoire de l’agrégation de géographie portait sur Charles-Quint. Je m’en rappelle d’autant mieux que, cette année-là, nombre de mes camarades géographes étaient absolument furieux à cause de ce sujet d’Histoire qu’ils ne maîtrisaient pas. Quant à moi, j’étais ravi : cet ouvrage sur Charles-Quint m’avait passionné !

En quoi « Charles-Quint » était-il un sujet géographique ?
 

Charles Quint et son temps, Payot, 1 janvier 1951. Agrandissement : Portrait équestre de Charles V par le Titien, 1548, Madrid, musée du Prado.Il s’agissait du sujet d’Histoire de l’agrégation de géographie ! Elle en comporte toujours un. Bien sûr, cela déplaît aux géographes qui conçoivent leur discipline comme la simple étude des paysages – ceux-là ont toujours demandé une agrégation expurgée de l’Histoire. Je ne suis pas du tout de leur avis.

Même si, à l’époque, je n’avais pas encore d’idées épistémologiques bien solides, je portais un grand intérêt à l’Histoire comme complément « humain » à la géographie « naturelle ». Tenez, par exemple, un sujet d’agrégation sur lequel j’avais aimé travailler : le Commonwealth britannique. Vous voyez bien qu’il s’agit d’Histoire autant que de géographie !

Comme pour Charles-Quint, il est question d’un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. L’Histoire, ce sont des événements, c’est du drame ! La géographie telle qu’on nous l’enseignait à cette époque était d’un ennui mortel. [Suite des entretiens]

 

 Au Viêt-Nam, j’ai mesuré à quel point l’étude du territoire constituait un prérequis pour mener la guerre »
  - 2ème entretien : géographe tout-terrain
Au cours de vos études à l’institut de Géographie, vous avez rencontré votre future épouse, Camille, qui deviendra une ethnologue de renom. Décédée en 2016, elle occupe une place centrale dans votre autobiographie Aventures d’un géographe (Équateurs, 2018). Dans quelle mesure a-t-elle nourri vos travaux en matière de géopolitique ?

Yves Lacoste, Aventures d'un géographe, 2018, Éditions des Équateurs. Agrandissement : Portrait de l'ethnologue Camille Lacoste-Dujardin.
D’abord, Camille n’aimait pas du tout l’Histoire : elle s’était fait coller trois fois au certificat d’Histoire moderne et contemporaine (Rires) ! Finalement, elle a trouvé une voie qui, à l’époque, commençait seulement à s’ouvrir : l’ethnologie. Entre 1951 et 1952, elle a étudié à l’Institut d’ethnologie du Musée de l’Homme, où elle s’est épanouie.

À la sortie de ses études, le CNRS lui a donné pour mission d’étudier une collection de sabres traditionnels d’un village de Kabylie, les flissas. Elle s’y est penchée avec soin et intérêt. Son article, très documenté, a rencontré un certain succès [« Sabres kabyles », Journal des Africanistes n°28, 1958].

Ensuite, les dieux ont fait qu’à l'École Nationale des Langues Orientales [futur INALCO, Institut des Langues et Civilisations Orientales], Camille a découvert des textes issus de cette région de Kabylie dont elle n’avait vu que les sabres. Elle a appris la langue kabyle et a traduit ces textes – des contes.

Tombée amoureuse de cette littérature orale, ma femme a passé sa vie à l’étudier, jusqu’à devenir l’une des grandes spécialistes mondiales de la culture kabyle et des Berbères. En 1976, elle a été élue présidente de la section « Langues et civilisations orientales » du CNRS.

Allégorie de l'Afrique, Claude Ptolémée, Cosmographia, Naples, 1490. Agrandissement : L'Europe, Claude Ptolémée, Cosmographia, Naples, 1490, Paris, BnF.

C’est aussi au cours de vos études que vous adhérez au Parti Communiste…
Camille et moi portions une vive admiration pour ces étudiants qui, âgés de trois ou quatre ans de plus que nous, s’étaient engagés dans la résistance FTP [Francs-Tireurs et Partisans, majoritairement communistes].

Comme ils revenaient des maquis, certains d’entre eux nous avaient invités à rejoindre le Parti. Nous avons accepté et, à l’Institut de géographie rue Saint-Jacques, où j’étudiais, me voilà aussitôt bombardé secrétaire de cellule (Rires) !

Au fond, il s’agissait d’un engagement plus fraternel qu’idéologique – nous étions des copains, des camarades. Et quand, en 1956, nous avons décidé de quitter, très courtoisement d’ailleurs, le Parti Communiste, les anciens camarades sont restés des amis.

Mais avant ce « départ courtois », vous avez été professeur d’Histoire-Géographie de 1952 à 1955 à Alger, où vous vous êtes rapproché du PCA (Parti Communiste Algérien) et des idées indépendantistes.
Buste de Ibn Khaldoun devant l'entrée de Casbah de Bejaia, en Algérie.

Agrandissement : Statue de Ibn Khaldoun à Tunis. Camille et moi étions des indépendantistes modérés, oui. C’est à cette époque que, par le biais d’un jeune médecin kabyle, j’ai découvert Ibn Khaldoun (1332-1406), un immense historien dont j’ignorais tout. Je me suis rendu à la Bibliothèque Nationale d’Alger pour consulter ses Prolégomènes, qui avaient été traduits en français sur ordre de Napoléon III.

Vraiment, Ibn Khaldoun était un personnage étonnant ! Dans ces 3000 pages, Dieu n’était guère invoqué, il n’était question que de la lutte des hommes pour le contrôle de territoires. J’ai donc rédigé un article consacré à Ibn Khaldoun, qui devait à l’origine être publié dans le 2ème numéro de Progrès, une revue d’inspiration marxiste. Seulement, ladite revue se consacra à la place à la mort du « camarade Staline », survenue en mars 1953.

Mes camarades du parti s’attendaient à ce que je reprenne les thèses marxistes de la théorie des stades et des modes de production et, à la place, je leur racontais des histoires, presque des westerns (Rires) ! Mes engagements en faveur de l’indépendance étaient très mal vus par les colons.

Après les premiers attentats de novembre 1954 et les massacres de Philippeville en aout 1955, le proviseur m’a convoqué. Il m’a fait comprendre qu’il n’était pas question que je revienne enseigner à la rentrée. Camille et moi avons quitté Alger juste avant que ne s’étende la guerre d’Algérie.

Ibn Khaldoun, Prolégomènes, traduction, 1863, tome I (extraits).

Plus tard, vous avez consacré un livre à ce grand historien : Ibn Khaldoun : naissance de l'histoire, passé du tiers monde (Éditions François Maspero, 1966). Qu’est-ce qui vous a le plus intéressé dans l’œuvre d’Ibn Khaldoun ? Qu’entendez-vous par l’expression « histoires de westerns » ?
Yves Lacoste, Ibn Khaldoun : naissance de l'histoire, passé du tiers monde, Éditions François Maspero, 1966.Ibn Khaldoun propose un schéma de la société nord-africaine fondée sur la tribu. Dans ce cadre, les empires sont des agglomérats de tribus formés autour de l’une d’elles pour le contrôle des routes de l’or qui traversent le Sahara et débouchent sur la Méditerranée.

Le concept d’Asabiyya, intraduisible en Français, désigne une double cohésion : à l’intérieur de la tribu, la vivacité du sentiment d’appartenance communautaire ; à l’extérieur de la tribu, l’unité qui opère autour de la tribu « centrale ». Lorsque l’Asabiyya commence à décliner, l’empire se disloque pour être remplacé par un autre.

Vous êtes tout le contraire du géographe casanier du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, qui reste dans son bureau : toute géographie est pour vous une expédition ! À ce propos, j’aimerais revenir sur une péripétie fameuse de votre vie : votre expérience du fleuve Rouge, en 1972, en pleine guerre du Viêt-Nam.
Cette péripétie était la conséquence d’une autre. Au début de mes études, je suis retourné au Maroc : la « société chérifienne des pétroles », où avait travaillé mon père, avait accepté de m’aider pour trouver un terrain. Elle m’a orienté vers la plaine du Gharb, où débouche le Sebou.

Ce très gros fleuve est tellement chargé d’alluvions [des dépôts issus des montagnes, NDLR] qu’il s’écoule au-dessus du niveau de la plaine, qu’il déborde pendant la crue. Mais cela n’avait guère d’importance dans la mesure où, à l’époque, cette plaine en contrebas était encore très faiblement peuplée.

À l’époque, ce terrain ne m’avait pas passionné. Mais vingt ans plus tard, quand une grande partie de l’opinion suspectait les Américains de bombarder les digues du fleuve Rouge pour submerger la plaine très peuplée en contrebas, j’ai immédiatement repensé à mon travail sur le fleuve Sebou.

Les bords du fleuve Sebou, Eugène Delacroix, 1858. Agrandissement : vue du fleuve Sebou (2007).

J’ai adressé un court article au journal Le Monde, dans lequel j’essayais de démontrer comment la submersion des plaines pouvait être provoquée de manière indirecte, en visant les digues, pour finalement être imputée à une suite d'« accidents naturels ».

Une fois l’article publié [« L'aviation américaine peut provoquer une catastrophe sans toucher directement les digues nord-vietnamiennes », Le Monde, 08/06/1972], j’estimais avoir fait mon devoir de géographe, et nous sommes partis en vacances en Corse, Camille, les enfants et moi-même.

Seulement, à notre retour, j’ai appris qu’on avait cherché à me joindre. Le lendemain matin, je me suis rendu à la cabine téléphonique qu’on m’avait indique et, dans le combiné, une voix mystérieuse m’a demandé de venir au plus vite à Hanoi, au Nord Viêt-Nam.

Hanoi, mai 1951. Le Fleuve Rouge, vers l'aval. Au 1° plan, l'Université de Hanoi ; au 3° plan, dans les arbres, les toits de l'hôpital Lanessan. Agrandissement : Le Fleuve Rouge et le Grand Lac (1° plan à gauche), bibliothèque de l'ancien Musée des colonies, Paris, Palais de la Porte Dorée.

Vous avez toujours déclaré que vous n’aviez aucune idée de l’identité de ce mystérieux interlocuteur. Avec le recul, de qui pouvait-il s’agir ? Un agent du KGB peut-être…
Je l’ignore. Il devait probablement s’agir d’un Vietnamien qui m’appelait depuis Hanoi. Mais je n’en sais toujours rien ! Bien sûr, j’ai décliné l’invitation, prétextant une quantité importante de travail. Mais la voix insistait : la situation était, prétendait-elle, de la plus haute importance. J’ai raccroché.

Bateaux sur le quai de la rivière Rouge, Đỗ-đức-Thuận, 1930, musée Khai-dinh, Hué, Annam. Première gravure sur bois de l'histoire de la peinture académique vietnamienne. Agrandissement : Carte du bassin versant du fleuve Rouge.

Ma femme Camille s’opposait à ce que je me rende au Viêt-Nam, à cause des bombardements. Mais c’est mon fils aîné, alors âgé de 13 ans, qui a proclamé dans mon dos : « Papa, si t’y vas pas, t’es un con ! ». Mais comment faire ? Je n’avais ni visa ni billet d’avion.

Je me suis rendu à l’ambassade d’URSS à Paris (pour se rendre à Hanoi, il fallait transiter par Moscou). Évidemment, le bâtiment était fermé, et j’avais quitté le Parti communiste depuis des années… Je suis aussi allé rue Royale, au siège d’Aeroflot, la grande compagnie aérienne soviétique. Fermé, là encore.

J’ai frappé. Personne. J’ai insisté… Quelqu’un m’a ouvert, et une main m’a tendu un billet pour Moscou. Je me suis rassuré en me disant que le lendemain matin, à l’aéroport, on ne me laisserait pas monter dans l’avion sans visa. Mais je me trompais : on m’a embarqué pour Moscou sans me demander quoi que ce soit !

Je suis donc arrivé dans la capitale soviétique sans savoir ce qui allait se passer, juste le temps de voir deux grands types me pousser dans un avion pour Hanoi. À mon arrivée, personne ne semblait au courant de ma venue. Quand je me suis rendu auprès des autorités pour demander à voir les digues et la carte des points de bombardements, aucune réponse. Alors je suis rentré à l’hôtel, bredouille et un peu dépité.

Yves Lacoste enquêtant sur les digues du Fleuve Rouge en août 1972.Dans la salle à manger, un Vietnamien écoutait mon histoire, l’air de dire : « Mon pauvre Monsieur, tant pis pour vous… ». Je ne savais même pas comment j’allais repartir ! Je lui ai tout de même expliqué ce que je venais faire ici et, le soir venu, mon compagnon d’infortune est revenu me voir à l’hôtel, revêtu d’un uniforme de l’armée vietnamienne. Il m’a dit : « On part ce soir ». J’ai su plus tard que cet officier était l’adjoint du général Giap à la bataille de Diên Biên Phu !

Nous avons passé dix jours à circuler en jeep sur les digues du fleuve Rouge. Apparemment, il n’y avait pas d’impacts de bombes sur les digues, ce qui semblait justifier les dénégations américaines. Mais j’ai compris en voyant l’opération se dérouler sous mes yeux. Il ne s’agissait pas de bombardements massifs par des B-52, comme les Vietnamiens l’avaient cru d’abord en installant des mitrailleuses lourdes pour protéger les méandres ; nous avions affaire à des chasseurs bombardiers qui volaient en rase-motte : ils ne lâchaient pas des bombes, ils tiraient des torpilles.

Et les pilotes, particulièrement adroits, ne ciblaient pas la digue même, ils visaient en dessous, au niveau de la levée naturelle du méandre. Ainsi, la digue n’était pas détruite, seulement secouée. Suffisamment fragilisée, elle pourrait s’effondrer sous la pression de la crue, « accident » qui s’apparenterait à une catastrophe naturelle. Ce qui était intéressant, c’était de noter l’endroit précis visé par les pilotes américains : la partie concave du méandre, le point où la pression du courant était la plus forte.

J’ai publié un deuxième article dans le journal Le Monde [« Les bombardements de digues sont délibérés », 16/08/1972]. J’ai montré que les pilotes cherchaient à toucher les plaines en aval du fleuve, là où les bras du delta s’écartaient, car elles étaient les plus densément peuplées (entre 700 et 1000 habitants / km2). Si les digues avaient cédé, cela aurait pu provoquer des centaines de milliers de morts.

Le fleuve Rouge sous le pont Vĩnh Tuy. Agrandissement : Vue panoramique sur le fleuve Rouge depuis le pont Long Biên, Hanoi, Vietnam.

Votre article a été largement repris dans la presse internationale, y compris aux États-Unis. On a même prétendu qu’il avait contribué à mettre un terme à la guerre du Vietnam…
On dit beaucoup de choses (Rires) ! Ce qui est exact en revanche – je l’ai su beaucoup plus tard, c’est qu’après la lecture de mon article, le pape Paul VI a appelé le président Nixon pour le mettre en garde.

D’ailleurs, vous êtes toujours interdit de séjour aux États-Unis…
Je ne cherche pas à y aller. Ils ne veulent pas de moi, je ne veux pas d’eux !

Cette péripétie a-t-elle comptée dans votre définition de la géopolitique ?
Elle a été décisive ! Jusque-là, ma seule expérience de la guerre remontait à mon enfance, à la Libération de Paris. En 1972, j’ai senti les torpilles passer juste au-dessus de ma tête. Il est clair qu’au Viêt-Nam, j’ai mesuré à quel point l’étude du territoire constituait un prérequis pour mener la guerre.

Sun Tzu l’avait compris il y a 25 siècles quand il écrivait que « la configuration topographique est d’un précieux concours dans les opérations militaires » (L’Art de la guerre, Chapitre 10 : Le terrain). D’autres l’ont compris aussi. Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet.

Vo Nguyen Giap et Hồ Chí Minh vers 1945. Agrandissement : portrait de Vo Nguyen Giap en couverture du magazine Time, 15 mai 1972

.Au panthéon des grands géographes français se trouvait, dans les années 1970, Pierre Gourou (1900-1999). Il venait de consacrer un ouvrage au delta du fleuve Rouge [Terre de bonne espérance. Le monde tropical, Plon, 1982] et avait suivi mon expérience du Viêt-Nam.

Un jour que je donnais une conférence à Bruxelles, il m’a invité à son domicile de la capitale belge. Je m’en souviens très bien. Il m’attendait en haut de l’escalier et, avant même que j’eus franchi les dernières marches, il m’a tendu une lettre manuscrite. Elle était très joliment écrite, dans un français impeccable. L’étudiant remerciait son professeur Pierre Gourou de lui avoir enseigné la géographie. Il se disait convaincu que l’étude de cette discipline participerait, un jour, au succès militaire de sa patrie. L’étudiant qui avait signé cette lettre s’appelait Vo Nguyên Giap. [Suite des entretiens]

Yves Lacoste poursuit et achève ses entretiens pour Herodote.net. Au fil de sa carrière, ce géographe renommé aura vécu tous les bouleversements du monde survenus après la Seconde Guerre mondiale.

En 1976, il fonda la revue Hérodote (note). Il a publié aussi un livre iconoclaste, La géographie, ça sert à faire la guerre, afin de réveiller sa discipline et lui redonner toute son importance. Il réinvente le terme de « géopolitique »,  longtemps tenu pour tabou du fait de son emploi par des universitaires allemands proches des nazis.

Yves Lacoste s'interroge avec nous sur le concept de nation, qu’il a exposé dans un livre, Vive la Nation !, mal accueilli lors de sa sortie. Il revient également sur les relations entre l’Algérie et la France au XIXe siècle.

Erwan Barillot
Yves Lacoste en 2006 fête les 30 ans de la revue Hérodote avec son équipe.

« Du temps d’Hérodote, l’objectif de la géographie n’était pas d’admirer la vue, mais de conquérir un territoire !  »
   La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre
Vous avez commencé à enseigner en 1968. Comment avez-vous vécu les « événements de Mai » avec vos étudiants ? S’agissait-il selon vous d’évènements géopolitiques ?

J’ai vécu « mai 68 » de manière plutôt apaisée. À l’Institut de géographie, mes étudiants et moi discutions de tout. Nos rapports étaient on ne peut plus démocratiques. Nombre de mes étudiants deviendront ensuite mes collègues dans la revue Hérodote.

Logo de l'Institut Français de Géopoltiique.Béatrice Giblin, l’une de mes étudiantes en 1968, m’a accompagné tout au long de la revue, jusqu’à fonder en 2002 l’Institut Français de Géopolitique (IFG).

Je considère « Mai 68 » comme un phénomène d’abord démographique, lié au baby-boom, et idéologique, avec la montée du « gauchisme » comme « remède » au communisme, selon les termes fameux de Daniel Cohn-Bendit. « Mai 68 » a aussi revêtu des aspects géopolitiques.

Il est possible, par exemple, que certains groupes gauchistes aient été financés par la CIA. À l’inverse, le Parti Communiste, « idéologiquement » opposé au régime gaulliste, avait « géopolitiquement » intérêt à préserver celui-ci du fait de son antiaméricanisme. Je me rappelle qu’à l’Institut de géographie où j’enseignais, tout était resté fort tranquille ! Ce fut d’ailleurs le seul établissement universitaire parisien à ne pas avoir été occupé, ni par les étudiants ni par la police. Or, le parti communiste y avait une assise certaine. Étrange, n’est-ce pas (Rires) ?

Une autre conséquence de « Mai 68 » fut la création par le pouvoir gaulliste de l’Université de Vincennes. L’enjeu était de délocaliser le foyer de la contestation étudiante en périphérie de la capitale. J’ai ainsi été nommé professeur à Vincennes, où j’entretenais de très bons rapports avec les étudiants d’Histoire – surtout ceux qui, jusqu’alors, avaient rejeté la géographie.
En janvier 1976, vous publiez le premier numéro de votre revue Hérodote. Pourquoi ce nom ? Il ne viendrait à personne l’idée d’affubler une revue d’un tel patronyme !
Le retentissement de mon enquête sur le bombardement des digues m’avait incité à proposer à François Maspero, le célèbre éditeur de gauche qui avait déjà publié mon ouvrage sur Ibn Khaldoun, la création d’une revue de géographie. Pourquoi Hérodote ? Parce qu’il s’agit d’un grand historien grec du Vème siècle avant notre ère.

Hérodote a rendu compte des rivalités de pouvoir de son temps. Seulement, à la différence de son compatriote Thucydide, il incluait dans son analyse les caractéristiques des territoires comme théâtres spécifiques de ces rivalités. Hérodote était l’agent de renseignement de Périclès ! Il est aussi l’inventeur de ce que certains ont appelé la chorographie, cette discipline qui a pour objet de décrire une région et d'en indiquer les lieux remarquables.

Par exemple, c’est à Hérodote que nous devons le concept de delta. Il cherchait à caractériser le Nil, dont il avait remarqué l’embouchure triangulaire – et ce alors même que la cartographie n’existait pas encore ! Il se demandait aussi pourquoi le Nil était en crue en été à la différence des autres fleuves. Hérodote était un géographe autant qu’un historien.

Hérodote était-il aussi un géopolitologue avant la lettre ?
Dans son œuvre L’Enquête [Historia en grec], le plus ancien texte complet en prose que nous ayons conservé de l’Antiquité – et le seul de Hérodote, l’historien livre une étude très complète de l’empire perse. Sa thèse est que, par sa position géographique périphérique, la Perse « barbare » va de nouveau attaquer Athènes et les autres îles grecques, qu’il assimile au monde civilisé. La guerre et les rapports de force revêtent une importance considérable chez Hérodote.

L’année de la fondation de la revue Hérodote, vous publiez aussi votre livre le plus célèbre, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Éditions François Maspero, 1976).
J’avais travaillé en Haute-Volta [l’actuel Burkina Faso] avec un jeune et sympathique architecte péruvien du Secrétariat des Missions d'urbanisme et d'Habitat (SMUH), Alexandre Piqueras. Nous avions été envoyés dans un village qui n’aurait pas dû exister puisque, prétendait-on à l’époque, il avait été bâti dans une vallée impossible à peupler, puisqu’infestée par la maladie du sommeil, puis par l’onchocercose. [« Problèmes de développement agricole dans la région de Ouagadougou (Haute-Volta) », Bulletin de l'Association de Géographes Français, 1966].

 La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre, PCM (Maspero), réédité aux Éditions la Découverte en 2014.Dix ans plus tard, Alexandre m’a appelé et m’a demandé de le rejoindre en Martinique. Il avait une mission très difficile à effectuer pour le maire de la petite commune du Lorrain, au nord de l’île, et il me demandait de l’aide. J’ai donc quitté mes étudiants et je l’ai rejoint en Martinique. Seulement, une fois sur place, il m’a appris que le maire venait d’être assassiné et que, par conséquent, notre enquête n’était plus vraiment à l’ordre du jour.

Me voilà donc coincé à l’hôtel à Fort-de-France, avec un Alexandre Piqueras qui passait le plus clair de son temps à courir les filles. Pour la première fois, je me retrouvais sans mes étudiants et sans la jeune équipe d’Hérodote. Ces deux semaines tout seul en Martinique m’ont laissé tout loisir pour écrire La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre.

Je me rappelle avoir trouvé le titre dans un prétendu salon de thé où, en réalité, on ne buvait que du rhum (Rires) ! Au retour, mon éditeur n’était pas très enthousiaste pour conserver ce titre, que j’avais voulu volontairement provocateur.

Ce livre a connu un très grand succès et provoque, encore aujourd’hui, bien des commentaires. Comment expliquez-vous un tel engouement ?
Je pense que beaucoup d’étudiants étaient lassés par la géographie des professeurs, coupée de toute pratique. Moi-même, cette étude des « cartes postales » m’avait affreusement ennuyé ! Je me rappelle par exemple qu’en classe de seconde, pour une composition d’Histoire-Géographie, j’avais obtenu 18 en Histoire et zéro en Géographie : j’avais tout simplement refusé de composer tant le sujet me paraissait idiot.

Joannes vermeer, Le Géographe, 1669, Francfort, musée Städel. Agrandissement : Diego Velázquez, Démocrite, dit aussi l'Homme à la Mappemonde, vers 1629, musée des Beaux-Arts de Rouen.La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre prônait le retour de la « géographie des états-majors » apparue précisément avec Hérodote, et dont l’objectif n’était pas d’admirer la vue, mais de conquérir et de dominer un territoire ! Se limiter à l’étude des « régions », c’était omettre des dimensions spatiales essentielles : les phénomènes sociaux, politiques, industriels…

Mon propos visait à démocratiser cette géographie des officiers qui, jusque-là, avait été confisquée par les pouvoirs, et à réintroduire la composante politique dans le raisonnement géographique. Même si je n’utilisais pas encore le mot, j’avais à cœur, avec cet ouvrage, de mettre la géopolitique au cœur du débat – de manière parfois un peu polémique, je l’avoue (Rires).

Pourquoi ne pas utiliser, à l’époque, le terme de géopolitique ?
Il était tabou ! Ce sont les théoriciens allemands Friedrich Ratzel (1804-1844) et Karl Haushofer (1869-1946) qui, les premiers, ont parlé de « geopolitik ». Même si aucun des deux n’a jamais appartenu au parti nazi, une partie de leurs thèses (particulièrement le concept d’espace vital) a été enseignée par les professeurs d’Histoire-Géographie dans l’Allemagne d’après 1918, jusqu’à être dévoyée par le discours belliqueux des nazis. Si bien qu’après-guerre, il était devenu rigoureusement impossible d’évoquer jusqu’au mot même de « géopolitique » sans être aussitôt catalogué comme nazi.

Seulement, au lendemain du déclenchement du conflit entre le Vietnam communiste et le Cambodge communiste, en janvier 1979, André Fontaine, le rédacteur en chef du Monde, termina l’un de ses éditoriaux par : « C’est de la géopolitique ! » – formule dont la connotation était d’évidence tout à fait négative, et qui sous-entendait : « Ce n’est pas une guerre idéologique, ce n’est qu’une querelle pour le contrôle du territoire » [en dépit des efforts d’Yves Lacoste et de la rédaction d’Herodote.net pour retrouver ce fameux article, celui-ci demeure introuvable dans les archives du journal Le Monde, NDLR].

Je m’attendais à ce que l’emploi de ce « mot interdit » soit dénoncé mais il n’en fut rien. Bien au contraire, les jeunes journalistes ont commencé à l’employer sans crainte, jusqu’à ce qu’il devienne progressivement un terme de référence. Moi-même, je n’avais plus de raison de ne pas l’utiliser. Hérodote a donc remplacé son ancien sous-titre « Stratégies Géographies Idéologies » par « Revue de géographie et de géopolitique ». L’usage que certains ont fait de la géopolitique ne pouvait pas condamner la discipline tout entière. 

Voir les commentaires