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sainte THÉRÈSE D'AVILA carmélite réformatrice, docteur de l'église (1512-1582) II suite

Sainte THÉRÈSE D'AVILA
carmélite réformatrice, docteur de l'église
(1512-1582)

II

Les chapitres  de 5 à 10
Chapitre 5
Cure en dehors du monastère


En parlant de l'année de mon noviciat, j'ai oublié de dire que je me laissais aller à de grands troubles pour des choses de peu d'importance. Souvent recevais des réprimandes sans les mériter, et je ne les écoutais qu'avec beaucoup de déplaisir et d'imperfection. Néanmoins, dans ma joie d'être religieuse, j'acceptais tout. Comme je recherchais la solitude et que j'y pleurais mes péchés, les sœurs, s'en étant quelquefois aperçues, s'imaginèrent que je n'étais pas contente, et elles en parlaient dans ce sens. Au fond, je sentais de l'attrait pour toutes les observances du cloître; mais ce qui ressemblait à du mépris était loin d'avoir des charmes pour moi, tandis que je goûtais une joie très vive de me voir estimée. Je mettais un soin parfait dans tout ce que je faisais, et cela même était vertu à mes yeux. Ce n'est pourtant pas une excuse légitime, parce que je savais admirablement chercher en tout ma propre satisfaction, et ainsi l'ignorance ne saurait me justifier. Il est vrai que ce monastère n'était pas établi sur les bases d'une perfection très élevée, et moi, cédant à la pente de la nature, j'allais à ce qui était moins régulier, et je laissais de côté ce qu'il y avait d'exemplaire.

Je fus témoin alors de l'héroïque résignation que fit éclater une religieuse au milieu d'une bien cruelle maladie. Elle avait au ventre des ouvertures causées par des obstructions, et par où elle rejetait la nourriture qu'elle prenait: ce qui en peu de temps la conduisit au tombeau. Le mal effrayait les autres, moi je portais grande envie à cette inaltérable patience. Je disais à Dieu que, s'il voulait me la donner au même degré, je le priais de m'envoyer toutes les maladies qu'il lui plairait. Il me semble que je n'en redoutais aucune; ma soif des biens éternels était si ardente, que j'étais résolue à les gagner à quelque prix que ce fût. J'en suis étonnée maintenant, parce qu'alors je n'avais pas encore ce feu de l'amour divin que l'oraison plus tard alluma dans mon âme. Ce n'était qu'une certaine lumière, qui me révélait la vanité de tout ce qui passe, et l'inestimable prix des biens éternels que l'on peut acheter par le sacrifice de ces biens d'un jour. La divine Majesté daigna exaucer ma prière: deux ans ne s'étaient pas encore écoulés, que je me vis assaillie d'un mal différent sans doute, mais qui cependant me causa, l'espace de trois ans, des douleurs non moins sensibles et non moins cruelles, comme je le raconterai bientôt. L'époque du traitement que j'attendais chez ma sœur étant venue, mon père, ma sœur, et cette religieuse, ma fidèle amie et compagne de voyage, de laquelle j'étais si tendrement aimée, m'emmenèrent, avec des soins extrêmes pour me rendre le trajet agréable, à l'endroit où l'on espérait me guérir. Ce fut là que le démon commença à troubler mon âme: Dieu cependant en retira un grand bien.

Dans ce lieu même où j'étais venue chercher ma guérison, vivait un ecclésiastique d'une naissance distinguée, qui, à beaucoup d'intelligence, ne joignait toutefois qu'une science médiocre. Ce fut à lui que je m'adressai pour la confession. Je dois le dire, j'ai toujours eu une prédilection marquée pour les confesseurs éminents en doctrine, car les demi-savants ont nui grandement à mon âme; mais il ne m'a pas toujours été facile de les rencontrer au gré de mes désirs. J'ai vu par expérience qu'il vaut mieux, quand ils sont gens de bien et de bonnes. mœurs, qu'ils n'aient pas du tout de science que d'en avoir une médiocre; alors du moins ils se défient, tout comme moi, de leurs lumières, et ils prennent conseil d'hommes vraiment éclairés. Les vrais savants ne m'ont jamais trompée; les autres sans doute n'en avaient pas la volonté, mais ils n'en savaient pas davantage; et comme j'avais d'eux meilleure opinion, je pensais n'être obligée qu'à les croire. Leurs décisions me laissaient d'ailleurs plus de large et de liberté. Si je m'étais vue serrée de près, il y a si peu de vertu en moi, que peut-être j'en aurais cherché d'autres. Là où il y avait péché véniel, ils ne voyaient point d'offense; et là où il y avait péché mortel très grave, ils ne trouvaient qu'une faute vénielle. Cela nuisit beaucoup à mon avancement dans la vertu: il est bon, je crois, de le dire ici, afin que les autres se préservent d'un si grand mal. Mais devant Dieu il m'est clair que je n'avais point d'excuse. Il devait me suffire de savoir qu'une chose n'était pas bonne de sa nature, pour l'éviter avec soin. Le Seigneur a permis, le crois, à cause de mes péchés, qu'ils se soient trompés, et que, trompée par eux, j'en aie égaré d'autres en répétant ce qu'ils m'avaient dit. Je restai, ce me semble, plus de dix-sept ans dans cet aveuglement. Le premier qui commença à me détromper sur certains points fut un religieux très savant de l'ordre de Saint-Dominique [19]. Enfin les Pères de la Compagnie de Jésus m'inspirèrent les plus vives craintes sur toute ma vie, en me montrant, comme je le raconterai plus loin, le mal et la gravité de ces débuts.

Je commençai donc à me confesser à cet ecclésiastique. Si dans la suite j'ai eu plus à dire en confession, à cette époque, comme depuis le commencement de ma vie religieuse, je n'avais que peu de fautes à déclarer. Il en fut frappé, et me voua dès lors un extrême attachement, qui partait d'un bon principe, mais dont l'excès devenait répréhensible. Je lui avais fait comprendre que pour rien au monde je ne me résoudrais jamais à offenser Dieu en matière grave; de son côté, il m'assurait qu'il était dans les mêmes sentiments; ainsi, nous eûmes de fréquents entretiens. Comme alors mon âme goûtait habituellement en Dieu d'enivrantes délices, mon plus doux plaisir était de parler de lui. A un tel langage, dans une personne si jeune encore, il se sentait pénétré de confusion. Enfin, poussé par la confiance que je lui inspirais, il commença à me découvrir l'état de son âme, qui était déplorable et des plus dangereux. Depuis près de sept ans il entretenait une affection et des relations coupables avec une femme de l'endroit, et il ne laissait pas de dire la messe. La chose était si publique qu'il était perdu d'honneur et de réputation; personne cependant n'osait le blâmer en face. Ses aveux me remplirent de compassion, car son dévouement pour moi me l'avait rendu cher. Victime alors d'une inexpérience trop naïve et trop aveugle, je regardais comme vertu de répondre par la reconnaissance et par un retour d'affection à l'amitié qu'on avait pour moi. Maudite soit la loi d'un tel retour, qui va jusqu'à être contraire à la loi de Dieu! C'est là une folie qui a cours dans le monde, et j'avoue qu'elle me met toute hors de moi quand j'y pense. Quoi! c'est à Dieu seul qu'est dû tout le bien qu'on nous fait, et nous regardons comme vertu de ne pas briser les liens d'une amitié qui lui déplait! 0 aveuglement du monde! Et vous, Seigneur, quelle grâce vous m'auriez faite, si, souverainement ingrate envers ce monde tout entier, j'avais eu le bonheur de ne l'être jamais envers vous! Mais à cause de mes péchés, le contraire est arrivé.

M'étant procuré, par les personnes mêmes de sa maison, des renseignements plus précis, je connus mieux l'état de cet infortuné, et je découvris en même temps une circonstance qui le rendait un peu moins coupable. La malheureuse femme qui l'avait égaré avait obtenu de lui qu'il porterait au cou, pour l'amour d'elle, une petite figure de cuivre1, où elle avait mis des charmes, et nul n'avait eu le pouvoir de lui faire quitter ce gage perfide.

Je n'ajoute pas entièrement foi à ce que l'on dit des sortilèges, mais je rapporte ce que j'ai vu de mes propres yeux, afin que les hommes se tiennent en garde contre ces  femmes qui aspireraient à former de tels liens. Qu'ils le sachent, dès qu'elles ont perdu toute honte devant Dieu, elles que leur sexe oblige plus étroitement à la pudeur, on ne saurait sans péril leur accorder la moindre confiance. Pour arriver à1eurs fins, et pour le succès d'une passion insensée que le démon allume en elles, il n'est rien dont elles ne soient capables. Quant à moi, malgré ma profonde misère, jamais je ne suis tombée dans aucune faute de ce genre; jamais, dans tout le cours de ma vie, je n'ai en l'intention de faire le mal; jamais, quand je l'aurais pu, je n'aurais voulu forcer qui que ce fût à m'aimer. Mais c'est le Seigneur qui m'en a préservée, et s'il ne m'eût tenue de sa main, j'aurais pu l'offenser en cela comme dans le reste, car on ne doit fonder sur moi aucune confiance.

Dès que je fus fixée par ces renseignements, je témoignai un intérêt plus affectueux à cet ecclésiastique. Mon intention était bonne, mais ma conduite était blâmable; car l'espérance d'un bien, quelque grand qu'il fût, n'aurait jamais dû me faire commettre même le plus petit mal. Le plus souvent, je lui parlais de Dieu. Mes paroles lui furent utiles sans doute, mais la grande affection qu'il avait pour moi fut, je crois, chez lui, une plus puissante cause de retour. Pour me faire plaisir, il en vint jusqu'à me livrer la petite figure, que je fis aussitôt jeter dans une rivière. Dès qu'il en fut dessaisi, il se réveilla comme d'un profond sommeil: le tableau de sa conduite durant ces dernières années se déroulait à ses yeux; il était effrayé de lui-même; il gémissait de sa coupable vie, et déjà il en était saisi d'horreur. Notre-Dame, je n'en puis douter, lui fit sentir son puissant secours; car il était très dévot au mystère de sa Conception, et il en célébrait la fête avec grande solennité. Enfin, il brisa sans retour ses tristes chaînes, et il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de l'avoir éclairé de sa lumière. Au bout d'un an, à dater du jour même où je le vis pour la première fois, il mourut; mais, dans cet intervalle, il avait servi Dieu avec une sainte ardeur.

Jamais je ne reconnus rien que d'honnête dans sa grande affection pour moi, bien qu'elle eût pu être d'une pureté plus élevée. Toutefois, en certaines occasions, si nous n'avions eu la pensée de Dieu très présente, nous nous serions trouvés en danger de l’offenser gravement. J'étais alors, je le répète, bien résolue à ne rien faire où j'aurais vu péché mortel; et, selon moi, c'était précisément cette disposition qui me faisait aimer de lui. Je crois même que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection pour les femmes qu'ils verront inclinées à la vertu. Oui, la vertu est pour elles, comme je le dirai dans la suite, le moyen le plus sûr d'exercer ici-bas de l'empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que celui pour lequel j'avais tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi, et dans l'éloignement le plus complet de l'occasion qui l'avait égaré. Ainsi, il semblerait que le Seigneur voulut se servir de moi pour ouvrir le ciel à. cette âme.

Je restai trois mois dans cet endroit, en proie à de très grandes souffrances, parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu'un souffle de vie. Le mal dont j'étais allée chercher la guérison était devenu beaucoup plus cruel; les souffrances que j'éprouvais au cœur étaient si vives, qu'il me semblait parfois qu'on me le déchirait avec des dents aiguës; l'intensité de la douleur arriva à tel point, qu'on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême; l'excès du dégoût ne me permettait de rien prendre, si ce n'est du liquide. La fièvre ne me quittait pas; et des médecines, que pendant un mois on m'avait fait prendre, m'avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m'embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables, que je ne trouvais ni jour ni nuit un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse. Voilà ce que je gagnai dans ce voyage. Mon père se hâta de me ramener chez lui. Les médecins me virent de nouveau; ils désespérèrent de moi, déclarant qu'indépendamment de tous ces maux, je me mourais d'étisie.

Insensible à l'arrêt qu'ils venaient de prononcer, j'étais absorbée par le sentiment de la souffrance. Des pieds jusqu'à la tête, j'éprouvais une égale torture. De l'aveu des médecins, ces douleurs de nerfs sont intolérables; et comme chez moi leur contraction était universelle, j'étais livrée à un indéfinissable tourment. Quelle riche moisson de mérites si j'avais su en profiter! La souffrance dans cet excès de rigueur ne dura que trois mois, mais on n'eût jamais cru qu'il fût possible de résister à tant de maux réunis. Je m'en étonne moi-même en ce moment, et je regarde comme une faveur insigne de Dieu la patience qu'il me donna; il était visible qu'elle venait de lui. L'histoire de Job, que j'avais lue dans les Morales de saint Grégoire, me fut d'un grand secours. Le divin Maître m'avait, ce semble, fortifiée à l'avance par cette lecture et par l'oraison, à laquelle j'avais commencé à m'adonner; il m'avait ainsi préparée à tout souffrir avec une résignation parfaite. Mes entretiens n'étaient qu'avec lui. J'avais ces paroles de Job, habituellement présentes à l'esprit, et je me plaisais à les redire: Puisque nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n'en recevrions-nous pas les maux? Et à ces paroles, je sentais, ce me semble, se renouveler mon courage.

Ce long martyre s'était déjà prolongé depuis le mois d'avril jusqu'au milieu d'août, plus douloureux cependant les trois derniers mois. Enfin, le jour de l'Assomption de Notre-Dame arriva [20]. Je montrai le plus vif empressement pour me confesser; toujours, du reste,  j'avais aimé m'approcher souvent de la confession. On s'imagina que la crainte de la mort m'inspirait ce désir, et mon père, pour ne pas m'alarmer, ne voulut point y condescendre. O amour excessif de la chair et du sang! quoiqu'il partît d'un père si catholique, si prudent, si inaccessible par ses lumières à un entraînement d'ignorance, combien cependant il aurait pu me devenir funeste! Cette nuit même se déclara une crise si terrible que, pendant près de quatre jours, je restai privée de. tout sentiment. On me donna, dans cet état, l'extrême-onction. A toute heure, ou plutôt à tout moment, on croyait que j'allais expirer, et l'on ne faisait que me dire le Credo, comme si j'eusse été capable d'entendre quelque chose. Plus d'une fois même on ne douta plus que je n'eusse exhalé mon dernier soupir; et quand je revins à moi, je trouvai sur mes paupières de la cire, tombée d'un flambeau.

Cependant mon père était inconsolable de ne m'avoir pas permis de me confesser; il ne cessait de faire monter vers Dieu des cris et des prières. Béni soit à jamais Celui qui voulut les entendre! Déjà, dans mon couvent, la fosse qui attendait mon corps était ouverte depuis un jour et demi; et déjà, hors de cette ville, dans un monastère de religieux de notre ordre, on avait célébré pour moi un service funèbre.

Dès que je repris connaissance, je voulus me confesser. Je communiai en répandant un torrent de larmes; mais, à mon avis, la douleur d'avoir offensé Dieu n'en était pas l'unique cause. Pourtant ce repentir, je l'espère, aurait suffi pour me sauver, quand même le Seigneur m'eût imputé l'erreur où l'on m'avait jetée en m'affirmant à tort, comme je l'ai compris depuis, que certaines choses ne constituaient pas une faute mortelle.

Autant que j'en puis juger, malgré les intolérables douleurs qui me restaient et m'enlevaient presque à moi, la confession que je fis fut d'une intégrité parfaite; j'y déclarai tout ce en quoi je croyais avoir offensé Dieu. Entre tant d'autres grâces, il m'a accordé celle-ci: jamais, depuis que je commençai à communier, je n'ai laissé de m'accuser au saint tribunal de tout ce que j'ai cru être péché, quelque léger qu'il fût. Je ne puis néanmoins, si j'étais morte alors, nie défendre de craintes très vives sur mon salut: d’une part, à cause du peu d'instruction des confesseurs; de l'autre, à cause de mon peu de fidélité à la grâce, et pour bien des motifs encore. Aussi est il certain qu'arrivée à cette époque de ma vie, et considérant comment le Seigneur me ressuscita en quelque sorte, j'en éprouve un tel saisissement, que j'en suis pour ainsi dire toute tremblante.

Il me semble, ô mon âme! que tu aurais dû mesurer la grandeur du péril dont Dieu t'avait délivrée; et si l'amour n'avait pas assez d'empire sur toi, la crainte du moins devait t'empêcher de l'offenser de nouveau. Car enfin, il aurait pu te frapper mille fois dans un état plus dangereux; et je ne crois pas exagérer en doublant ce nombre. Après tout, j'accepte ici les reproches que pourra m'en faire celui qui m'a ordonné de me modérer dans l'aveu de mes péchés. Et certes, tels que je les ai racontés, ils n'apparaissent déjà que sous des couleurs trop flatteuses. Je le conjure, pour l'amour de Dieu, de ne rien retrancher de mes fautes dans cet écrit, puisqu'elles servent à mieux révéler les magnificences des bontés de Dieu et son inépuisable patience à l'égard d'une âme. Bénédiction sans fin à ce Dieu d'amour! Plaise à sa Majesté de me réduire en cendres plutôt que je cesse jamais de l'aimer!

 

 

Chapitre 6
Guérison et retour au monastère


De ces quatre jours d'effroyable crise, il me resta des tourments intolérables, qui ne peuvent être connus que de Dieu. Ma langue était en lambeaux, à force de l'avoir mordue. N'ayant rien pris dans tout cet intervalle, faible d'ailleurs à me sentir étouffer, j'avais le gosier si sec qu'il se refusait à laisser passer même une goutte d'eau. Tout mon corps était comme disloqué, et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s'étaient tellement contractés, que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces quelques jours d'indicible douleur. Je ne pouvais, sans un secours étranger, remuer ni bras, ni pied, ni main, ni tête; aussi immobile que si j'eusse été morte, j'avais seulement, me semble-t-il, la force de mouvoir un doigt de la main droite. On ne savait comment m'approcher: tout mon corps était dans un état si lamentable, que je ne pouvais supporter le contact d'aucune main; il fallait me remuer à. l'aide d'un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu'à Pâques-Fleuries [21]. Par bonheur, lorsqu'on me laissait tranquille, les douleurs venaient souvent à cesser. Un peu de repos goûté était alors, à mes yeux, un grand pas vers la guérison. Je craignais que la patience ne vînt à m'échapper. Grande fut donc ma joie quand je me vis délivrée de douleurs si aiguës et si continuelles. Par intervalles, j'en éprouvais néanmoins encore d'insupportables: c'était quand une fièvre double-quarte très violente, qui m'était restée, faisait sentir ses frissons. Je gardais aussi un profond dégoût pour toute sorte d'aliments.

Je voulus sur-le-champ retourner à mon monastère, et je m'y fis transporter en cet état. On reçut donc en vie celle qu'on avait attendue morte, mais avec un corps dont l'aspect aurait inspiré moins de pitié, s'il eût été privé de vie. Il n'y a pas de termes pour peindre l'excès de ma faiblesse; il ne me restait que les os. Cet état, comme je l'ai dit, se prolongea plus de huit mois. Pendant près de trois ans, je demeurai frappée d'une paralysie, qui allait, il est vrai, s'améliorant chaque jour. Lorsque à l'aide de mes mains je commençai à me traîner par terre, j'en rendis au Seigneur des actions de grâces.

Au milieu de toutes ces souffrances, ma résignation ne se démentit pas un instant, et, si j'en excepte les premiers jours, je supportai avec une grande allégresse les maux de ces trois années, trouvant qu'ils n'étaient rien en comparaison des douleurs et des tourments qui avaient précédé. Enfin j'étais pleinement soumise à la volonté de Dieu, quand il lui aurait plu de me laisser ainsi jusqu'à mon dernier soupir. Si je désirais guérir c'était pour pouvoir me livrer à l'oraison dans la solitude, de la manière qui m'avait été enseignée;car dans l'infirmerie la chose ne m’était point facile. Je me confessais très souvent. Mon bonheur était de parler de Dieu; toutes les religieuses en étaient édifiées, et elles ne pouvaient assez admirer la patience que le Seigneur me donnait. En effet, s'il ne m'eût soutenue de sa main, il eût été impossible d'endurer de si grandes douleurs avec un si grand plaisir.

Je sentais alors les puissants effets de cette grâce d’oraison que le Seigneur m'avait accordée. Par elle, je comprenais en quoi consistait son amour. En ce peu de temps, elle avait fait germer en moi ces nouvelles vertus dont je vais parler; vertus encore faibles sans doute, puisqu'elles ne suffirent pas à me maintenir dans le sentier de la perfection. Je ne disais le moindre mal de personne; j'avais au contraire l'habitude d'empêcher toute détraction. Cette maxime était toujours présente à mon esprit: je ne devais ni me plaire à entendre, ni dire moi-même ce que je n'aurais pas voulu qu'on eût dit de moi. Fermement attachée à cette règle de conduite, je m'y montrais ordinairement fidèle; parfois cependant, si l'occasion était pressante, il m'échappait quelque faute. Grâce à l'accent persuasif de mes paroles, les personnes avec qui je conversais contractèrent la même habitude. Le public en eut bientôt connaissance: là où j'étais, les absents, disait-on, étaient à couvert des traits de la médisance; ils trouvaient la même sûreté auprès des personnes qui m'étaient. attachées par l'amitié ou par les liens du sang, et qui se montraient dociles à mes leçons. Malgré cela, il me reste un grand compte à rendre à Dieu du mauvais exemple que je leur donnais en d'autres choses; plaise à sa divin Majesté de me le pardonner! Je fus cause, il est vrai, bien des maux; mais, je dois aussi le dire, si j’ai eu à gémir sur quelques suites de ma vie imparfaite, mon intention fut néanmoins toujours droite.

Je conservais le désir de la solitude; je me plaisais à traiter avec Dieu et à parler de lui. Dès que je pouvais nouer un pareil entretien, j'y trouvais plus de plaisir et de charmes que dans toute la politesse, ou pour mieux dire, dans la. grossièreté des conversations du monde. Je me confessais, je communiais bien plus fréquemment, et j'en avais un ardent désir. La lecture des bons livres faisait mes plus chères délices. M'arrivait-il de commettre quelque offense contre Dieu, j'étais pénétrée d'un très vif repentir. Bien des fois, je m’en souviens, je n'osais plus entrer en oraison; je redoutais comme un grand châtiment l'excès de la douleur que je devais y éprouver, pour avoir offensé un Dieu si bon. Ce sentiment de repentir s'accrut encore dans la suite, et il me faisait endurer un tourment auquel je ne saurais rien comparer, Jamais cependant la crainte n'y eut la moindre part. La cause unique était le souvenir des faveurs dont Dieu me comblait dans l'oraison, et la vue de l'ingratitude par laquelle je répondais à tant de bienfaits. C'était là ce qui m'accablait. Je me reprochais amèrement de répandre tant de larmes pour mes fautes, sans devenir meilleure; je m'attristais de voir que, malgré toutes mes résolutions et tous mes effort  je retombais, en m'exposant moi-même à l'occasion. Ces larmes me semblaient trompeuses; et mes fautes paraissaient encore plus grandes à mes yeux, quand je considérais combien Dieu me faisait la grâce de les pleurer et de m'en repentir. Je tâchais de m'en confesser dans le plus bref délai, et je faisais, ce me semble, tous mes efforts pour retourner en grâce. Tout le mal venait de n'en pas couper la racine par la fuite des occasions, et du peu de secours que je tirais des confesseurs. S'ils m'avaient déclaré le danger de mes entretiens avec les personnes du monde et l'obligation d'y renoncer, ils auraient, sans aucun doute, porté au mal un remède efficace; car, à aucun prix, je n'aurais consenti à passer sciemment un seul jour en état de péché mortel.

Tous ces indices de la crainte du Seigneur en moi provenaient de l'oraison; le meilleur était une crainte tellement absorbée dans l'amour, que la pensée du châtiment ne s'offrait même pas à mon esprit. Durant ces graves maladies, je fus constamment très attentive à veiller sur ma conscience, pour écarter de moi tout péché mortel. Infortunée, je désirais la santé pour mieux servir Dieu, et elle fut la cause de tout le dommage qu'éprouva mon âme!

Me trouvant, si jeune encore, frappée de paralysie, et voyant le triste état où m'avaient réduite les médecins de la terre, je résolus de recourir à ceux du ciel pour obtenir ma guérison. Elle était l'objet de mes désirs, mais sans m'enlever cette grande allégresse avec laquelle je supportais mon mal; parfois même il me venait en pensée que, si le retour de mes forces devait me perdre, il valait mieux pour moi rester ainsi. Je ne pouvais néanmoins ôter de mon esprit que, rendue à la santé, je servirais le Seigneur avec un dévouement beaucoup plus généreux. C'est là une de nos illusions de ne pas nous abandonner entièrement à la conduite de Dieu; il sait mieux que nous ce qui nous convient.

Je commençai donc à entendre des messes avec dévotion, et je récitai des prières très approuvées. Jamais je n'ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies, et où les femmes en particulier trouvent un attrait qui les trompe. Par le fait, on y a reconnu depuis un caractère superstitieux, et l'on a dû les condamner.

Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph et je me recommandai très à instamment à lui. Son secours éclata d'une manière visible. Ce père et protecteur de mon âme me tira de l'état où languissait mon corps, comme il m'a arrachée à des périls plus grands d'un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé, jusqu'à ce jour, qu'il ne me l'ait accordé. C'est chose admirable que les grâces insignes dont Dieu m'a comblée, et les dangers, tant de l'âme que du corps, dont il m'a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint!

Le Très-Haut donne grâce, semble-t-il, aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu'il lui fut soumis sur cette terre, reconnaissant en lui l'autorité d'un père et d'un gouverneur, de même il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C'est ce qu'ont vu comme moi, par expérience, d'autres personnes auxquelles j'avais conseillé de se recommander à ce protecteur; aussi le nombre des âmes qui l'honorent commence-t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. Je déployais pour sa fête tout le zèle dont j'étais capable, plus par vanité que par esprit intérieur. Je voulais qu'elle se célébrât avec la pompe la plus solennelle et avec la plus élégante recherche. En cela mon intention était droite, il est vrai, mais voici le côté fâcheux: au moindre petit bien accompli avec le secours de la grâce divine, je mêlais des imperfections et des fautes sans nombre, tandis que pour le mal, la recherche et la vanité, je trouvais en moi une adresse et une activité admirables. Plaise au Seigneur de me le pardonner!

Connaissant aujourd'hui, par une si longue expérience, l'étonnant crédit de saint Joseph auprès de Dieu, je voudrais persuader à tout le monde de l'honorer d'un culte particulier. Jusqu'ici j'ai toujours vu les personnes qui ont eu pour lui une dévotion vraie et soutenue par les oeuvres, faire des progrès dans la vertu; car ce céleste protecteur favorise, d'une manière frappante, l'avancement spirituel des âmes qui se recommandent à lui. Déjà, depuis plusieurs années, je lui demande le jour de sa fête une faveur particulière, et j'ai toujours vu mes désirs accomplis. Lorsque ma prière s'écarte tant soit peu du but de la gloire divine, il la redresse afin de m'en faire retirer un plus grand bien.

Si j'avais autorité pour écrire, je raconterais bien volontiers, dans un récit détaillé, les grâces dont tant de personnes sont comme moi redevables à ce grand saint. Mais, pour ne pas sortir du cercle où l'obéissance m'a renfermée, je devrai, contre mon désir, passer rapidement sur certaines choses; sur d'autres, je serai peut-être trop longue, tant je suis inhabile à garder dans le bien les limites de la discrétion. Je me contente donc de conjurer, pour l'amour de Dieu, ceux qui ne me croiraient pas, d'en faire l'épreuve; ils verront par expérience combien il est avantageux de se recommander à ce glorieux patriarche, et de l'honorer d'un culte particulier. Les personnes d'oraison surtout devraient toujours l'aimer avec une filiale tendresse. Je ne comprends pas comment on peut penser à la Reine des anges et à tout ce qu'elle essuya de tribulations, durant le bas âge du divin Enfant Jésus, sans remercier saint Joseph du dévouement si parfait avec lequel il vint au secours de l'un et de l'autre. Que celui qui ne trouve personne pour lui enseigner l'oraison choisisse cet admirable saint pour maître, il n'aura pas à craindre de s'égarer sous sa conduite. Plaise au Seigneur que je ne me sois pas égarée moi-même en portant la témérité jusqu'à oser parler de lui! Je publie, il est vrai, le culte particulier dont je l'honore [22]; mais, pour les actes tendant à le glorifier et pour l'imitation de ses vertus, je suis toujours restée bien en arrière. Enfin il fit éclater à mon égard sa puissance et sa bonté: grâce à lui, je sentis renaître mes forces, je me levai, je marchai, je n'étais plus frappée de paralysie; mais, hélas! je ne montrai que trop tôt toute la profondeur de ma misère, en faisant un mauvais usage d'un tel bienfait.

Après tant de faveurs, aurait-on pu me croire si voisine d'une chute? Quoi! après avoir reçu de Dieu des vertus qui m'excitaient à le servir, après m'être vue aux portes de la mort et en si grand danger de me perdre, après avoir été ressuscitée corps et âme, à la grande stupeur de tous ceux qui en furent témoins, tomber si tôt et devenir infidèle! Quel est ce mystère, Seigneur? Et de combien de périls est semée cette triste vie!

Au moment où je trace ces lignes, je pourrais, ce me semble, grâce à votre bonté et à votre miséricorde, dire comme saint Paul, sinon avec la même perfection du moins avec autant de vérité: Ce n'est plus moi qui vis. Vous seul, ô mon Créateur, vivez dans mon âme, si j'en juge par la tendre sollicitude avec laquelle, depuis quelques années, vous me tenez de votre main; si j'en crois des désirs et des résolutions dont plus d'une fois, dans ces derniers temps, la sincérité a été prouvée par des oeuvres. Ah! sans doute il doit m'échapper, sans les connaître, bien des offenses contre votre Majesté; mais dans l'intime de mon âme je trouve une ferme résolution de ne blesser en rien votre volonté sainte. Pour votre amour, je me sens prête à tout entreprendre, à tout exécuter avec courage; et déjà, dans certaines entreprises, vous m'avez soutenue, vous avez couronné mes efforts par le succès. Je n'aime ni le monde, ni rien de ce qui est à lui. Vous seul, ô mon Dieu, êtes le bonheur de mon âme, et hors de vous, tout m'est une pesante croix.

Je puis me tromper, et de tels sentiments sont peut-être loin de moi. Vous m'en êtes cependant témoin, ô Seigneur, je sonde mon coeur   il me dit que je ne mens pas. Je tremble néanmoins, et avec beaucoup de raison, de me voir encore abandonné de vous. Je sais combien faible est mon courage; je connais mon peu de vertu; pour ne pas vous devenir infidèle, j'ai besoin de, sentir sans cesse votre secours et l'appui de votre main. En ce moment même, ne suis-je pas abandonnée de vous? mes sentiments ne me trompent-ils pas? Plaise à votre Majesté qu'il n'en soit pas ainsi! Je ne sais quel attrait peut avoir pour nous une vie où tout est si incertain. Il me semblait alors impossible, ô mon Seigneur, de vous abandonner tout à fait. Mais comme je vous ai depuis si souvent délaissé, je ne puis me défendre d'un sentiment de crainte. Hélas! à peine étiez-vous tant soit peu éloigné de moi, que je faisais les plus tristes chutes. Soyez éternellement béni! Je vous abandonnais, et vous, loin de m'abandonner entièrement, vous me tendiez sans cesse la main pour me donner la force de me relever. Souvent, Seigneur, je la repoussais, et je ne voulais pas entendre votre voix, qui me pressait de revenir!

Ce que je vais dire sera la preuve de la vérité de ces dernières paroles.

 

Chapitre 7
Une vie religieuse en crise


Bientôt, de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d'occasion en occasion, je me laissai entraîner à de si grands dangers et à une telle dissipation, que j'avais honte d'user avec Dieu de la familière amitié de l’oraison1.Une autre cause m'en détournait encore Mes fautes étant devenues plus nombreuses, la pratique de la vertu n'avait plus pour moi ce charme et ces douceurs qu'elle me faisait sentir auparavant. Je le voyais très clairement, ô mon Seigneur, la perte de ces délices intérieures était la punition de mon infidélité.

Je tombai alors dans le plus terrible piège que le démon pouvait me tendre: me voyant si infidèle, je commençai, sous prétexte d'humilité, à craindre de faire oraison. Il me semble qu'étant une des plus imparfaites, il valait mieux suivre le plus grand nombre et me contenter des prières vocales auxquelles j'étais obligée; digne de partager la société des démons, je ne devais plus prétendre à cet entretien céleste et à un commerce si intime, avec Dieu. Enfin il me venait en pensée que je trompais tout le monde.

Ma conduite, en effet, n'avait à l'extérieur rien que de louable; ainsi l'on ne saurait blâmer le monastère où j'étais de m'avoir si favorablement jugée. Je savais inspirer aux autres une bonne opinion de moi, j'y parvenais sans ombre de calcul ni de feinte. Grâce à Dieu, j'ai toujours eu en horreur l'hypocrisie et la vaine gloire; ni ma conscience ni mes souvenirs ne me reprochent aucune faute de ce genre. Un premier mouvement d'amour-propre venait-il à s'élever dans mon cœur, j'en éprouvais une peine indicible; et le démon, vaincu chaque fois, me laissait avec le mérite d'une nouvelle victoire. Aussi n'a-t-il jamais osé me tenter que très faiblement de ce côté. Peut-être, si Dieu lui eût permis de me livrer d'aussi rudes assauts sur ce point que sur d'autres, serais-je également tombée; mais, jusqu'à ce jour, ce Dieu de bonté m'a préservée d'une semblable chute. Qu'il en soit éternellement béni! Je dois même le dire: me voir tenir en telle estime était pour moi, qui connaissais le secret de mon âme, un bien pesant fardeau.

Voici pourquoi on ne pouvait croire à mon peu de vertu. On me voyait, si jeune encore et malgré tant d'occasions, me retirer souvent dans la solitude pour m'y occuper à la prière et à la lecture; souvent je parlais de Dieu; j'aimais à faire peindre l'image de Notre-Seigneur dans plusieurs endroits; je tenais à avoir un oratoire et à l'embellir de tout ce qui peut éveiller des sentiments de dévotion; jamais je ne disais du mal de qui que ce fût; je pourrais ajouter d'autres choses de ce genre, qui, extérieurement, portaient l'empreinte de la vertu. Enfin, légère que j'étais, je me faisais valoir moi-même dans les choses qui sont pour le monde un titre d'estime.

Pour ces raisons, on m'accordait autant et plus de liberté qu'aux plus anciennes religieuses, et l'on était dans une pleine sécurité sur mon compte. Il est vrai que jamais je n'aurais de moi-même pris la moindre liberté, ni rien voulu faire sans y être autorisée. Jamais je n'aurais pu me résoudre, par exemple, à parler par des fentes ou par-dessus les murailles ou à la faveur des ténèbres. Je n'ai jamais eu de pareils entretiens, par ce que le Seigneur m'a soutenue de sa main. A mes yeux (car c'est de sang-froid, avec réflexion, que j'examinais bien des choses), exposer l'honneur de tant d'excellentes religieuses était un crime, comme si d'autres actes que je me permettais eussent été bons! A la vérité, le mal que je commettais, quoique considérable, n'était pas aussi prémédité que l'aurait été celui-là.

Ce qui me fit beaucoup de tort, à mon avis, ce fut de n'être pas dans un monastère cloîtré. Les autres religieuses, qui étaient d'une vertu éprouvée, pouvaient user innocemment de la liberté dont elles jouissaient. Leurs engagements ne les obligeaient à rien de plus; le vœu de clôture n'existait pas pour elles. Mais pour moi, qui suis la faiblesse même, une pareille latitude m'aurait certainement conduite en enfer, si Notre-Seigneur, par tant de secours et par des grâces très particulières, ne m'avait arrachée à ce péril. C'est pourquoi je regarde comme très dangereuse, dans un monastère de femmes, cette libre communication avec le dehors. Pour celles qui veulent mener une vie relâchée, c'est plutôt le chemin de l'enfer qu'un rempart pour leur faiblesse.

Qu'on se garde bien d'appliquer ceci au monastère où j'habitais. Florissant par la régularité, il ne comptait pas parmi ceux dont l'accès était le plus facile. Il renfermait un grand nombre de religieuses sincèrement ferventes et d'une vie exemplaire; Notre-Seigneur, dont la bonté est infinie, ne saurait cesser de favoriser de si dignes épouses. Mes paroles font allusion à d'autres couvents que je connais et que j'ai vus. Je le dis, je plains profondément celles qui y vivent; elles ont besoin, pour se sauver, d'une vocation bien particulière, et de s'y sentir souvent affermies par Notre-Seigneur, tant au milieu d'elles se trouvent autorisés les honneurs et les plaisirs du monde. Oh! que les obligations de leur état y sont mal comprises! Plaise à Dieu qu'elles ne prennent point pour vertu ce qui est péché, comme cela m'arrivait souvent à moi-même! Pour leur faire entendre la vérité, il faut que Notre-Seigneur fasse briller une lumière bien vive au fond de leurs âmes.

Aux parents qui ne se préoccupent pas du salut de leurs filles, et les placent dans un couvent où elles seront plus exposées que dans le monde, je conseillerais de penser au moins à l'honneur de leur famille; il vaudrait mieux les établir, quand même ce serait au-dessous de leur rang. Ils seraient pourtant excusables dans un cas: c'est s'ils voyaient en elles d'excellentes inclinations, et encore, plaise au ciel qu'un si riche fonds de vertu leur serve de défense! S'ils ne prennent pas ce dernier parti, qu'ils les gardent dans la maison paternelle. Là, si elles se comportent mal, leur conduite est bientôt découverte; dans ces monastères, elles peuvent longtemps se cacher. A la fin, Notre-Seigneur permet que le secret de leur vie soit connu; mais déjà leur conduite, funeste pour elles-mêmes, l'est devenue pour toutes les autres.

Souvent ce n'est point la faute de ces pauvres filles; elles ne font que suivre le sentier qu'elles trouvent frayé, et il en est parmi elles un grand nombre qu'on ne saurait trop plaindre. Quittant le monde pour en éviter les dangers, et pleines de l'espoir qu'elles vont servir le Seigneur, au lieu d'un monde, les infortunées en rencontrent dix; elles ne savent plus ni comment vaincre, ni où trouver un appui. La jeunesse, la sensualité, le démon, les convient et les inclinent à certains actes d'une vie réellement mondaine, et qui, là, passent pour être en quelque sorte du domaine de là vertu. Triste illusion, que l'on peut comparer, jusqu'à un certain point, à l'aveuglement obstiné des hérétiques! Ces malheureux, fermant volontairement les yeux à la lumière, prétendent persuader qu'ils ont la vérité pour eux et qu'ils le croient ainsi. Au fond ils n'en croient rien; une voix intérieure les avertit de leur erreur.

O effrayant, ô lamentable mal, que des monastères d'hommes ou de femmes, je ne distingue pas en ce moment, où la régularité n'est plus en vigueur; où l'on voit deux sentiers, l'un de la vertu, l'autre du relâchement, et tous deux également suivis! Qu'ai-je dit: également? Je me trompe. C'est, hélas! le moins parfait qui est le plus fréquenté; de ce côté se trouve le plus grand nombre, de ce côté sont les faveurs. Par contrecoup, le chemin de la régularité reste presque désert; en sorte que le religieux et la religieuse qui veulent sérieusement remplir tous les engagements de leur sainte vocation, ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le même toit que tous les démons ensemble. Il leur faut plus de réserve et de prudence pour parler de l'amour dont ils désirent brûler pour Dieu, que pour parler d'autres amitiés et d'autres liaisons que l'esprit de ténèbres forme dans les monastères. Pourquoi donc s'étonner de voir de si grands maux dans l'Église, lorsque ceux qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur, que les saints, leurs devanciers, laissèrent, au prix de tant de travaux, dans les ordres religieux? Plaise à la divine Majesté d'apporter à ces maux la remède qui doit les guérir! Amen! [23]

Je commençai donc à m'engager dans ces conversations avec les personnes qui venaient nous visiter. Suivant en cela un usage établi, j'étais loin de penser qu'il dût en résulter pour mon âme autant de dommage et de distraction. Mes yeux ne se sont dessillés que plus tard. Il me semblait que ces visites, si ordinaires en tant de monastères, ne me feraient pas plus de mal qu'à d'autres religieuses, dont la régularité frappait mes regards. Je ne considérais pas que, leur vertu l'emportant de beaucoup sur la mienne, le danger devait être bien moindre pour elles que pour moi. Je ne puis néanmoins me défendre d'y voir toujours quelque péril, quand ce ne serait que la perte du temps.

Comme je m'entretenais un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance, Notre-Seigneur daigna m'éclairer dans mon aveuglement: par un avis et un rayon intérieur de lumière, il me fit comprendre que de telles amitiés ne me convenaient pas. Ce divin Maître m'apparut avec un visage très sévère, me témoignant par là combien ces sortes d'entretiens lui causaient de déplaisir. Je le vis des yeux de l'âme, beaucoup plus clairement que je n'eusse pu le voir des yeux du corps. Son image se grava si profondément dans mon esprit, qu'après plus de vingt-six ans je la vois encore peinte devant mes yeux. L'effroi et le trouble me saisirent, je ne voulais plus voir cette personne.

Un grand mal pour moi, dans cette circonstance, fut d'ignorer que l'âme pût voir sans l'intermédiaire des yeux du corps. Le démon, pour me confirmer dans cette ignorance, me faisait entendre que c'était une chose impossible. il me représentait ma vision comme une tromperie ou un artifice de l'esprit de ténèbres, et mettait en avant d'autres mensonges de ce genre. Il me restait néanmoins toujours un secret sentiment que ma vision venait de Dieu et n'était pas une illusion. Mais comme elle ne flattait pas mon goût, je travaillais moi-même à me tromper. Je n'osai m'en ouvrir à qui que ce fût. Bientôt on me pressa de revoir une personne d'un aussi grand mérite; de tels rapports, m'assurait-on, loin de nuire à mon honneur, ne pouvaient que lui donner un nouvel éclat. Ainsi les entretiens recommencèrent.

A différentes époques je m'engageai dans d'autres conversations; je pris ce passe-temps empoisonné plusieurs années durant, sans le croire aussi nuisible qu'il ne l'était. Par intervalles, il est vrai, une clarté vive m'en découvrait le danger. Mais aucun de ces entretiens ne dissipa mon âme autant que celui dont je viens de parler, parce que je portais beaucoup d'affection à cette personne.

Une autre fois, tandis que je causais avec elle, nous vîmes venir vers nous (et d'autres personnes qui étaient présentes le virent aussi) une espèce de monstre semblable à un crapaud, d'une grandeur plus qu'ordinaire, mais beaucoup plus rapide dans sa course. Il m'a été impossible de m'expliquer comment, au lieu d'où il vint, il pouvait y avoir en plein midi un animal de ce genre, et jamais de fait on n'en avait vu là. L'impression que j'en reçus ne me semblait pas sans mystère. C'est un de ces avertissements dont je n'ai jamais perdu le souvenir. O grand Dieu! Quelle était donc votre sollicitude pour moi! comme votre amour était sans cesse attentif à m'avertir! Mais combien peu je sus en profiter!

Dans ce monastère vivait une de mes parentes, religieuse vénérable par son âge, grande servante de Dieu, modèle accompli de régularité. Elle aussi me donnait de temps en temps des avis. Mais ses paroles, loin de me persuader, me causaient de l'ennui; je trouvais qu'elle se scandalisait sans raison. C'est à dessein que je rapporte ce fait; il met au grand jour ma malice et la souveraine bonté de Dieu, il fait voir combien une si affreuse ingratitude me rendait digne de l'enfer. Si, par le conseil du Seigneur et pour sa gloire, cet écrit tombe sous les yeux le quelques religieuses, puissent-elles s'instruire par mon exemple! Je les supplie, pour l'amour de Notre-Seigneur, de fuir de semblables récréations. Plaise à Dieu que mes paroles désabusent l'une ou l'autre de toutes celles que j'ai trompées, en leur représentant ces récréations comme innocentes! A la vérité, en les rassurant sur un aussi grand danger, je ne voulais point les induire en erreur, mais j'étais dans l'aveuglement; et si, comme je l'ai dit, le mauvais exemple que je leur donnai fut cause de bien des maux, je ne me rendais pas compte de leur gravité.

Dans les premiers temps de ma maladie, avant de savoir me conduire moi-même dans les voies spirituelles, je sentais un très ardent désir d'y faire avancer les autres. C'est une tentation fort ordinaire dans les commençants; je n'eus cependant qu'à m'en applaudir. Comme je chérissais tendrement mon père, je lui souhaitais le bien que j'avais trouvé dans l'oraison; on n'en pouvait, à mon sens, posséder de plus grand en cette vie. Ainsi, par des détours et avec toute l'adresse dont j'étais capable, je lui persuadai de s'adonner à cet exercice. Je lui procurai des livres à cette fin. Comme il était très vertueux, il s'y appliqua avec une constante ardeur, et en cinq ou six ans, il y fit d'admirables progrès. Je ne me lassais pas d'en bénir Dieu, et j'en étais remplie de joie. Il eut de cruelles traverses à souffrir; sa résignation fut parfaite. Il venait me voir souvent, et trouvait de la consolation à s'entretenir de Dieu avec moi.

Lorsque ma vie dissipée m'avait fait abandonner l'oraison [24], mon père m'y croyait appliquée comme à l'ordinaire; je ne pus souffrir de le voir ainsi trompé. Je passai plus d'un an sans oser entrer dans ce commerce intime avec Dieu, pensant montrer ainsi plus d'humilité [25]. Ce fut comme je le, dirai, la plus dangereuse tentation de ma vie; elle m'aurait infailliblement entraînée à ma perte. Avec l'oraison, je n'étais pas exempte de fautes, il est vrai, mais du moins, si un jour il m'en échappait, je vivais les jours suivants plus profondément recueillie, et je m'éloignais avec plus de soin du danger.

Mon père, dans sa bonté, pensait que je traitais avec Dieu comme auparavant. Il m'en coûtait de le voir dans une pareille erreur. Aussi je lui avouai que je ne faisais plus oraison, mais je ne lui en dis pas la véritable cause. Je me contentai de lui alléguer mes infirmités pour prétexte. De fait j'en avais alors, comme aujourd'hui, de bien grandes, quoique je fusse revenue de la maladie qui m'avait conduite au bord de la tombe. Si, dans ces derniers temps, elles sont un peu plus supportables, néanmoins elles ne s'en vont pas et me font souffrir de bien des manières. Je dirai, en particulier, que pendant vingt ans il m'arrivait chaque matin de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l'après-midi, et quelquefois plus tard. Depuis que mes communions sont devenues plus fréquentes, c'est le soir, avant de m'endormir, que cela m'arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis forcée de provoquer moi-même ce vomissement avec une plume ou autre chose; et si j'omets de le faire, je ressens un tourment plus cruel encore. Il est rare que je n'endure pas plusieurs douleurs en même temps, et parfois elles sont accablantes. Celles du coeur sont de ce nombre; mais elles ne sont pas continuelles comme autrefois, et ne me prennent que de loin en loin. Quant à cette opiniâtre paralysie [26] et ces fièvres jadis fréquentes, je m'en vois affranchie depuis huit ans. A l'heure qu'il est, je fais peu de cas des maux qui me restent; j'en ai plutôt de l'allégresse, dans la pensée que j'offre quelque chose à Dieu.

Mon père resta donc convaincu, sur ma parole, que mes infirmités seules m'avaient fait suspendre l'oraison. Comme jamais il ne blessait la vérité, je n'aurais, pas dû la blesser non plus, surtout en un pareil sujet. J'ajoutai, pour le confirmer dans sa pensée, que c'était beaucoup pour moi de pouvoir remplir mon office au chœur. Mais cela ne me justifiait nullement. La maladie n'est pas une cause légitime d'interrompre un exercice où, à défaut de forces corporelles, l'amour et l'habitude suffisent. Dieu nous le facilite toujours, dès que nous en avons le désir. Je dis toujours, et à dessein; car, si parfois la maladie et divers obstacles nous enlèvent quelque moments de solitude, alors même il en reste beaucoup d'autres où nous pouvons nous entretenir avec Dieu. Pour l'âme qui aime, la véritable oraison, durant la maladie et au milieu des obstacles, consiste à offrir  à Dieu ce qu'elle souffre, à se souvenir de lui, à se conformer à sa volonté sainte, et dans mille actes de ce genre qui se présentent; voilà l'exercice de son amour. Il ne faut pas d'effort violent pour entrer dans cet entretien intime, et l'on ne doit pas s'imaginer que l'on ne fait plus oraison dès que le temps et la solitude manquent. Je le répète, alors même que par les souffrances le Seigneur nous enlève les heures accoutumées de l'oraison, nous pouvons, avec tant soit peu de vigilance, nous enrichir de grands biens. Pour moi, tant que je m'appliquai à garder ma conscience pure, j'eus le bonheur de trouver ces précieux trésors.

Mon père, qui avait de moi une opinion si favorable et m'aimait si tendrement, crut tout et me plaignit. Comme il était déjà élevé à un haut degré d'oraison, il ne restait plus aussi longtemps avec moi; après quelques instants d'entretien, il me quittait, disant que c'était du temps perdu. Moi, qui le dépensais en d'autres vanités, je n'étais guère sensible à cette perte.

Dans le temps même où j'étais si infidèle, j'eus le bonheur de persuader non seulement à mon père, mais à d'autres personnes, la pratique de l'oraison. Dès que je voyais en elles cet attrait, je leur disais la manière de méditer, je leur prêtais des livres, enfin je travaillais à leur avancement. Comme je l'ai dit, ce désir de voir les autres servir le Seigneur s'était allumé dans mon âme, dès que je commençai à faire oraison. Je sentais que je ne servais pas Dieu selon ma conscience; et pour ne pas rendre inutiles les lumières qu'il m'avait données, il me semblait que je devais du moins substituer à ma place des âmes ferventes. Je dis ceci, afin qu'on voie la grandeur de mon aveuglement: je négligeais mon salut, et je travaillais à sauver les autres.

En ce temps-là mon père fut attaqué de la maladie dont il mourut, et qui ne dura que quelques jours [27]. J'allai lui donner mes soins; j'étais plus malade de l'âme qu'il ne l'était du corps, tant les vanités de la terre m'éloignaient de mon Dieu. A vrai dire pourtant, durant toute cette époque de mes plus grands égarements, jamais, autant que j'en pouvais juger, je ne fus en état de péché mortel; car, pour rien au monde je n'aurais consenti à y demeurer sciemment.

J'eus beaucoup à souffrir pendant la maladie de mon père; et si, durant les miennes, il m'avait prodigué ses soins au prix de tant de peines, je crois qu'alors je le payai un peu de retour. Accablée d'infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant, je le voyais, j'allais perdre un père qui avait toujours été pour moi un soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu'à sa mort, je parus calme. Je sentais cependant mon âme s'arracher en quelque sorte de mon corps, lorsque je voyais s'éteindre par degrés la vie d'un père que j'aimais de l'amour le plus tendre. Nous ne pouvions que bénir le Seigneur d'une mort si belle, de son ardent désir de quitter cette terre, et des touchants avis qu'il nous donnait après avoir reçu le sacrement de l'extrême-onction. Il nous chargeait de le recommander à Dieu et d'implorer miséricorde pour lui. Il nous exhortait à servir toujours un si grand Maître, et à considérer la rapidité avec laquelle tout passe. Il nous exprimait, avec larmes, son profond regret de n'avoir pas servi Dieu comme il le devait; et il ajoutait qu'à ce moment suprême, il s'applaudirait d'avoir vécu et de mourir religieux dans un ordre des plus austères.

Je tiens pour très certain que, quinze jours avant de l'appeler à lui, Notre-Seigneur lui fit connaître sa fin prochaine. Auparavant, quoique la maladie fût grave, il ne pensait pas qu'elle fût mortelle. Mais, depuis cet avertissement, sans tenir compte ni d'un mieux prononcé ni des paroles rassurantes des médecins, il ne s'occupa qu'à mettre ordre aux affaires de son âme.

Ce qui le faisait souffrir le plus, c'était une douleur très vive des épaules, qui ne le quittait jamais. Parfois l'étreinte de la souffrance était si cruelle, qu'il en était accablé. Comme je savais avec quelle tendre dévotion, en méditant, il contemplait Notre-Seigneur Jésus-Christ portant sa croix, je lui dis que ce bon Maître voulait lui faire sentir quelque chose des douleurs qu'il avait endurées dans ce mystère. Il puisa tant de consolation dans cette pensée, que dès ce moment je ne l'entendis plus se plaindre. Il resta trois jours entièrement privé de connaissance; mais, le jour de sa mort, le Seigneur la lui rendit parfaite, ce qui nous surprit tous. Il la conserva ainsi jusqu'à la fin. Arrivé à la moitié du Credo, qu'il récitait lui-même, il rendit doucement le dernier soupir. Dès ce moment il parut comme un ange; et il l'était, selon moi, par la beauté de son âme et les dispositions dans lesquelles il venait d'expirer.

Je ne sais pourquoi j'ai raconté ceci, si ce n'est pour mettre plus en lumière mon infidélité envers Dieu. Témoin d'une mort si belle et d'une vie si parfaite, n'aurais-je pas dû, pour ressembler un peu à un tel père, m'efforcer de vivre plus saintement? Son confesseur, religieux dominicain d'une éminente doctrine [28], disait qu'il ne doutait point que mon père ne fût allé droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu'il le confessait, et il louait beaucoup sa pureté de conscience.

Ce père, de l'ordre de Saint Dominique, homme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très utile. Je me confessai à lui. Il prit à coeur  mon avancement spirituel, m'ouvrit les yeux sur le danger que je courais, et me fit communier tous les quinze jours. Peu à peu, nos rapports devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de l'oraison. Il me dit que je ne devais point l'abandonner; elle ne pouvait que me faire du bien. Je la repris donc, et depuis je ne l'ai plus quittée; mais je ne m'éloignai pas pour cela des occasions.

La vie que je menais était très pénible, parce qu'à la lumière de l'oraison je voyais mieux mes fautes. D'un côté Dieu m'appelait, et de l'autre je suivais le monde. Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive; je voulais, ce semble, allier ces deux contraires, si ennemis l'un de l'autre: la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. J'avais à soutenir dans l’oraison une lutte cruelle, parce que l'esprit, au lieu de rester le maître, était esclave. Aussi je ne pouvais, selon ma manière de prier, m'enfermer au dedans de moi, sans y enfermer en même temps mille pensées vaines. Plusieurs années s'écoulèrent de la sorte, et je m'étonne maintenant d'avoir pu y tenir sans, abandonner l'un ou l'autre. Je sais néanmoins qu'il n'était pas en mon pouvoir d'abandonner l'oraison: une main puissante me retenait, la main de Celui dont l'amour me réservait de plus grandes faveurs.

O ciel! Pourrais-je raconter comment, durant ces années, Dieu m'éloignait des occasions, et comment je m'y engageais de nouveau? De quels dangers n'a-t-il pas sauvé ma réputation! Moi, par des œuvres, je trahissais au dehors le secret de ma misère; Lui, jetant un voile sur toutes mes fautes, se plaisait à découvrir une petite vertu qui venait à peine de germer dans mon âme, et il la faisait paraître grande à tous les yeux. Ainsi je me voyais constamment entourée d'une estime profonde. En vain de temps en temps ma faiblesse perçait-elle au dehors, on n'y croyait pas: le bien que je faisais frappait seul les regards. Celui dont la sagesse embrasse toutes choses, avait vu d'avance qu'il en devait être ainsi, afin que plus tard, lorsqu'il s'agirait de son service, on donnât quelque crédit à mes paroles. Sa souveraine munificence, sans s'arrêter à la grandeur de mes péchés, ne considérait que mon ardent désir de lui plaire et ma peine de me sentir trop faible pour y parvenir.

O Seigneur de mon âme, où trouver des termes pour retracer les grâces dont vous me comblâtes durant ces années, pour dire comment, dans le temps où je vous offensais le plus, vous me disposiez soudainement, par un si vif repentir, à goûter vos douceurs et vos divines caresses? A la vérité, ô mon Roi, vous n'auriez pu inventer, pour me punir, un châtiment plus délicat ni plus cruel: vous saviez ce qui ferait à mon cœur une plus vive blessure, et pour vous venger de mes fautes, vous m'inondiez de délices! Non, ce n'est pas le délire, je l'atteste, qui m'arrache ces paroles, quoique toute ma raison dût céder en ce moment au souvenir de mon ingratitude et de ma méchanceté. Avec mon caractère, il m'était infiniment plus cruel, quand j'étais tombée dans de grandes fautes, de recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces grâces me confondait, m'accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies, jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci, du moins, je voyais un châtiment mérité, et une satisfaction, très légère sans doute, pour mes nombreux péchés; mais me voir comblée de nouvelles faveurs, quand je répondais si mal à celles que j'avais reçues, était pour moi un tourment bien terrible; et ce tourment se fera sentir, je n'en doute point, à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieu. Il suffit, pour le comprendre, d'interroger les sentiments d'un cœur noble et vertueux. Ainsi donc, ce qui m'arrachait des larmes et me causait de l'ennui, c'était de voir ce que Dieu me faisait éprouver, et d'être néanmoins sans cesse à la veille de l'offenser. Je dois le dire pourtant, dans ces moments-là, mes désirs, comme mes résolutions, étaient fermes et sincères.

C'est un grand malheur pour une âme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi, il me semble que si j'avais pu m'ouvrir à fond à quelqu'un, cela m'aurait été d'un grand secours: la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C'est pourquoi je conseillerais à ceux qui s'adonnent à l'oraison, de rechercher, surtout dans les commencements, l'amitié et le commerce de personnes qui s'y appliquent également. Quand on ne ferait que s'aider mutuellement en priant les uns pour les autres, ce serait déjà un avantage immense; mais cet avantage n'est pas le seul, il y en a beaucoup d'autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de cette vie, on cherche des amis; si l'on goûte auprès d'eux tant de bonheur; si l'on savoure plus délicieusement les vains plaisirs dont on jouit, en leur en faisant confidence; pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui vent sincèrement le servir, d'avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines que l'on trouve toujours dans l'oraison? S'il veut être sincèrement à Dieu, qu'il n'ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements, mais il en triomphera, et il comptera un mérite de plus. Dès qu'il est animé d'une intention droite, il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l'écoutent; il en sortira avec des lumières plus vives, et plus capable d'instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité, en aurait aussi d'entendre publiquement la messe avec dévotion, ou d'accomplir quelque autre devoir que l'on ne peut omettre par appréhension de la vaine gloire, sous peine de n'être pas chrétien. Non, je ne saurais dire l'immense utilité de ces rapports spirituels pour des âmes qui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d'adversaires, et même contre tant d'amis, toujours prêts à les porter au mal.

Je ne saurais m'empêcher de voir, dans cette tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les âmes fidèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d'aimer Dieu et de lui plaire; mais il excite les âmes esclaves du siècle, à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont tellement là les manières du monde, c'est un usage si établi, qu'on en fait gloire, et l'on ne craint pas de publier ainsi des offenses très réelles contre Dieu.

Ce que je dis n'a peut-être pas de sens: dans ce cas, mon père, déchirez ces pages. S'il en est autrement, veuillez, je vous en conjure, venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n'aurai dit que d'une manière fort imparfaite. On déploie de nos jours si peu d'énergie dans ce qui regarde le service de Dieu! Les personnes déterminées à le servir ont bien besoin, pour aller en avant, de se soutenir les unes les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui s'abandonnent aux vanités et aux plaisirs du siècle. Sur ces esclaves du monde, peu de gens ont les yeux ouverts. Mais quelqu'un s'enrôle-t-il sous la bannière du Seigneur, il se voit soudain blâmé par un si grand nombre, qu'il lui est nécessaire de chercher compagnie pour se défendre, jusqu'à ce qu'il ait assez de force pour se mettre au-dessus d'un tel déchaînement; sans cet appui d'amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. Cette injustice des gens du monde est ce qui a porté, je pense, quelques saints à s'enfuir dans les déserts. Il est de l'humilité de se défier de soi, et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Cette mutuelle communication accroît la charité. Enfin, il y a mille avantages; et je n'aurais pas la témérité de parler ainsi, si une longue expérience ne m'avait démontré l'importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai, la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour; je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle, et à s'en rapporter humblement sur ce point au jugement de l'expérience.

Pour moi, je puis le dire: si le Seigneur ne m'eût découvert cette vérité, et s'il ne m'eût donné des relations habituelles avec des personnes d'oraison, je crois qu'avec cette alternative continuelle de fautes et de repentir, j'aurais fini par tomber la tête la première dans l'enfer. Pour m'aider à faire des chutes, je n'avais que trop d'amis; mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. Je m'étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l'abîme. Louange à la miséricorde de Dieu, car lui seul me tendait la main! Qu'il en soit béni à jamais! Amen.

Chapitre 8
Le combat de la prière

 

Ce n'est pas sans dessein que je me suis tant appesantie sur cette époque de ma vie. Un si triste exposé ne plaira, je le vois bien, à aucun de ceux qui le liront. Aussi avec quelle sincérité je souhaite qu'ils me prennent en horreur, en voyant cette lutte obstinée d'une âme ingrate contre Celui qui l'avait comblée de tant de faveurs! Que je regrette de ne pouvoir dire toutes les infidélités dont je me rendis coupable envers Dieu, durant ces années, pour ne m'être point appuyée à cette forte colonne de l'oraison!

Pendant près de vingt ans, je traversai cette mer pleine d'orages. Je tombais, je me relevais, faiblement sans doute, puisque je retombais encore. Me traînant dans les plus bas sentiers de la perfection, je ne m'inquiétais presque pas des péchés véniels, et quant aux mortels, je n'en avais pas une assez profonde horreur puisque je ne m'éloignais pas des dangers. Je puis le dire, c’est là une des vies les plus pénibles que l’on puisse s'imaginer. Je ne jouissais point de Dieu, et je ne trouvais point de bonheur dans le monde. Quand j'étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l'amertume dans mon âme; et quand j'étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur. C'est une guerre si cruelle, que je ne sais comment j'ai pu la soutenir, je ne dis pas durant tant d'années, mais un mois seulement.

Toutefois, je vois clairement que Dieu usa à mon égard d'une bien grande miséricorde, en me conservant, au milieu de mes relations avec le monde, la hardiesse de faire oraison. C'est à dessein que je me sers de ce mot: je ne connais pas en effet ici-bas de hardiesse comparable à celle d'un sujet qui trahit son roi, et qui sachant que sa trame est connue de lui, ose néanmoins rester toujours en sa présence. Tous, il est vrai, nous sommes constamment sous l’œil de Dieu; mais l'âme qui s'adonne à l'oraison s'y trouve, à mon avis, d'une manière spéciale. Elle s'aperçoit que Dieu la considère tandis que les autres peuvent oublier, même pendant plusieurs jours, que cet œil divin ne les perd pas de vue ni seul instant.

Je dois néanmoins en convenir: je compte dans le cours de ces années plusieurs mois, et quelquefois une année entière de fidélité généreuse. M'appliquant avec ardeur à l'oraison, j'évitais avec soin les moindres fautes et je prenais de sérieuses précautions pour ne pas offenser le Seigneur. L'exacte vérité qui préside à: mon récit m'oblige à signaler ce fait. Mais il ne me reste qu’un faible souvenir de ces jours heureux; ils durent être sans doute en plus petit nombre que les mauvais. Néanmoins, il s’en écoula peu où je n’aie consacré un temps considérable à l'oraison, excepté quand j'étais très malade ou très occupée. Lorsque mon corps souffrait, l'union de mon âme avec Dieu était plus intime. Je tâchais de procurer le même bonheur aux personnes qui m'entouraient, je le demandais au ciel pour elles, et je leur parlais souvent de Dieu. Ainsi, sauf l'année que je viens de mentionner, sur vingt-huit ans écoulés depuis que je commençai à faire oraison, j'en ai passé plus de dix-huit dans ce combat et cette lutte d'une âme partagée entre Dieu et le monde. Durant les autres années dont il me reste à parler, si la cause de la guerre fut différente, les assauts à soutenir ne furent pas moins rudes. Mais la pensée d'être au service de Dieu, et la vue du néant du monde, étaient un baume qui adoucissait tout, comme je le dirai dans la suite.

Deux raisons m'ont déterminée à raconter avec tant de soin ces particularités: la première, pour faire voir la miséricorde de Dieu et mon ingratitude; la seconde, pour faire comprendre de quel inestimable trésor Dieu enrichit une âme en la disposant à s'adonner résolument à l'oraison. Quoique cette âme ne réponde pas comme elle le devrait, à une si grande grâce, cependant, si elle persévère malgré les tentations, malgré les péchés et les mille sortes de chutes où le démon essaiera de l'entraîner, Notre-Seigneur, j'en suis sûre, la conduira enfin au port du salut, comme il semble m'y avoir conduite. Plaise à sa divine bonté que je ne m'expose pas de nouveau au naufrage!

Plusieurs auteurs, qui unissaient la sainteté à la science, ont fait d'excellents traités sur les avantages de l'oraison mentale, et nous devons en bénir Dieu. Mais quand ils ne l'auraient pas fait, malgré mon peu d'humilité, je ne serais point assez orgueilleuse pour oser en parler. Instruite par l'expérience, je me permettrai seulement de dire: Quelques fautes que commettent ceux qui commencent à faire oraison, ils ne doivent pas l’abandonner. Par elle, il' pourront s'en corriger: sans elle, ce sera beaucoup plus difficile. Qu'ils se tiennent également en garde contre le démon, qui, sous couleur d’humilité, les tentera d'y renoncer, comme il l'a fait pour moi. Qu'ils croient à la parole infaillible du Seigneur: un repentir sincère et une ferme résolution de ne plus l'offenser le désarment; il nous rend son amitié, il nous fait les mêmes grâces qu'auparavant, souvent même de plus grandes, si la vivacité de notre repentir le mérite.

Quant à ceux qui ne s'adonnent pas encore à l'oraison, je les conjure de ne pas se priver d'un bien si précieux. Là, rien à craindre et tout à désirer. Les progrès seront lents: soit. On ne fera pas de généreux efforts pour atteindre la perfection, ni pour se rendre digne des faveurs et des délices que Dieu accorde aux parfaits: soit encore. Mais, du moins, on apprendra peu à peu à connaître le chemin du ciel. Et si l'on y marche avec persévérance, j'attends tout de la miséricorde de Dieu: ce n'est pas en vain qu'on le choisit pour ami. Car, d'après moi, l'oraison n'est qu'un commerce d'amitié, où l'âme s'entretient seul à seul avec Celui dont elle sait qu'elle est aimée. Mais vous ne l'aimez pas encore, direz-vous. N'importe. Pour que l'amour soit vrai et l'amitié durable, il faut, j'en conviens, la ressemblance d'inclinations; et Jésus-Christ, on le sait, n'a pas l'ombre d'un défaut, tandis que nous avons un naturel vicieux, sensuel, ingrat. Il doit, dès lors, vous en coûter d'aimer d'un parfait amour un Dieu dont les inclinations sont différentes des vôtres. Mais la vue d'une amitié si avantageuse pour vous, et qui part d'un cœur si aimant, doit être assez puissante pour vous faire passer par-dessus les difficultés que vous éprouvez à rester longtemps avec Celui qui est si différent de vous.

O bonté infinie de mon Dieu! je viens, ce me semble, de peindre au naturel ce qui se passe entre vous et moi. O délices des anges, je voudrais à cette vue me consumer d'amour pour vous! Oui, vous souffrez en votre présence celui que votre société fatigue! O mon Maître! quel excellent ami vous êtes à son égard! quels témoignages d'amour vous lui prodiguez! quelle bonté à le supporter, à l'attendre! Avec quelle condescendance, jusqu'à ce qu'il se plie à votre humeur, vous daignez vous prêter à la sienne! Vous lui tenez compte, Seigneur, de quelques moments qu'il donne à votre amour, et un instant de repentir vous fait oublier toutes ses offenses. Je l'ai vu clairement pour moi, et je ne comprends pas pourquoi tout le monde n'aspirerait pas à s'approcher de vous par une amitié si intime. Que les méchants, dont les inclinations sont différentes des vôtres, consentent à passer seulement deux heures par jour en votre compagnie, même avec un esprit emporté loin de vous, comme. jadis le mien, par mille préoccupations et mille pensées du monde, et vous les rendrez bons. En retour de l'effort qu'ils feront pour rester en si bonne société, effort indispensable dans les commencements, et quelquefois même dans la suite, vous, Seigneur, vous empêcherez les démon, de les attaquer, vous affaiblirez l'empire de ces esprits de ténèbres, et vous donnerez à vos serviteurs la force de triompher. Vie de toutes les vies, vous ne tuez aucun de ceux qui se confient en vous et qui veulent vous avoir pour ami. En donnant la vie à l'âme, il vous plaît de donner même au corps une nouvelle vigueur.

Je ne comprends pas les craintes de ceux qui redoutent de commencer à faire l'oraison mentale. Je ne sais vraiment de quoi ils ont peur. Mais le démon sait bien ce qu'il fait: il nous cause un mal réel quand, par ces vaines terreurs, il nous empêche de penser à Dieu à nos devoirs à nos péchés, à l'enfer, au paradis, aux travaux et aux douleurs que Notre-Seigneur endura pour nous. Telle fut, au milieu des dangers toute mon oraison; telles étaient les vérités que je m’appliquais à approfondir, lorsque je le pouvais. Mais très souvent, et pendant des années, je me préoccupais moins d’utiles et saintes réflexions, que du désir d'entendre l'horloge m'annoncer la fin de l'heure consacrée à la prière. Bien des fois, je l'avoue, j'aurais préféré la plus rude pénitence au tourment de me recueillir pour l'oraison. C'est un fait certain, j'avais à lutter énergiquement contre le démon ou ma mauvaise habitude pour me mettre en oraison, et en entrant dans l'oratoire, je me sentais saisie d'une telle tristesse, que je devais pour me vaincre faire appel à tout mon courage, qui, dit-on, n'est pas petit. Dieu me l'a donné bien supérieur à celui d'une femme, comme on l'a vu en plus d'une circonstance; seulement, j'en ai fait un mauvais usage. Le Seigneur venait enfin à mon aide, et lorsque je m'étais ainsi vaincue, je goûtais plus de paix et de délices qu'à certains jours où l'attrait m'avait conduite à la prière.

Si Dieu me supporta si longtemps malgré tant de misère et si, comme il est visible, il me fit trouver dans l'oraison le remède à tous mes maux, quel est celui, si méchant qu'il soit, qui devra craindre de s'y appliquer? Certes, il ne se rencontrera personne qui, après avoir reçu de Dieu de si grandes grâces, persévère dans sa méchanceté autant d'années que je l'ai fait. Qui pourrait manquer de confiance, en voyant combien de temps il m'a soufferte, uniquement parce que, désirant sa compagnie, je m'efforçais de trouver des heures et de la solitude peur être avec lui? Souvent même, loin de céder à l'attrait, j'avais à surmonter, ou plutôt le Seigneur surmontait, en moi une extrême répugnance.

Si l'oraison est un si grand bien, une nécessité même pour ceux qui, loin de servir Dieu, l'offensent; si par elle-même elle n'offre aucun danger, tandis qu'il y en a de grands à vivre sans elle, pourquoi ceux qui servent le Seigneur et veulent lui être fidèles renonceraient-ils à s'y exercer? Je ne le comprends pas, à moins que ce ne soit pour aggraver les peines de la vie, et pour fermer leur âme à Celui qui pourrait y répandre la consolation. En vérité, je les plains, ils servent Dieu à leurs dépens. Il n'en est pas ainsi de ceux qui font oraison. Cet adorable Maître fait les frais pour eux En échange d'un peu de peine, il leur donne des consolations qui leur permettent de porter toutes les croix.

Comme je dois traiter au long des douceurs dont sa divine Majesté favorise ceux qui persévèrent dans l'oraison, je n'en parlerai point ici. Je dirai seulement: Dieu n’accorde les grâces si élevées qu'il m'a faites que par l'oraison. Si nous lui formons cette porte, je ne vois pas comment il pourrait nous les donner. En vain voudrait-il entrer dans une âme pour y prendre ses délices et l'en inonder, il ne trouve aucun chemin ouvert; car pour de telles faveurs, il la veut seule, pure et enflammée du désir de les recevoir. Mais si nous hérissons d'obstacles les avenues de notre âme, sans nous mettre en peine de les enlever, comment viendra-t-il à nous, et comment voulons-nous qu'il nous fasse des faveurs de si grand prix?

Pour qu'on voie sa miséricorde, et l'avantage considérable que je retirai de n'avoir abandonné ni l'oraison ni la lecture, je dévoilerai ici, vu l'importance du sujet, la batterie mise en jeu par le démon pour gagner une âme, et le divin artifice, la miséricorde du Seigneur, pour la rappeler à lui. Mes paroles, je l'espère, feront éviter les dangers que je n'ai pas évités moi-même. Ce que je demande avant tout, au nom de Notre-Seigneur, au nom de cet ineffable amour avec lequel ce tendre Maître travaille à nous ramener à lui, c'est qu'on s'éloigne des occasions. Dès qu'on s'y engage, plus de sécurité: il y a trop d'ennemis pour l'attaque, et en nous trop de faiblesse pour la défense.

Je voudrais savoir peindre la captivité où gémissait alors mon âme. Je voyais bien qu'elle, était captive, mais je ne pouvais comprendre en quoi. J'avais aussi de la peine à me rendre au témoignage de ma conscience, qui voyait tant de mal dans des choses jugées légères par mes confesseurs. Un d'eux, à qui je faisais part de mon scrupule, me dit un jour que, quand bien même je serais élevée à une sublime contemplation, ces compagnies et ces entretiens n'auraient aucun inconvénient pour moi. Ceci eut lieu vers les derniers temps; à cette époque j'avais déjà commencé, Dieu aidant, à m'éloigner avec plus de soin des grands périls, mais je ne fuyais pas encore entièrement les occasions. Mes confesseurs, voyant mes excellents désirs et tout le temps que je donnais à l'oraison, s'imaginaient que je faisais beaucoup; mais mon âme se sentait loin de cette fidélité que lui imposaient tant de célestes faveurs. Pauvre âme! qu'elle eut alors à souffrir! Quand je songe qu'elle se vit sans presque aucun secours, si ce n'est de la part de Dieu, et avec une pleine liberté de s'abandonner à des passe-temps et à des plaisirs qu'on disait permis, je ne puis maintenant m'empêcher de la plaindre.

Un autre tourment pour moi, et il n'était pas petit, c'étaient les sermons. J'aimais extraordinairement à les entendre. Quand je voyais un prédicateur éloquent et zélé, je sentais pour lui spontanément un amour tout particulier, et je ne savais d'où me venait un tel sentiment. En vain un discours était-il défectueux et jugé tel par les autres, je l'écoutais toujours avec plaisir. Mais lorsqu'il était bon, alors j'en éprouvais une vraie joie. Au reste, depuis que j'avais commencé à faire oraison, je ne pouvais en quelque sorte me lasser jamais de parler ou d'entendre parler de Dieu. Mais, si d'un côté j'éprouvais une consolation si vive à entendre la parole des prédicateurs, de l'autre elle faisait mon tourment, car elle était pour mon âme un miroir fidèle, où je me voyais bien différente de ce que j'aurais dû être.

Je conjurais le Seigneur de venir à mon secours. Mais il manquait, ainsi que j'en juge maintenant, une condition à ma prière: il eût fallu mettre entièrement ma confiance en Dieu, et n'en avoir plus aucune en moi-même. Je cherchais activement un remède à mes maux, mais je ne comprenais pas, sans doute, que tous nos efforts servent de peu, si nous ne renonçons entièrement à la confiance en nous-mêmes pour nous confier uniquement en Dieu. Je désirais vivre; car je le sentais, ce n'était pas vivre que de me débattre ainsi contre une espèce de mort; mais nul n'était là pour me donner la vie, et il n'était pas en mon pouvoir de la prendre. Celui qui pouvait seul me la donner avait raison de ne pas me secourir; il m'avait tant de fois ramenée à lui, et je l'avais toujours abandonné.

Chapitre 9
La conversion


Mon âme fatiguée aspirait au repos, mais de tristes habitudes ne lui permettaient pas d'en jouir. Or, il arriva un jour qu'entrant dans un oratoire, j'aperçus une image de Jésus-Christ couvert de plaies, qui se trouvait là pour être exposée dans une fête prochaine. Elle était si touchante, c'était une représentation si vive de ce que Notre-Seigneur endura pour nous, qu'en voyant le divin Maître dans cet état, je me sentis profondément bouleversée. Au souvenir de l'ingratitude dont j'avais payé tant d'amour, je fus saisie d'une si grande douleur qu'il me semblait sentir mon cœur se fendre. Je tombai à genoux près de mon Sauveur, en versant un torrent de larmes, et je le suppliai de me fortifier enfin de telle sorte que je ne l'offense plus désormais.

J'avais pour la glorieuse sainte Madeleine une tendre dévotion; très souvent ma pensée s'occupait avec bonheur de sa conversion, surtout lorsque je venais de communier. Certaine alors que le divin Maître était présent en moi, je me tenais à ses pieds, je les arrosais de larmes qui, ce me semble, ne devaient point lui déplaire. Je ne savais ce que je disais; mais c'était de sa part trop de faveur d'agréer ce tribut de mes larmes, puisque le sentiment qui en était la source devait si tôt s'effacer de mon âme. Je me recommandais à cette glorieuse sainte et je la conjurais d'obtenir mon pardon.

Jamais, je crois, elle ne se montra aussi propice à ma prière que dans la circonstance dont je parle. Cessant dès lors de me fier à moi-même, je mis en ce bon Maître toute ma confiance. Je lui dis, me semble-t-il, que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût favorablement accueilli ma prière. Je tiens pour certain qu'il l'exauça, car dès ce jour je ne cessai plus de faire de rapides progrès.

Comme je ne pouvais discourir avec l'entendement, voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais de me recueillir et de considérer Notre-Seigneur présent au dedans de moi. Mon âme retirait, ce me semble, plus de profit de la contemplation des mystères où je le voyais plus délaissé. Seul et plongé dans la peine, notre divin Maître devait, selon moi, à cause de son abandon même, se sentir porté à m'admettre en sa présence. J'avais beaucoup de simplicités de ce genre. Je méditais avec prédilection sa prière au jardin des Olives. Là, je me plaisais à lui tenir compagnie. Je considérais la sueur et la tristesse qu'il avait endurées en ce lieu. J'aurais voulu, si j'avais pu, essuyer cette sueur si douloureuse; mais, il m'en souvient, je n'osais jamais le tenter; je me sentais arrêtée par la vue de mes péchés. Je restais ainsi avec Notre-Seigneur autant que mes pensées me le permettaient, car j'en avais bon nombre d'importunes qui faisaient mon tourment.

Pendant plusieurs années, presque tous les soirs avant de m'endormir, au moment où j'offrais à Dieu le repos de la nuit, je pensais quelques instants à ce mystère de l'oraison de Jésus-Christ dans le jardin. Je le faisais avant même d'être religieuse, parce qu'on gagnait par là, m'avait-on dit, beaucoup d'indulgences. Mon âme, j'en suis convaincue, en retira un très grand profit; je commençai ainsi à faire oraison sans savoir ce que c'était; j'avais contracté l'habitude de cette pieuse pratique, et j'y étais aussi fidèle qu'à faire mon signe de croix avant de m'endormir.

A propos de ce tourment des pensées importunes dont je viens de parler, je signalerai un caractère spécial de ce genre d'oraison où l'entendement n'est point occupé à discourir: c'est que l'âme y est ou profondément recueillie, ou cruellement désolée par les distractions. Si elle avance, c'est à grands pas, parce que c'est un progrès tout d'amour; mais il lui en coûte beaucoup pour en arriver là, à moins qu'il ne plaise à Notre-Seigneur de l'élever en très peu de temps à l'oraison de quiétude, comme il l'a fait pour quelques personnes que je connais. Les âmes qui marchent par cette voie se serviront avec utilité d'un livre, afin de se recueillir en peu de temps. Un autre secours pour moi, c'était la vue des champs, de l'eau, des fleurs; ces objets m'élevaient vers le Créateur, ils me faisaient entrer dans un saint recueillement et me tenaient lieu de livre. Je me servais utilement aussi du souvenir de mon ingratitude et de mes péchés.

Pour ce qui est de me peindre sous des images les objets célestes ou sublimes, jamais mon entendement grossier n'en a été capable; il a plu au Seigneur de les montrer à mon âme par une voie différente. D'autres, à l'aide d'une imagination vive, se représentent ce qu'ils veulent méditer et se recueillent ainsi; chez moi cette faculté se trouvait si inerte, qu'elle ne pouvait en aucune façon me peindre ce que je ne voyais pas des yeux du corps. Il n'y avait qu'une chose en mon pouvoir, c'était de penser à Jésus-Christ en tant qu'homme. Mais en vain les livres me faisaient la peinture de sa beauté, en vain ses images frappaient chaque jour mes regards, jamais il ne me fut possible de me représenter intérieurement ses traits. Figurez-vous un aveugle, ou quelqu'un au milieu d'une obscurité profonde, s'entretenant avec une autre personne: il sait certainement et il croit que cette personne est là, puisqu'il l'entend, mais il ne la voit point. Ainsi en était-il de moi lorsque je pensais à Notre-Seigneur. C'est pour cette raison que j'aimais tant les images. Oh! qu'ils sont à plaindre, ces malheureux qui, par leur faute, se privent d'un si grand bien! On voit clairement par là qu'ils n'aiment pas le divin Maître. S'ils l'aimaient, ils sentiraient de la joie à la vue de son portrait, puisque ici-bas même, il tombe avec bonheur sur le portrait d'un ami.

Vers ce même temps, on me donna les Confessions de saint Augustin. Ce fut, je n'en puis douter, par un dessein particulier du Seigneur, car je ne cherchais point à les avoir, et je ne les avais jamais lues. J'ai pour saint Augustin un très grand amour: d'abord parce que le couvent où j'ai été pensionnaire était de son ordre, ensuite parce qu'il fut pécheur. Je puisais en effet une vive consolation auprès des saints que le Seigneur avait appelés des voies du péché; il me semblait que je devais trouver en eux du secours; si le Seigneur leur avait accordé le pardon, il pouvait me l'accorder aussi. Une seule chose me désolait, comme je l'ai dit: Dieu ne les avait appelés qu'une fois, et ils étaient restés fidèles; pour moi, il m'avait déjà tant de fois appelée en vain; c'était là ce qui m'affligeait. Néanmoins, en considérant l'amour qu'il me portait, je sentais renaître mon courage; et si bien souvent je me suis défiée de moi, jamais je ne me suis défiée de sa miséricorde. O mon Dieu! quel effroi me pénètre quand je considère cette dureté de mon âme, malgré tous les secours que le Seigneur lui prodiguait! Je tremble encore en voyant le peu d'empire que j'avais sur moi, et les chaînes si fortes qui m'empêchaient de me donner toute à Dieu.

Je n'eus pas plutôt commencé à lire ce livre des Confessions, qu'il me sembla m'y voir moi-même dépeinte. Je me recommandai avec ardeur au glorieux saint Augustin. Lorsque j'arrivai à la page de sa conversion, lorsque je lus les paroles qu'il entendit dans le jardin [29], il me sembla que le Seigneur me les adressait à moi-même, tant fut grande l'émotion de mon coeur. Je restai longtemps baignée de larmes, succombant intérieurement à la douleur et au regret. Oh! que ne souffre pas une âme qui a perdu cette liberté par laquelle elle devait régner en souveraine! Que de tourments elle endure! En vérité, je ne sais comment j'ai pu vivre au sein d'un tel supplice. Louange en soit rendue à Dieu! Il me donna la vie et m'arracha de la profondeur de cette mort. En ce moment, je le crois, il communiqua à mon âme de grandes forces: il avait entendu mes cris, il avait été touché de tant de larmes [30].

Dès cette époque, je sentis croître en moi le désir de rester plus longtemps avec Dieu dans l'oraison, et d'éloigner de ma vue les causes de dissipation. A peine étais-je renfermée dans la solitude, que je sentais renaître mon amour pour Notre-Seigneur. Je voyais bien que je l'aimais, mais je ne comprenais pas, comme je devais le voir plus tard, en quoi consiste le véritable amour. Pourtant j'achevais à peine de former le désir d'être toute à lui, qu'il se hâtait de son côté de me combler de nouvelles faveurs; il me conviait, ce semble, à vouloir accepter ces délices et ces caresses, que d'autres s'efforcent d'obtenir par de longs travaux: ceci se passait dans les dernières années.

Je ne lui demandais cependant ni ces douceurs, ni la tendresse de dévotion, jamais je ne l'aurais osé. Je le suppliais seulement de m'accorder la grâce de ne plus l'offenser, et de me pardonner mes péchés. Ils étaient si grands à mes yeux, que jamais de sang-froid je n'aurais osé même désirer ces joies et ces délices. C'était trop de bonté et trop de miséricorde de la part de ce divin Maître, de daigner me souffrir en sa présence et de m'y attirer; car sans ce doux attrait, je le voyais, je ne serais point venue. Je ne me souviens de lui avoir demandé des consolations qu'une seule fois dans ma vie, c'était dans un moment de grande sécheresse. Je ne m'aperçus pas plus tôt de ce que je faisais, que la confusion et la douleur de me voir si peu humble me donnèrent ce que j'avais en la témérité de demander. Je savais bien que cela n'était point défendu; mais je le croyais permis seulement à ceux qui s'y sont disposés par une véritable dévotion, c'est-à-dire qui s'efforcent de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu, et qui sont résolus et préparés à toutes sortes de bonnes œuvres. Il me semblait que mes larmes n'étaient que des larmes de femme, des larmes sans énergie, puisque par elles je n'obtenais pas ce que je désirais. Je crois néanmoins qu'elles m'ont servi, particulièrement à dater de ces deux circonstances, où l'excès de la componction m'en fit répandre de si amères, et où mon cœur fut pénétré d'un si tendre repentir.

Dès lors, ainsi que je l'ai dit donner davantage à l'oraison; je commençai à m'adonner davantage à l’oraison; je m’exposai moins aux occasions qui pouvaient me nuire, sans toutefois les éviter entièrement. Peu à peu le divin Maître m'aida à m'en éloigner; et à peine vit-il en mon âme une préparation depuis si longtemps attendue, qu'il m'accorda des faveurs de plus en plus nombreuses, comme mon récit va le faire connaître. Conduite peu ordinaire assurément de la part du Seigneur, car il n'a coutume d'accorder de telles grâces qu'à ceux qui vivent déjà dans une plus grande pureté de conscience.

Chapitre 10
Les premiers fruits


Notre-Seigneur daignait, ainsi que je l'ai dit (cf. chap. 4), m'accorder à certains intervalles, mais durant un temps très court, les prémices de la faveur dont je vais parler. C'était lorsque je me tenais en esprit près de ce divin Maître, comme je l'ai raconté (cf. chap. 4 et 9), et quelquefois aussi lorsque je lisais. Le sentiment de la présence de Dieu me saisissait alors tout à coup. Il m'était absolument impossible de douter qu'il ne fût au dedans de moi, ou que je ne fusse toute abîmée en lui.

Ce n'était pas là une vision; c'est, je crois, ce qu'on appelle théologie mystique. Elle suspend l'âme de telle sorte qu'elle semble être tout entière hors d'elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît presque perdue; l'entendement, à mon avis, ne raisonne point, sans pour autant être perdu en Dieu. Je le répète, il n'agit point, mais il demeure comme épouvanté de la grandeur de ce qu'il contemple; car Dieu se plaît à lui faire connaître qu'il ne comprend rien de ce qu'il lui découvre alors.

Cette faveur avait été précédée d'une autre, qui peut, ce me semble, être jusqu'à un, certain point le fruit de nos efforts: c'était une tendresse de dévotion très habituelle. Je goûtais un plaisir qui, sans être entièrement sensible ni parfaitement spirituel, est pourtant un don de Dieu. Mais en cela nous pouvons nous aider beaucoup nous-mêmes, soit en considérant notre bassesse, l'excellence des bienfaits divins, notre ingratitude, les douleurs de la passion de Jésus-Christ et sa vie si souffrante, soit en contemplant avec joie les œuvres du Seigneur, sa grandeur, son amour pour nous, et tant d'autres merveilles qui se révèlent comme d'elles-mêmes à ceux qui ont un véritable désir de leur avancement. Que si à ces considérations se joint un peu d'amour, l'âme s'épanouit délicieusement, le cœur s'attendrit, les larmes coulent. Quelquefois il semble que nous les tirons des yeux comme par force; d'autres fois, c'est Notre-Seigneur qui, nous faisant une douce violence, leur ouvre un libre passage, sans qu'il nous soit possible de les retenir. Ce divin Maître se plaît ainsi à payer magnifiquement nos faibles services, par cette consolation qu'éprouve l'âme, en voyant ses larmes couler pour une Majesté si adorable. Je ne m'étonne pas qu'elle trouve là une source de consolation. Qu'elle y cherche donc sa joie et ses délices: ce n'est que trop légitime.

On pourrait à juste titre, comme la pensée m'en vient maintenant, comparer ces joies à celles du ciel. Il y a sans doute, entre les degrés divers de la félicité céleste, une différence incomparablement plus grande qu'entre les degrés de bonheur de l'âme dans cet exil. Voici néanmoins la ressemblance: Dieu donne à ses élus, dans le ciel, une gloire proportionnée à leurs mérites; mais comme ils voient combien peu ils ont travaillé pour la gagner, ils sont tous contents de la place qu'ils occupent. Il en est de même de l'âme ici-bas: dès que Dieu commence à lui faire goûter ces plaisirs de l'oraison, elle croit vraiment n'avoir plus rien à désirer, et elle se regarde comme très bien payée de tous ses services; et certes elle a bien raison d'en juger ainsi.

Ces larmes, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d'une grande valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. Quel trésor plus précieux, en effet, que d'avoir un témoignage que l'on est agréable à Dieu! Celui qui en est là doit lui en rendre da vives actions de grâces, et reconnaître la grandeur d'un tel bienfait; car le Seigneur montre déjà qu'il le veut pour sa maison, et l'a choisi pour son royaume, s'il ne retourne point en arrière

Qu'il méprise certaines fausses humilités dont je compte parler, et se garde bien de croire faire acte de cette vertu en ne reconnaissant pas les grâces de Dieu. La vérité à bien entendre ici, est que Dieu nous les accorde sans aucun mérite de notre part; témoignons-lui en donc notre gratitude. Mais si ces largesses nous sont inconnues, comment exciteront elles notre amour? Et puis, n'est-il pas hors de doute que plus une âme se reconnaît indigente par elle-même et riche par les dons du Seigneur, plus elle avance dans la vertu et dans la vraie humilité? Cette peur de la vaine gloire, quand Dieu commence à nous prodiguer ses trésors, abat le courage d'une âme, en lui persuadant qu'elle n'est pas capable de grands biens. Celui qui nous les donne, croyons-le fermement, nous donnera aussi la grâce de démêler les artifices du tentateur et la force de lui résister. Pour cela il ne demande de nous qu'une intention droite, et un vrai désir de lui plaire et non aux hommes.

D'ailleurs, n'est-il pas très clair que le souvenir des bienfaits augmente l'amour envers le bienfaiteur? Si donc il est permis et très méritoire de se rappeler sans cesse que c'est Dieu qui nous a tirés du néant, nous a donné l'être, et nous conserve la vie; que c'est lui qui, si longtemps avant notre naissance, nous a préparé les bienfaits de sa mort et de ses douleurs; pourquoi ne me serait-il pas permis de voir, de comprendre, de rappeler souvent à mon souvenir, qu'ayant autrefois aimé les conversations frivoles, je ne puis plus maintenant, par un don du Seigneur, trouver de charme qu'à m'entretenir de lui? C'est là un joyau précieux; et quand je me souviens que je l'ai reçu de lui et qu'il est en ma possession, un tel souvenir non seulement me convie, mais me force à l'aimer; et cet amour est tout le fruit de l'oraison fondée sur l'humilité. Que doivent donc éprouver certains serviteurs de Dieu, quand ils voient en leur pouvoir d'autres perles plus précieuses encore, comme la perle du mépris du monde et celle du mépris d'eux-mêmes? Il est clair que de tels bienfaits leur imposent plus de reconnaissance et de fidélité. N'ayant par eux-mêmes aucun de ces trésors, ils s'en voient uniquement redevables à la largesse de ce Dieu, qui a daigné se montrer prodigue à ce point envers une âme aussi faible, aussi pauvre et dépourvue de mérites que la mienne. Non content de m'enrichir d'une de ces perles de si haut prix, ce qui était déjà trop pour moi, il m'en a donné d'autres, et sa munificence a dépassé mes désirs. De telles faveurs doivent accroître notre dévouement et notre reconnaissance; Dieu ne les accorde qu'à cette condition. Si, dans cet état sublime, il nous voit mal user de ce trésor, il le reprend; et, nous laissant dans une indigence beaucoup plus grande qu'auparavant, il le donne à des âmes de son choix, qui le feront mieux valoir pour elles-mêmes et pour les autres. Mais comment celui qui ignore les richesses dont il est possesseur, pourrait-il en faire part et les distribuer avec libéralité? Avec une nature telle que la nôtre, il nous est impossible, selon moi, d'avoir le courage des grandes choses, si nous ne sentons en nous l'assurance de la faveur divine. Faibles et courbés vers la terre, nous aurions bien de la peine à arriver à un détachement parfait et à ce souverain dégoût des choses d'ici-bas, si notre âme ne possédait déjà quelque gage des biens d'en-haut. Par ces dons, le Seigneur nous rend la force perdue par nos péchés; ainsi, avant d'avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d'une foi vive, il sera bien difficile de se réjouir d'être pour tous un objet de mépris et d'horreur, et d'aspirer à ces grandes vertus qui éclatent dans les parfaits. Notre nature ayant tant de peine à se soulever vers le ciel, nos regards ne se portent qu'aux objets présents. Ces faveurs réveillent la foi et lui donnent une nouvelle vigueur. Comme j'ai si peu de vertu, je juge des autres par moi-même: étant si misérable, j'avais besoin de tous ces secours. Peut-être la seule vérité de la foi suffit à des âmes plus fortes, pour entreprendre des choses très parfaites. A elles de nous éclairer; pour moi, je dis ce que j'ai éprouvé, comme on l'exige.

Si cet écrit n'est pas bien, celui à qui je l'envoie n'aura qu'à le déchirer; il est plus capable que moi d'en découvrir les défauts. Pour l'amour de Dieu, je le supplie, lui et tous mes confesseurs, de publier de mon vivant même, s'ils le jugent à propos, ce que j'ai dit de mes péchés et des infidélités de ma vie; dès cette heure, je le leur permets, dans l'espoir de détromper ainsi ceux qui trouveraient en moi quelque vertu; je puis bien l'affirmer, mon cœur à l'avance en ressent une grande joie. Mais pour ce qui me reste à dire, je ne leur donne pas la même liberté, et je ne veux pas, s'ils le communiquent, qu'ils disent en qui ces choses se sont passées, ni qui les a écrites. Dans ce dessein, je tairai mon nom et celui des autres, et je m'efforcerai de tout dire de manière à rester inconnue. Je leur demande donc, pour l'amour de Dieu, de céder à mon désir. L'approbation d'hommes si instruits et si graves suffira pour autoriser ce qu'il y aura de bon dans cet écrit. S'il y a quelque chose de tel, je le devrai uniquement à Notre-Seigneur, et je n'y serai pour rien; car je n'ai ni science, ni vertu, ni secours de gens habiles ou de qui que ce soit. A l'exception de ceux qui m'ont imposé ce travail, et qui, dans ce moment, ne se trouvent point ici, nul ne sait que je m'en occupe. Je n'y emploie, pour ainsi dire, que des moments dérobés, et encore avec peine. Cela m'empêche de filer; et je suis dans une maison pauvre, où les occupations ne me manquent pas. En outre, si le Seigneur m'avait donné plus de capacité et de mémoire, je pourrais me servir de ce que j'ai lu ou entendu; mais je suis très peu douée de ce côté. Ainsi donc, si je dis quelque chose de juste, Notre-Seigneur l'aura voulu pour une bonne fin; ce qu'il y aura de défectueux viendra de moi, et c'est à vous, mon père, de le retrancher.

Dans aucun cas il ne convient de dire mon nom: de mon vivant, ce serait révéler le bien qui est en moi, et il est clair que cela ne doit pas se faire; après ma mort, l'unique résultat serait d'enlever tout crédit et toute autorité à ce que j'aurais dit d'utile, quand on saurait que cela vient d'une personne si méprisable et si dénuée de vertu. Dans la confiance que cette grâce, demandée pour l'amour de Dieu, me sera accordée par vous et par ceux qui verront ces pages, j'écrirai avec liberté; autrement, je ne le ferais qu'avec grand scrupule, sauf pour révéler mes péchés, car en cela je n'en ai point; mais quant au reste, il me suffit d'être femme, et femme si imparfaite, pour que la plume s'échappe de ma main. Ainsi, que tous les détails étrangers au simple récit de ma vie soient pour vous, mon père, qui m'avez tant pressée d'écrire une relation des grâces que Dieu m'a faites dans l'oraison. Si elle se trouve conforme aux vérités de notre sainte foi catholique, vous pourrez en retirer quelque profit; sinon, jetez à l'instant ce papier au feu, je m'y soumets d'avance. Hâtez-vous dès lors de me détromper, afin que le démon ne trouve pas un gain là où mon âme en espérait un pour elle. Notre-Seigneur sait bien, comme je le dirai dans la suite, que j'ai toujours recherché ceux qui pouvaient m'éclairer.

Malgré tous mes efforts pour exprimer avec clarté ce que j'ai à dire de l'oraison, mon langage sera bien obscur pour ceux qui n'en ont pas l'expérience. Je ferai connaître certains obstacles et certains dangers qu'on rencontre dans ce chemin. Je me servirai pour cela des lumières de mon expérience, et de celles que j'ai puisées dans une communication de plusieurs années avec des gens très doctes et très spirituels. Ils reconnaissent qu'en vingt-sept ans, malgré mes infidélités et mes faux pas dans cette voie de l'oraison, Dieu m'a donné autant d'expérience qu'à d'autres qui y marchent depuis trente-sept et quarante-sept ans, et qui ont toujours été des modèles de pénitence et de vertu. Que Notre-Seigneur soit béni de tout, et qu'il daigne se servir de moi, je l'en supplie au nom de son infinie bonté! Puisse cette révélation des secrets de sa grâce à mon égard lui procurer quelque gloire et faire bénir son saint nom! Mon divin Maître le sait, je n'ai point d'autre but, en faisant connaître comment il a changé un si abject et si dégoûtant fumier en un jardin de fleurs d'un suave parfum. Que la divine Majesté me préserve de les arracher par ma faute, et de revenir ainsi à mon premier état  Je vous conjure, mon père, au nom de son amour, de lui demander cette grâce pour moi, puisque vous savez qui je suis, plus clairement que vous ne m'avez permis de le dire en cet écrit.

* * * * *

[19] Cet homme qui, à un profond savoir, joignait une vertu éminente, était le Père Vincent Baron. La sainte aura plus d'une fois encore à parler de lui.

[20] C'était en 1535; la mainte n'avait pas encore vingt et un ans.

[21] C'est-à-dire jusqu'au dimanche de Pâques de l'année 1536. Cet état dura donc plus de huit mois, comme la sainte va nous le dire. On se souvient qu'il avait commencé la nuit du 15 août.

[22] Une des gloires de la mission providentielle de sainte Thérèse dans les derniers siècles a été de propager le culte de saint Joseph dans toute l’Église catholique.

  « Sainte Thérèse, dit le célèbre Patrignani, a été une étoile des plus resplendissantes, un des plus beaux diamants de la couronne de saint Joseph. Elle a été choisie de Dieu pour étendre son culte dans le monde entier, et pour mettre en quelque sorte la dernière main à ce grand ouvrage. » (Dévot. à saint Joseph, liv. 1, c. XI.)

  L'église du premier couvent réformé qu'elle établit fut dédiée à saint Joseph. Sur dix-sept monastères qu'elle fonda après celui  d’Avila, il n'y en a que cinq qui ne soient pas consacrés à ce saint patriarche; mais elle implantait son culte dans tous, les mettait tous sous sa garde, et faisait toujours placer au-dessus d'une des portes la statue de ce glorieux protecteur. De plus, comme on le lit dans les informations juridiques pour sa canonisation, elle mit de ses mains, à la porte d'entrée de tous ses monastères, l'image de la sainte Vierge et de saint Joseph, fuyant en Égypte, avec cette inscription:

  « Nous menons une vie pauvres mais nous posséderons de grands biens, si nous craignons Dieu. »

  Dans ses Avis, elle dit: « Quoique vous honoriez plusieurs saints comme vos protecteurs, ayez cependant une dévotion toute particulière envers saint Joseph, dont le crédit est grand auprès de Dieu. » (Avis, LXV.)

  Sainte Thérèse a légué à son ordre tout entier un zèle ardent pour la gloire de saint Joseph. À son exemple, le Carmel n'a cessé de travailler à étendre le culte de ce grand patriarche, et l'on peut dire qu'il a rivalisé de zèle avec l'ancien Carmel, auquel Benoît XIV rend ce témoignage: « C'est lui, qui, d'après le sentiment commun des érudite, a fait passer d'Orient en occident la louable coutume d'honorer saint Joseph du culte le plus solennel ».

  A la fin du dix-huitième siècle, on comptait déjà, dans l'ordre seul du Carmel, plus de 150 églises sous l'invocation de saint Joseph.

[23] Ce long portrait, tracé d'une main vigoureuse, n'est pas flatteur. Malheureusement il n'est que trop vrai, et rappelle ceux qu'ont laissés les historiens du XVIe siècle. Sans vouloir justifier tous les abus, ne soyons pas pourtant sévères à l'excès, et n'oublions pas comment se recrutaient alors ces couvents de femmes. Plus d'une jeune fille y prenait le voile sans vocation, souvent même contre son gré, parce que sa famille ne pouvait pas la doter. Une fois dans le monastère, ses parents se préoccupaient peu de sa perfection; ils montraient même parfois beaucoup d'indulgence, et fermaient les yeux sur des relations qu'ils n'auraient pas tolérées dans leur propre maison. Dès lors on comprend le conseil de sainte Thérèse: qu'ils marient leurs filles, « même au-dessous de leur rang », plutôt que de les mettre au couvent sans la vocation, « l'honneur de leur famille est en jeu ».

[24] Ce fut probablement vers l'an 1541.

[25] Au ch. XIX, la Sainte dit: "J'abandonnai l'oraison pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus je ne m'en souviens pas bien. ».

[26] Il n'est pas probable que la sainte désigne ici, par la mot perlesia, le même mal que celui dont elle a souffert pendant près de trois ans, dans sa jeunesse, et qu'elle appelle au chapitre VI, el estar tullida. S'il en était ainsi, elle aurait été paralysée pendant environ vingt ans, puisque, écrivant entre 1561 et 1565, elle dit que depuis huit ans seulement elle se voit affranchie de ce mal; ce qui ne parait pas admissible.

[27] Vers l'année 1541.

[28] Le Père Vincent Baron déjà mentionné au chap. V.

[29] Confessions, livre VIII, ch. XI et XII.

[30] Ce fut probablement en 1555, que la sainte reçut les deux grâces mentionnées dans ce chapitre. Elle avait alors quarante ans.

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